Le Roman de Renart/Aventure 46

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 255-261).

QUARANTE-SIXIÈME AVENTURE.

Comment un preux chevalier vit plusieurs fois damp Renart, et fut marri de ne pouvoir l’atteindre.



Il y eut jadis un preux et louable chevalier qui avoit fait bâtir un beau château dans la plus belle situation du monde. L’édifice s’élevoit sur une roche aigue ; le long des murs d’enceinte couroit une eau vive et profonde enfermée dans un large lit sur lequel un pont tournant étoit jeté. La rivière passoit au-dessous du tertre et fournissoit l’hôtel du Chevalier de toutes les choses qu’on achète ; puis elle alloit à quelque distance se perdre dans la mer. Une longue prairie charmoit la vue, et sur les côteaux opposés s’étendoient les vignes qui fournissoient le meilleur vin de France. Pour les bois dépendans du domaine, ils formoient un gazon de plus de cent arpens, abondamment peuplé de gibier et de sauvagine.

Un jour, le Chevalier monta son bon cheval courant, et dit qu’il vouloit aller en bois pour chercher venaison. Aussitôt, écuyers et sergens d’accoupler les chiens, et le Veneur de marcher en avant sur un grand chasseur gris[1]. Ils ne tardèrent pas à lever un goupil, et le Veneur appellant les chiens : Or çà ! or çà ! par ici le Goupil ! Les chiens suivent et les chasseurs. Mais Renart a pris de l’avance ; il quitte le bois, saute sur le pont tournant et gagne la porte du château. Quand le Chevalier le voit entrer : « Il est à nous, » dit-il, « il s’est rendu lui-même. » Et s’élançant à toute bride, il arrive au château le premier, descend de l’étrier que tient un sénéchal, et bientôt tous les autres rentrent et descendent dans la cour après lui.

Ils cherchent partout le goupil, ils fouillent les étables, les chambres, les cuisines, ils retournent tout et ne le découvrent pas. Ils reviennent dans les grandes salles, regardent sous les tables ; ils montent aux secondes chambres (l’étage supérieur), descendent dans les celliers, visitent tous les coins et recoins, regardent sous les bancs et jusques dans une vielle ruche dont on avoit enlevé le miel ; ils n’y trouvent pas le goupil. « Mon Dieu ! » font-ils, « qu’est-il devenu ? comment personne ne l’a-t-il pu découvrir ? il faut donc qu’il soit rentré sous terre ! — Tout ce que je sais, » dit le Chevalier, « c’est que je l’ai vu passer la porte, et qu’assurément il n’est pas sorti depuis que le pont est relevé. Mais enfin puisqu’on ne peut le découvrir, cessons de lui donner la chasse, il se montrera quand on ne songera plus à lui. — Pour nous, » disent les autres, « nous le chercherons jusqu’à la nuit, nous aurions trop de honte s’il nous échappoit. — Comme il vous plaira, » dit le Chevalier, « pour moi je ne serai pas des vôtres. »

Il s’éloigne, et les autres se reprennent à chercher, en jurant qu’ils ne cesseront qu’à la nuit tombante. Ils renversoient encore les bancs, ils retournoient encore les lits, quand sonna le couvrefeu qui les avertit de s’arrêter. Revenus auprès du Chevalier : « Ah ! messire ! Renart est plus habile et plus fin que nous. — Comment ! ne l’avez-vous pas ? cela tiendroit de l’enchantement, c’est un présage, un avertissement que Dieu nous envoie. Après tout, il n’est pas aisé de gagner au jeu de Renart : mes chapons et ceux qui les gardent en savent quelque chose. Je croyois bien pourtant l’avoir ; il faut que Dieu ou le démon nous l’ait enlevé. Nous le chasserons une autre fois ; mais que je meure si je ne le fais arriver à male fin : je le promets à saint Denis en France auquel je suis voué ; je veux que ma pelisse soit plus chaude cet hyver, grace à la sienne que j’y réunirai. Allons ! allumez les cierges, asseyons-nous au manger ; nous n’avons déjà que trop tardé pour un goupil. De l’eau ! et lavons ! »

