Le Roman de Renart/Aventure 53

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 284-287).

CINQUANTE-TROISIÈME AVENTURE.

Comment Drouineau parvint à procurer à Morhou le bon repas qu’il souhaitoit.



Le mâtin eut grand’peine à se soulever, mais l’espoir d’un repas lui donna des forces ; il put lentement suivre, le long de la route, son petit ami. Drouineau l’avertit de se coucher sous un buisson. « Je vois venir à nous, » dit-il, « une voiture chargée de pain et de viandes ; regarde bien, Morhou ; je vais aller amuser le charreton : dès que tu le verras courir après moi, tu ne perdras pas de temps, tu iras à la charrette, rien ne te sera plus aisé que d’y prendre un bacon. — C’est bien, » dit Morhou.

La voiture approchoit, et Drouineau avoit fait son plan : Il se laisse choir à terre devant le voiturier, comme s’il avoit une aile rompue. L’autre descend, croit n’avoir qu’à le prendre : Drouineau lui échappe en sautelant çà et là. Le charretier, qui le suit pas à pas, garde l’espoir de l’atteindre ; il croit le saisir à droite, il le retrouve à gauche, ou derrière quand il avoit à l’instant même deux pas d’avance. Impatienté, il va prendre son bâton dans la voiture et revient à l’oiseau qui se met en garde, tout en ayant soin de ne pas laisser plus de cinq pas entre l’homme et lui. Pendant cette chasse, Morhou quitte le buisson, va droit à la charrette, emploie toutes les forces qui lui restent pour lever ses pieds de devant jusqu’à la grande corbeille aux jambons ; enfin il en tire un qu’il rapporte à grand peine sous le buisson. Pour Drouineau, dès qu’il le voit de retour à son premier gîte, il cesse le jeu et s’envole d’une aile rapide, peu soucieux des malédictions du charretier qui, tout en sueur, revint à son cheval, et continue sa route avant de reconnoître qu’il lui manque un de ses meilleurs jambons.

Drouineau, de son côté, ayant retrouvé son bon ami : « Dieu te sauve, Morhou ! — Ah ! Drouineau, » répond l’autre, soyez le bien venu et veuillez m’excuser si je ne me lève pas devant vous, je n’en ai pas le loisir. » Ce disant, il dévoroit son bacon. « Ne te dérange pas, cher Morhou ; mange tout à l’aise, rien ne presse. — Ah ! Drouineau, quel excellent repas je vous dois ; et quel plaisir j’aurois à vous venger ! — Ne parlons pas encore de cela ; dis-moi seulement, Morhou, n’as-tu pas besoin d’autre chose ? — Puisque vous le demandez, je conviendrai que j’ai grandement soif : cet excellent bacon… — Eh bien, il faut songer à te satisfaire, Voilà précisément devant nous une charge de vin ; j’espère bien pouvoir te demander tout à l’heure de quel pays tu penses qu’il vienne. »

Il dit, et d’une aile joyeuse et légère se va poser sur le chemin. Au passage de la voiture, il saute à la tête du cheval limonier, s’acharne sur les yeux qu’il frappe violemment de son bec. Le cheval hennit et se cabre. Le conducteur, furieux à son tour, prend un gourdin et le lance sur Drouineau, qu’il reconnoît pour la cause de tout ce désordre. Mais le coup mal assené va frapper le cheval qui, fortement blessé, s’affaisse sur lui-même, fait chanceler et enfin tomber la voiture sur le côté. Le voiturier lui-même est jeté à terre, et pour le tonneau, la violence de la chûte en fait rompre les cercles ; les dalles s’écartent et donnent passage au vin, qui forme sur la route une grande mare rouge. Rien ne put rendre le chagrin du charretier en voyant son meilleur cheval et son bon vin perdus du même coup par la faute d’un moineau. Il lui fallut abandonner la pauvre bête et poursuivre son chemin, tandis que Morhou descendoit sur la route et lampoit le vin tout à son aise, bien que s’il avoit eu le choix, il eût sans doute préféré l’eau d’une claire fontaine.

« Et maintenant Morhou, » dit Drouineau, « es-tu content ? — Plus que je ne saurois dire, bon Drouineau. J’ai, comme je l’espérois, regagné mes forces, et je n’ai plus qu’un seul désir, c’est de trouver bientôt damp Renart sur mon chemin. »