Le Roman du prince Othon/Livre deuxième/Chapitre III

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CHAPITRE III

LE PRINCE ET LE VOYAGEUR ANGLAIS


Othon lut avec une indignation croissante, et, quand il en arriva là, sa fureur déborda. Il jeta le rouleau sur la table et se leva : — Cet homme, dit-il, est un démon. Imagination sordide, oreille avide de méchancetés, malice lourde en pensée comme en parole : je m’abaisse à son niveau rien qu’en le lisant. Chancelier, où a-t-on logé ce misérable ?

— Il a été renfermé à la tour au drapeau, répondit Greisengesang, dans l’appartement Gemiani.

— Conduisez-moi chez lui, dit le prince. Puis, frappé d’une idée : — Était-ce pour cela, demanda-t-il, que j’ai trouvé toutes ces sentinelles dans le jardin ?

— Votre Altesse… j’ignore, répondit Greisengesang, fidèle à son système. La distribution des gardes ne relève pas de mes fonctions.

Othon se retourna vers le vieillard avec colère : mais avant qu’il pût parler Gotthold lui toucha le bras, et, par un grand effort, le prince ravala son courroux. — C’est bien, fit-il en prenant le rouleau ; suivez-moi à la tour au drapeau.

Le chancelier se remit, et ils sortirent tous deux. C’était un voyage long et compliqué, car la bibliothèque se trouvait dans une aile des bâtiments nouveaux, tandis que la tour où flottait l’étendard appartenait au vieux château et donnait sur le jardin. Traversant divers escaliers et corridors, ils pénétrèrent enfin dans une petite cour sablée. Au travers d’un treillis élevé, le jardin laissait percer un rayon vert ; de tous côtés s’élevaient de hauts bâtiments à pignons ; étage par étage la tour au drapeau grimpait dans le bleu du ciel, et, au-dessus, parmi les nichées de corbeaux, le drapeau jaune flottait au vent. Au pied de l’escalier une sentinelle présenta les armes ; une autre marchait de long en large sur le premier palier ; une troisième stationnait devant la porte de la prison improvisée.

— Nous veillons sur cette boue comme sur un trésor ! ricana Othon.

L’appartement de Gemiani prenait son nom d’un certain docteur italien qui en avait fort imposé à un prince crédule d’autrefois. Les chambres étaient grandes, aérées, agréables, et donnaient sur le jardin ; mais les murailles étaient épaisses (car la tour datait de loin) et les fenêtres fortement barrées. Le prince, suivi du chancelier, toujours trottinant pour maintenir sa distance, glissa rapidement à travers la petite bibliothèque et le long salon, pour entrer comme la foudre dans la chambre à coucher située à l’extrémité opposée. Sir John était en train d’achever sa toilette : âgé de cinquante ans environ, avec une physionomie dure, inflexible, intelligente, il avait l’œil et la dent de l’homme courageux. Il ne se montra aucunement ému à cette irruption, et salua avec une sorte d’aisance moqueuse.

— À quoi dois-je attribuer l’honneur de cette visite ? demanda-t-il.

— Vous avez mangé mon pain, répondit Othon ; vous m’avez pris la main, vous avez été reçu sous mon toit. Quand vous ai-je manqué de courtoisie ? Qu’avez-vous demandé qui ne vous ait été octroyé comme à l’hôte honoré ? Et voilà, Monsieur, frappant avec colère sur le manuscrit, voilà votre reconnaissance !

