Le Roman de Renart/Aventure 45

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Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 249-254).

QUARANTE-CINQUIÈME AVENTURE.

Comment damp Renard, messire Noble le roy et Grimbert firent de beaux discours qui ne persuadèrent personne, et comment messire Noble donna connoissance à damp Renart de l’acte d’accusation.



L’arrivée de damp Renart et de Grimbert causèrent un grand mouvement dans l’assemblée des barons. Il n’y eut bête qui ne témoignât la plus vive impatience de soutenir l’accusation. Ysengrin le connétable aiguise même déjà ses dents, dans l’espoir que le champ lui sera donné : Tybert et Brun brûlent de venger, le premier sa queue perdue, le second le chapeau rouge qu’il a rapporté. Chantecler se dresse sur ses ergots, près de Rooniaus qui gronde et aboie d’impatience. Mais au milieu de toutes ces démonstrations de hayne et de fureur, Renart, redevenu lui-même, affecte une apparente tranquillité ; il s’avance d’un air serein jusqu’au milieu de la salle, et après avoir promené lentement ses regards fiers et dédaigneux à droite, à gauche et devant lui, il demande à être entendu et prononce le discours suivant :

« Sire Roi, je vous salue, comme celui qui vous a rendu meilleur service, à lui seul, que tous vos autres barons réunis. On m’a diffamé auprès de vous : mon malheur a voulu que je n’aie jamais joui tout un jour de votre bienveillance. On me dit que, grace aux flatteurs qui vous entourent, vous voulez me faire condamner à mort. Peut-on s’en étonner, quand le Roi se complaît dans le rapport de gens sans honneur, quand il répudie le conseil de ses barons le mieux éprouvés ? Dès que l’on abaisse les têtes pour exalter les pieds, l’État doit trouver en mauvais point ; car ceux que Nature a fait serfs ont beau monter en puissance, en richesse, ils ont toujours le cœur servile, et leur élévation ne leur sert qu’à faire aux Nobles de cœur et de naissance tout le mal possible. Jamais chien affamé ne se contentera de lécher son voisin. Les serfs ne sont-ils pas le fléau des pauvres gens ? ils conseillent le changement des monnoies pour enfler leur bourse, ils rongent les autres et profitent seuls de toutes les iniquités qu’ils ont provoquées. Mais je voudrois bien savoir ce que Brun et Tybert viennent reclamer de moi. Assurément ils peuvent, avec l’appui du Roi, me faire beaucoup de mal, qu’ils aient tort ou raison ; mais enfin, si Brun fut surpris par le vilain Lanfroi, comme il mangeoit son miel, qui pouvoit l’empêcher de se deffendre ? N’a-t-il pas des mains assez larges, des pieds assez grands, des dents assez fortes, des reins assez agiles ? Et si le digne Tybert fut pris et mutilé pendant qu’il mordoit rats et souris, en quoi cela peut-il m’atteindre ? Étois-je maire ou prévôt, pour lui faire obtenir réparation ? Et comment viendroit-on me demander ce qu’il ne seroit pas en mon pouvoir de rendre ? Pour ce qui regarde Ysengrin, en vérité je ne sais que dire. S’il prétend que j’aime sa femme, il a parfaitement raison ; mais que cela désole le jaloux, je n’en puis mais. Parle-t-on de murailles franchies, de portes rompues, de serrures forcées, de ponts brisés ? Je ne le suppose pas : quelle est donc l’occasion de la clameur levée ? Mon amie, la noble dame Hersent ne me reproche rien ; de quoi se plaint donc Ysengrin ? comment sa mauvaise humeur pourroit-elle entrainer ma perte ? Non, sire Dieu m’en préservera. Votre royauté sans doute est très-haute, mais je puis le dire en toute assurance ; je n’ai si longtemps vêcu que pour faire, envers et contre tous, acte de dévouement et de fidélité à votre endroit. J’en prends à témoin le Dieu qui ne ment pas, et saint Georges patron des preux chevaliers. Maintenant que l’âge a brisé mes forces, que ma voix est felée et que j’ai même assez de peine à rassembler mes idées, il est peu généreux de m’appeler en cour et d’abuser de ma foiblesse ; mais le Roi commande, et j’obéis. Me voici devant son faudesteuil ; il peut me mettre en chartre, me condamner au feu, à la hart ; toutefois, à l’égard d’un viellard, la vengeance seroit peu généreuse, et si l’on pendoit une bête telle que moi sans l’entendre, je crois qu’on en parleroit longtemps. »

