Le Roman de Renart/Aventure 56

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 299-304).

CINQUANTE-SIXIÈME AVENTURE.

De la dispute de Renart contre Ysengrin, et comment le combat fut ordonné entre eux.



L’histoire dit que quand le roi Noble eut longuement rappelé l’origine de toutes les clameurs portées devant sa cour, l’assemblée parut convaincue de la nécessité de faire un grand exemple. Mais Renart avoit été à bonne école ; rien ne le troubloit, il avoit pris le temps de peser toutes ses réponses. Quand il vit la disposition des esprits, il se leva d’un air grave et demanda la permission de démentir chacune des accusations portées devant la Cour. « La demande est juste, » répondit le Roi ; « on ne condamne pas sans entendre. Parle, nous écouterons ce que tu pourras dire pour te justifier.

Sire, » dit Renart, « avant tout, je vous remercie de m’avoir semoncé à comparaître devant la Cour ; c’étoit me donner tous les moyens de faire prévaloir la vérité. Les plaintes de Tybert et de la Mésange ont si peu de gravité que, pour ménager votre attention, je ne veux pas même y répondre. Je n’ai pas le moindre souvenir d’avoir jamais vu Copette, je ne puis donc l’avoir blessée ni meurtrie. Tout ce que je sçais de Chantecler, c’est que, l’ayant un jour décidé à me suivre, je lui permis de me quitter à l’approche d’une meute qui pouvoit lui nuire autant qu’à moi-même. Pourquoi sire Brun l’ours se joint-il à mes accusateurs, je ne saurois le dire ; car je ne lui ai jamais envié une ligne de sa peau. Je ne me souviens pas non plus d’avoir la moindre chose à me reprocher, soit à l’égard de Rooniaus, soit à l’égard de mon compère Ysengrin. Si la plupart de mes voisins m’accusent, c’est que l’ingratitude et l’envie règnent aujourd’hui dans le monde ; chacun le sait, et je ne puis m’étonner que mes services aient toujours été mal reconnus. On est bien souvent puni d’avoir voulu trop bien faire, et ce n’est pas ordinairement le plus coupable qu’on vient à condamner. Hélas ! Dieu ne m’a pas été prodigue de faveurs : telle est ma destinée que mes meilleures actions sont devenues l’occasion de mes plus grandes infortunes. » (Ici Renart parut céder à une vive émotion ; il porta son bras à ses yeux comme pour essuyer une larme, et reprit :)

« Je le dis donc en toute sincérité, je n’ai jamais oublié ce que je devois à dame Hersent, la femme épousée de mon compère. Outrager sa commère, auroit été le fait d’un hérétique, et messire Ysengrin a toute honte bue, quand il vient publiquement m’accuser d’une pareille énormité. »

Ici messire Ysengrin ne put s’empêcher de l’interrompre : « Vraiment, c’est affaire à toi de nier des méfaits plus clairs que le jour ! Ah ! que tu sais bien chanter la messe des fous ! Ce n’est pas toi non plus qui m’avoit conseillé d’entrer dans le puits, d’où je ne devois jamais sortir ? Tu t’y trouvois, disois-tu, dans le Paradis, parmi les bois, les moissons, les eaux et les prairies ; tu vivois au milieu de tout ce qu’il étoit possible de desirer, perdreaux et gelines, saumons et truites. Je te crus pour mon malheur, j’entrai dans le seau ; à mesure que je descendois tu remontois, et quand à mi-chemin je voulus savoir ce que tu prétendois, tu me répondis que la coutume étoit, quand l’un descendoit que l’autre remontât ; que tu sortois de l’enfer où j’allois moi-même entrer. Maintenant, que dirai-je de l’étang dans lequel je laissai la meilleure partie de ma queue !

— En vérité, » répondit Renart, « ce n’est pas sérieusement qu’on m’adresse de pareils reproches. Quand nous allions à l’étang, Ysengrin avoit si grande envie de prendre poissons, qu’il ne crut jamais en avoir assez. C’est pour lui que le vilain dit : Celui-là perd tout qui tout convoite. Quand il sentit venir les turbots, pourquoi n’a-t-il pas quitté la place, sauf à revenir une ou deux autres fois ? Mais sa gloutonnerie parloit plus haut. J’allai l’avertir, il me répondit par un hurlement furieux, et c’est alors que las d’attendre je le laissai à la besogne. S’il ne s’en trouva pas bien, à qui la faute ? Ce n’est assurément pas moi qui mangeai les poissons.

— Renart, » reprit Ysengrin, « tu sais fort bien donner le change à ceux que tu trompes, et tu m’as, toute ta vie, trompé. Un autre jour, ayant un peu trop mangé de jambon et me sentant le gosier sec, tu me fis accroire qu’une clef de cellier étoit tombée entre tes mains, et que tu avois la garde du vin. J’allai dans le cellier, mauvais traître ; tu me regalas les oreilles de mauvaises chansons, et j’eus, grace à toi, les côtes rouées de coups.

— Pour cela, » dit Renart, « je m’en souviens, et les choses se sont autrement passées. Tu te laissas prendre à la plus honteuse ivresse ; tu voulus chanter les heures canoniales, et tu fis un tel bruit que tous les gens du village accoururent. Je n’avois pas, comme toi, perdu la raison ; quand je les vis approcher, je m’éloignai. Me fera-t-on un crime d’avoir su garder mon bon sens ? Si tu te laissas battre, en suis-je responsable. Qui cherche mal, mal lui vient, on l’a dit pour la première fois il y a long temps.

— C’est encore apparemment par l’envie de m’être agréable qu’un jour, avec de l’eau bouillante, tu me traças une couronne qui me mit la tête à nud et m’enleva toute la fourrure des joues ? Une autre fois, tu m’offris la moitié d’une anguille que tu avois larronnée, mais pour me faire donner dans un nouveau piége. Je m’enquis où tu l’avois trouvée ; c’étoit à t’entendre sur une charrette qui en étoit tellement encombrée que les conducteurs vouloient en jeter une partie pour alleger les chevaux. Ils t’avoient même invité à prendre place auprès d’eux, pour en manger plus à ton aise. À force de m’engager à suivre ton exemple, j’allois me poster sur le chemin des charretiers, et en fus payé de tant de coups de bâton que mon dos en est encore meurtri. Mais la plus longue journée d’été ne suffirait pas à conter tous les maux, tous les ennuis dont je te suis redevable. Heureusement, nous voici devant la Cour, où la renardie ne peut être de grand secours.

— La Cour fera comme moi, elle ne comprendra rien à vos accusations. Déjà ceux qui nous entendent ont peine à revenir de leur surprise et vous tiennent pour sot d’avoir si mal coloré vos mensonges. Pouvez-vous donc perdre votre ame aussi gratuitement ?

— En voilà trop, » reprend Ysengrin, la fureur dans les yeux, « je n’attends que le congé du Roi pour demander contre le traître la bataille en champ clos. — Et moi, » dit Renart, « je la desire au moins autant que vous. »

Aussitôt l’un et l’autre présentèrent leurs gages ; le Roi les reçut sans hésiter ; toute la Cour reconnoissoit que la bataille etoit inévitable : d’ailleurs on pensoit qu’à moins d’une adresse surnaturelle, Renart ne pourroit soutenir l’effort du terrible Ysengrin.