— Votre Altesse a lu mes papiers ? dit le baronnet. C’est, en vérité, un honneur pour moi. Mais l’esquisse est fort imparfaite. J’aurai maintenant beaucoup à ajouter. Je pourrai dire que le prince que j’avais accusé de paresse est plein de zèle pour le département de la police, et qu’il se charge lui-même de ses devoirs les plus déplaisants. Je serai à même de raconter l’incident bouffon de mon arrestation, ainsi que la singulière entrevue dont vous m’honorez à présent. Quant au reste, j’ai déjà communiqué avec mon ambassadeur à Vienne, et, à moins que vous ne vous proposiez de m’assassiner, je serai en liberté, que cela vous plaise ou non, avant une semaine. Car je ne puis guère croire que le futur empire de Grunewald soit déjà assez mûr pour entrer en guerre avec l’Angleterre. Je suis donc, je pense, un peu plus que quitte envers vous. Je ne vous dois point d’explications : le tort est de votre côté. Mais, si vous avez étudié mes écrits avec intelligence, vous me devez, vous, une forte dette de reconnaissance. Et pour conclure, comme je n’ai pas encore fini ma toilette, il me semble que la courtoisie d’un geôlier envers son prisonnier devrait vous engager à vous retirer.

Sur la table se trouvait du papier, et Othon, s’asseyant, écrivit un passeport en faveur de Sir John Crabtree.

— Mettez le sceau, monsieur le Chancelier ! dit-il en se levant, et de son air le plus princier.

Greisengesang tira un portefeuille rouge de sa poche et mit le sceau, sous la forme peu romantique d’un timbre adhésif. Son trouble et sa gaucherie n’eurent pas pour résultat de diminuer le comique de l’affaire. Sir John observait avec un plaisir malin, et Othon rougit, regrettant un peu tard la majesté exagérée de son ordre et de son geste. Enfin le chancelier compléta son œuvre de prestidigitation, et, sans en attendre l’ordre, contresigna le passeport ; ainsi régularisé, il le présenta en saluant.

— Maintenant, dit le prince, vous donnerez l’ordre de préparer une de mes propres voitures. Voyez vous-même à ce qu’on y mette les effets de Sir John et à ce qu’elle attende avant une heure d’ici, derrière la faisanderie. Sir John part ce matin pour Vienne.

De son air cérémonieux le chancelier prit congé.

— Monsieur, dit Othon, se retournant vers le baronnet, voici le passeport. Je regrette du fond du cœur que vous ayez été traité d’une façon inhospitalière.

— Il n’y aura donc pas de guerre avec l’Angleterre ? fit Sir John.

— De grâce, Monsieur ! Vous me devez assurément votre civilité. Les choses ont maintenant changé de face, et nous nous trouvons de nouveau sur le pied de deux simples gentilhommes. Ce n’est pas moi qui ai donné l’ordre de votre arrestation. Je ne suis revenu de la chasse que cette nuit : et tandis que vous ne pouvez me donner le blâme de votre emprisonnement, vous devez en revanche m’être reconnaissant pour votre mise en liberté.

— Cependant vous avez lu mes papiers ! dit le voyageur d’un air fin.

— En cela, Monsieur, répliqua Othon, j’eus tort et je vous en demande pardon, pardon que pour votre propre dignité vous ne pouvez guère refuser à un homme qui n’est qu’un plexus de faiblesses. La faute, du reste, n’est pas entièrement mienne : si ces papiers avaient été parfaitement innocents, mon acte n’eût été, tout au plus, qu’une indiscrétion. C’est votre propre culpabilité qui envenime mon offense.

Sir John envisagea Othon avec un sourire approbateur. Puis il salua, mais toujours en silence.

— Eh bien, Monsieur, continua le prince, maintenant que vous voilà entièrement à votre disposition, j’ai une faveur à demander de votre indulgence. J’ai à vous prier de vouloir bien m’accompagner seul jusqu’au jardin, aussitôt qu’il vous sera agréable.

— Du moment que je me trouve en liberté, répondit Sir John, et cette fois avec une courtoisie parfaite, je suis entièrement aux ordres de Votre Altesse. Et, si vous voulez bien excuser une toilette un peu sommaire, je vous suivrai même tel que je me trouve.

