Le Roman de Renart/Aventure 54

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 287-290).

CINQUANTE-QUATRIÈME AVENTURE.

De la visite que Drouineau rendit à damp Renart, et comment on voit par l’exemple de Morhou qu’un bienfait est quelquefois récompensé.



En vérité, Morhou, » répondit Drouineau, « vous parlez on ne peut mieux et, si vous tenez votre promesse, je serai au comble de mes vœux. Attendez-moi, je vais à la recherche de l’ennemi ; je serai bientôt de retour, car je connois le chemin de son château. Je m’expose à un grand danger : peut-être laisserai-je ma vie à celui qui m’a ravi tout ce qui me la faisoit aimer ; mais si je reviens, c’est avec lui que vous me retrouverez. »

Cela dit, Drouineau prend congé de son ami. Il arrive devant Maupertuis, et tressaillit en reconnoissant le maître de la maison, tranquillement accroupi près de la fenêtre. « Renart, se mit-il à crier du plus haut de sa tête, « leve-toi, viens me joindre à mes chers enfans ; je ne puis vivre plus longtems sans eux. J’irois bien me livrer à toi, si tes fenêtres étoient ouvertes ; mais peut-être ne voudrois-tu pas violer les droits de l’hospitalité. « Au moins je veux t’attendre ici ; je n’en bougerai pas que tu ne sois arrivé. »

Renart à demi endormi se réveille à cette douce voix : il jette un cri de plaisir, se lève et arrive à l’endroit où Drouineau lui avoit parlé. Mais celui-ci n’a pas encore fait ses dernières dispositions ; il vole à quelque distance, puis s’arrête. « Ah ! » dit Renart, « fi, du peureux ! on diroit que tu trembles maintenant, et que tu n’oses m’attendre. Tu crois peut-être que je te veux mal : erreur ! en vérité, je n’ai pas cessé de regreter le petit mauvais tour que je t’avois joué. Si je veux t’approcher, c’est pour t’engager à vivre pour faire une bonne paix avec toi. — Je vous crois Renart ; mon premier mouvement a été de fuir ; mais allez, je n’ai plus peur ! » Renart alléché par toutes ces petites façons, court à lui, l’autre sautille et recule encore ; il continue ce jeu, non sans danger pour lui, jusqu’à ce qu’enfin il ait regagné le buisson où Morhou l’attendoit avec impatience. « Là ! » dit-il « je ne vais pas plus loin ; c’est ici que je veux mourir, près de cet arbre qui me rappelle le cerisier où reposoient mes pauvres enfans. »

Renart, de plus en plus irrité, fait un bond sur le buisson : aussitôt voilà Morhou qui le reçoit et le saisit par le chignon ; avant qu’il ait eu le temps de se mettre en garde, il est mordu, houspillé de la meilleure façon. D’abord il échappe et fuit à toutes jambes ; Morhou le rejoint à l’entrée du bois, le renverse à terre, lui caresse de ses dents le ventre, les flancs, les oreilles, et taille dans sa pelisse une bande de plusieurs doigts de large. Jamais Renart ne vit la mort de plus près. Si Morhou finit par l’abandonner, c’est qu’il suppose, le voyant immobile et sanglant, qu’il a bien rendu le dernier soupir. Le vainqueur revient à Drouineau qui trembloit que Renart n’eût échappé tout de bon la première fois : « Eh bien, Morhou, quelles nouvelles ? — Bonnes. Renart, tu peux y compter, ne trompera jamais personne, et s’il en échappe, le diable aura fait pour lui miracle. — Merci donc, bon Morhou : si j’ai fait pour toi quelque chose, tu « me l’as rendu aux cents doubles. Au revoir ! et sois mille fois à Dieu recommandé ! »

Drouineau avoit encore un désir, c’étoit d’arriver auprès de Renart et de l’assister à son heure suprême ; il tenoit beaucoup à l’entretenir une dernière fois. Il vole, il arrive : « Eh ! vous voilà, damp Renart ! comment vous trouvez-vous ? Eh ! qu’avez-vous donc fait de tout votre esprit, pour vous être laissé si mal atourner ? N’est-ce pas un large trou que j’appercois dans votre pelisse ? oui ; puis un autre, trois, quatre, dix : oh ! que de pièces il vous faudra recoudre ! et si l’hyver est dur, vous mourrez de froid, j’en ai peur, à moins que la très-honnête dame Hersent ne consente à vous réchauffer. » Renart pouvoit l’entendre, mais n’avoit ni la force ni la volonté de répondre. Drouineau, après avoir entonné un joyeux chant de triomphe, partit satisfait, sans prendre congé de son ennemi. Pour Renart il demeura plus d’une saison entre les mains des meilleurs médecins, avant de pouvoir sortir de Maupertuis et continuer le cours de ses exploits.