À peine Renart avoit-il fini que le roi Noble prenant la parole à son tour : « Renart, Renart, tu sais parler et te défendre ; mais l’artifice n’est plus de saison. Maudite l’ame de ton père et de la mauvaise femme qui te porta sans avorter ! Quand tu aurois toutes les ruses de la fauve ânesse dont parle le Livre, tu n’éviterois pas la punition de tes nombreux méfaits. Laisse donc là ton apparente sécurité ; c’est de la renardie. Tu seras jugé puisque tu le demandes ; mes barons ici rassemblés décideront comment on doit traiter un felon, un meurtrier, un voleur tel que toi. Voyons, quelqu’un veut-il dire ici que ces noms ne te conviennent pas ? Qu’il parle, nous l’écouterons. »

Grimbert se leva. « Sire, » dit-il, « vous voyez que nous avons répondu à votre semonce ; nous sommes venus nous incliner devant votre justice : est-ce à dire pour cela qu’il convienne de nous traiter outrageusement, même avant d’entendre la cause ? Voici damp Renart qui se présente pour faire droit et satisfaire à ce qu’on lui va demander : si quelque clameur s’élève contre lui, vous devez, sire, laisser à la defense liberté entière et tous les moyens de repousser publiquement une accusation publique. »

Grimbert n’avoit pas encore cessé de parler quand se levèrent tous ensemble Ysengrin le loup, Rooniaus le mâtin, Tybert le chat, Tiecelin le corbeau, Chantecler le coq, Pinte la geline, Drouin le moineau et damp Couart le lièvre ; sans parler de Brun l’ours, de Frobert le grillon, de la Corneille et de la Mésange. Le Roi ordonne à tous de se rasseoir : puis lui-même expose les diverses clameurs levées contre Renart, et soumises au jugement de la cour assemblée.

Incidence. (Ici l’auteur original donne en entier ce qu’on appelleroit aujourd’hui l’acte d’accusation : il reprend, l’une après l’autre, les aventures que le premier livre a déjà fait connoître et qui sont le fondement du procès de Renart. Nous n’avons pas à le suivre dans ces répétitions ; nous tiendrons seulement compte de quelques aventures rappelées par Noble et dont nous n’avons pu retrouver la place. Comme elles figurent parmi les charges de l’accusation, nous sommes obligés d’en donner connoissance ; autrement, l’histoire de Renart seroit incomplète.

Le chien Morhou qui, dans une des prochaines aventures, se chargera de la vengeance du bon Drouineau, pourroit bien avoir été le frère de Rooniaus le mâtin qui, dans l’affaire du serment (sans doute en souvenir des mauvaises soudées mentionnées plus haut dans la confession de Renart), s’étoit rendu l’instrument d’une fraude pieuse des plus hardies. Un des anciens historiens de Renart met également sur le compte de Rooniaus le mâtin plusieurs des fâcheuses rencontres dont la voix publique vouloit qu’Ysengrin eût été victime. Tout n’est peut-être pas controuvé dans cette attribution isolée ; car le chien n’a jamais été de pair-à-compagnon avec damp Renart. On ne s’étonnera donc pas de le voir se prêter de bonne grace aux projets de vengeance d’Ysengrin et de Drouineau. — Quand nous aurons exposé ces nouvelles aventures, nous reprendrons la suite du procès.)