— Je vous remercie, dit Othon. Et sans plus tarder, le prince marchant le premier, ils descendirent les escaliers résonnants, passèrent par la grille au soleil et au grand air du matin sur la terrasse et parmi les parterres du jardin. Ils traversèrent le vivier où sautaient les carpes en essaim, remontèrent, toujours l’un suivant l’autre, les degrés, sous la neige tombante des blanches fleurs d’avril, avançant en mesure au grand chœur des oiseaux. Othon ne s’arrêta que lorsqu’ils furent parvenus à la terrasse la plus élevé du jardin. Là se trouvaient une grille donnant accès au parc, et tout près, sous un buisson de lauriers, un banc de marbre. De cet endroit la vue plongeait sur les cimes vertes des ormes où s’affairaient les corbeaux, et, plus loin, sur les toits du palais où l’étendard jaune flottait sur l’azur.

— Ayez la bonté, je vous prie, de vous asseoir, Monsieur, dit Othon.

Sans mot dire Sir John obéit, et pendant quelques instants Othon marcha de long en large devant son hôte, plongé dans le courroux de ses pensées. Les oiseaux chantaient à qui mieux mieux.

— Monsieur, dit enfin le prince, en se retournant vers l’Anglais, sauf les conventions de la société, vous êtes pour moi absolument un étranger. J’ignore quoi que ce soit de votre caractère et de vos desseins. Jamais je ne vous ai sciemment désobligé. Il est entre nous une différence de position sociale que je désire ignorer ; je voudrais, si tant est que vous me croyiez encore digne de ce reste de considération, être regardé comme simple gentilhomme. Or donc, Monsieur, j’ai eu tort de jeter les yeux sur ces papiers que je vous remets maintenant. Si cependant la curiosité révèle un manque de dignité, comme il m’est loisible de l’avouer, d’autre part la fausseté est chose à la fois bien lâche et bien cruelle. J’ai ouvert votre rouleau et qu’y ai-je trouvé… qu’y ai-je trouvé concernant ma femme ? Des mensonges ! dit-il en éclatant. Rien que des mensonges ! Il n’y a pas, j’en appelle à Dieu, quatre mots vrais dans votre intolérable pamphlet. Vous êtes homme, vous êtes âgé, vous pourriez même être le père de cette jeune femme ; vous êtes gentilhomme, homme de lettres, vous vous entendez aux choses délicates de la vie, et cependant vous pouvez venir ramasser tout ce vulgaire commérage et vous proposer de le faire imprimer et publier ! Voilà votre idée de la chevalerie ! Mais, Dieu soit loué ! la princesse a encore son époux. Vous racontez, Monsieur, dans ce manuscrit que vous tenez là à la main, que je tire mal des armes. Je vais vous demander de m’en donner une leçon. Le parc est tout proche derrière vous ; là-bas est la faisanderie où vous trouverez votre voiture. Si je succombe vous n’ignorez pas, Monsieur, vous l’avez écrit vous-même dans votre ouvrage, combien peu l’on s’occupe ici de mes mouvements. J’ai l’habitude de disparaître : ce ne sera qu’une disparition de plus, et bien avant qu’on ait pu la remarquer vous pourrez vous trouver en sûreté, de l’autre côté de la frontière.

— Je vous ferai observer, dit Sir John, que ce que vous me demandez là est impossible.

— Et si je vous souffletais ? s’écria le prince, dans l’œil duquel brilla soudain un éclair menaçant.

— Ce coup serait une lâcheté, répliqua le baronnet sans sourciller, car cela ne changerait rien à la chose : je ne puis tirer l’épée contre un prince régnant.

— C’est pourtant cet homme, à qui vous n’osez pas offrir réparation, que vous insultez à plaisir ! s’écria Othon.

— Pardonnez-moi, dit le voyageur, vous êtes injuste. C’est parce que vous êtes prince régnant que je ne puis me battre avec vous, et c’est pour la même raison que j’ai le droit de critiquer vos actions et votre femme. En toute chose vous êtes une créature publique ; chair et os vous appartenez au public. Vous avez pour vous la loi, les fusils de l’armée, les yeux des espions. Nous, de notre côté, n’avons qu’une arme : la vérité.

— La vérité !… répéta le prince avec un geste expressif.

Il y eût un nouveau silence.