Ils s’asseyent au soupper. D’abord le Chevalier et, près de lui, la dame épousée, belle, gracieuse et riante comme le doux nom de Florie qui étoit le sien ; la mesgnie occupe les autres places. Arrivent les grands mets : des lardés ou filets de cerf et de sanglier, de bons vins d’Anjou, de Poitou, de la Rochelle. On tient de plaisans propos, on rit surtout de Renart qui les a tous si bien joués. Renart en personne n’étoit pas loin : alléché par le fumet des viandes, il se glisse sous la table et de là entend comme on parle de lui. Sur le dressoir, à quelques pas, se trouvoient deux belles perdrix lardées ; Renart prend son temps, fond sur elles, emporte la plus grasse. On le reconnoît, on s’écrie : « Ah ! le voilà ! nous l’avons ; cette fois il n’échappera pas. » Tous se lèvent aussitôt, mais ils ont beau courir, chercher, fermer les portes, Renart les a devancés ; il avoit à toutes jambes gagné dans la cour un trou de sa connoissance, par où s’écouloit l’eau des grandes pluies, et tandis qu’on le traque à flambeaux, à chandelles, par les salles, les soliers, les caves, les cuisines et les écuries, il est tranquille dans un réduit éloigné, découpant à belles dents la perdrix et s’en caressant agréablement les barbes.

« Ah ! méchant Renart, » disoit cependant le Chevalier, « tu as pris assurément leçon à l’école du diable ; mais que je ne sois jamais assis au soupper si tu ne me le paies enfin comme je l’entendrai. Ôtez les tables, j’ai perdu toute envie de revenir au manger. »

Les tables ôtées, Madame Florie vient embrasser son baron : « Croyez-moi, » lui dit-elle, « allez reposer, il en est temps ; minuit vont sonner ; vous devez être fatigué d’avoir tant chassé le goupil en bois et en maison. — Le goupil ? ne pensez pas que je m’en soucie ; mais allons dormir, puisque vous le souhaittez. » Ils entrent aux chambres où le lit étoit dressé. Tout y étoit ouvré à l’ambre ; l’imagier avoit figuré d’un excellent trait tous les oiseaux du monde, sans oublier la Procession Renart. Rien d’agréable comme ce travail, dans toutes ses parties. Le Chevalier, quand on l’eût déchaussé, se mit au lit où la dame ne tarda guères à venir le rejoindre, laissant sur une table deux cierges ardens pour combattre l’obscurité de la nuit. Tous dans le château reposèrent jusqu’au lendemain que les sergens et les écuyers se levèrent au grand jour. Le Veneur entra le premier dans la chambre au Chevalier qu’il trouva sur pied, déjà chaussé et prêt à se rendre dans la grande salle où chacun pour lui faire honneur se leva dès qu’il parut. « Beau sire, » lui dirent-ils, « ayez aujourd’hui bon jour ! — Allons ! qu’on selle tout de suite mon chasseur ; je veux courre le goupil. »

Le varlet auquel s’adressoit le Chevalier court enseller le cheval ; il l’amène devant le degré, pendant que le Veneur dispose les chiens. Tous montent, passent la porte et le pont ; ils étoient encore dans le courtil quand ils apperçurent Renart couché tranquillement sous un pommier. Les chiens sont déliés, on corne au goupil, pendant que celui-ci, fâché du contretemps, joue des pieds et atteint la forêt. Les levriers suivent et font avec lui mille détours ; il revient sur ses pas, sort du bois et franchit une seconde fois le pont et la porte du château. Les levriers dépistés s’arrêtent, la chasse est terminée. « Il faut avouer, par Dieu, » dit le Chevalier « que Renart doit bien se railler de nous qui le laissons échapper ainsi. Cherchons-le pourtant encore dans le château. »

On revient, on remue toutes les huches, on ouvre tous les coffres, on regarde sous toutes les tables, dans tous les draps, sur tous les lits ; jamais autant de mouvement et de presse à Senlis, un jour de foire, quand on mène un larron pendre. Tout cela pour rien. « Il faut bien en prendre son parti, » dit le Chevalier ; par saint Jacques, je n’entends pas jeuner aujourd’hui comme je fis hier. Çà, mettez les nappes et asseyons-nous au manger ! »

  1. Cheval.