— Votre Altesse, dit enfin Sir John, n’espérez pas cueillir des raisins sur un chardon. Je suis vieux et tant soit peu cynique. Personne ne fait le moindre cas de moi ; et, somme toute, après l’entrevue actuelle, je ne crois connaître personne qui me plaise autant que vous. Comme vous voyez, j’ai changé mes idées, et j’ai le mérite assez rare d’admettre le changement. Cet écrit, je le déchire ici, devant vous, dans votre propre jardin. Je vous demande pardon ; je demande pardon à la princesse ; et je vous donne ma parole d’honneur, comme gentilhomme et comme vieillard, que lorsque paraîtra mon livre de voyages, on n’y trouvera pas même le nom de Grunewald… Et pourtant c’était là un chapitre piquant ! Ah ! si seulement Votre Altesse avait lu ce que je raconte des autres cours ! Je suis un corbeau ! Mais, après tout, ce n’est pas ma faute, si ce monde n’est qu’un chenil nauséabond.

— Monsieur, dit Othon, n’est-ce pas plutôt l’œil même qui voit les choses en jaune ?

— C’est, ma foi, fort possible, s’écria le voyageur. Je m’en vais reniflant : je ne suis pas poète. Je crois à un avenir meilleur pour le monde… ou, tout au moins, j’ai la plus piètre opinion du présent. Œufs pourris, voilà le refrain de ma chanson. Mais, d’autre part, Altesse, quand je rencontre quelque mérite, je ne pense pas être lent à le reconnaître. Ce jour-ci est un de ceux dont je me souviendrai avec gratitude, car j’ai trouvé un souverain possédant les vertus d’un homme. Et pour une fois, tout vieux courtisan et tout frondeur que je suis, c’est du fond du cœur et en toute sincérité que je demande l’honneur de baiser la main de Votre Altesse.

— Non, Monsieur, dit Othon, sur mon cœur !

Et l’Anglais, saisi à l’improviste, se trouva serré un instant entre les bras du prince.

— Maintenant, Monsieur, ajouta Othon, voilà la faisanderie, derrière laquelle, tout proche, vous trouverez ma voiture que je vous prie d’accepter. Et que le ciel vous conduise à Vienne !

— Avec l’impétuosité de la jeunesse ! répondit Sir John. Votre Altesse ne se souvient pas d’une chose, c’est que je suis encore à jeun.

— Eh bien, Monsieur, dit Othon en souriant, vous êtes maître de vos mouvements, vous pouvez partir ou demeurer. Mais, je vous en préviens, votre ami pourrait bien se trouver moins puissant que vos ennemis. Le prince, il est vrai, est tout vôtre ; il ne désire rien plus que de vous aider ; Mais que sert de vous apprendre cela ? Vous savez encore mieux que moi qu’il n’est pas seul à Grunewald !

— La position compte pour beaucoup, répondit le voyageur, en secouant gravement la tête. Gondremark aime à temporiser ; sa politique est souterraine, et il redoute toutes les voies franches. Et maintenant que je vous ai vu agir avec tant de vigueur, je me risquerai gaiement sous votre protection. Qui sait ? Peut-être gagnerez vous encore la partie ?

— Est-ce là vraiment votre opinion ? s’écria le prince. Ah ! vous me revivifiez le cœur !

— Allons, je n’esquisserai plus de portraits, dit le baronnet. Je n’y vois pas assez clair, et je vous ai étrangement mal lu. Et, pourtant, souvenez-vous bien de ceci : un bond au départ, et une course soutenue, sont choses différentes. Car votre constitution m’inspire encore de la défiance : le nez court, les cheveux et les yeux de complexions différentes… Non, ce sont là des indices, et je vois qu’il me faut conclure comme j’ai commencé.

— Je suis donc toujours la soubrette ? fit Othon.

— Ah ! Altesse de grâce ! Je vous supplie d’oublier ce que j’ai écrit ! dit Sir John. Je ne suis pas comme Ponce Pilate : ce chapitre n’est plus. Souffrez qu’il soit mort et enterré, pour l’amour de moi.