Le Roman du prince Othon/Livre deuxième/Chapitre IV

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Traduction par Egerton Castle .
Perrin (pp. 95-102).


CHAPITRE IV

PENDANT QUE LE PRINCE FAIT ANTICHAMBRE…


Grandement réconforté par ses exploits du matin, le prince (préoccupé maintenant d’une entreprise plus difficile) se dirigea vers l’antichambre de la princesse. Les rideaux se soulevèrent à son approche, l’huissier proclama son nom, et Othon fit son entrée en exagérant un peu sa dignité habituelle, enjouée et minaudière. Là, attendaient une vingtaine de personnes, principalement des dames, une des rares compagnies où Othon se savait en faveur à Grunewald ; et tandis qu’une demoiselle d’honneur sortait par une porte dérobée pour aller annoncer son arrivée à la princesse, il fit le tour de l’appartement, recevant les hommages et distribuant les compliments avec une grâce amicale. Si telle eût été la somme de ses devoirs, il eût fait un prince admirable. L’une après l’autre les dames se trouvèrent impartialement honorées de son attention.

— Madame, dit-il à l’une d’elles, comment est-ce possible ? Je vous trouve de jour en jour plus adorable.

— Et Votre Altesse devient de jour en jour plus hâlée, répliqua la dame. Nous avions commencé sur le pied d’égalité, oh là ! je veux être hardie : nous avons tous deux un teint admirable. Mais, tandis que je soigne le mien, Votre Altesse laisse basaner le sien.

— Un véritable nègre, Madame ; mais, quoi de plus à propos, puisque je suis l’esclave de la beauté ? dit Othon, Madame Grafinski, à quand notre nouvelle comédie ? Je viens justement d’apprendre que je suis mauvais acteur.

— Ô ciel ! s’écria Madame Grafinski. Qui a pu oser ! Quel est l’ours !…

— Un homme excellent, je puis vous l’assurer, répondit Othon.

— Oh non ! Oh ! est-il possible ! se récria la, dame, d’une voix flûtée. Votre Altesse joue comme un ange.

— Il faut que vous ayez raison, Madame. Qui pourrait avoir tort et paraître si charmante ? dit le prince. Mais il semble que ce monsieur aurait préféré que je jouasse comme un acteur.

Une espèce de murmure, un roucoulement de fausset féminin, accueillit la minuscule saillie, et Othon se rengorgea comme un paon. Cette chaude atmosphère de femmes, de flatterie, ce babillage léger le réjouissait jusqu’à la moelle des os.

— Madame d’Eisenthal, votre coiffure est délicieuse, remarqua-t-il.

— Chacun en faisait l’observation, dit quelqu’un.

— Ai-je plu au Prince Charmant ?… Et madame d’Eisenthal lui fit une profonde révérence accompagnée d’une œillade assassine.

— Est-ce du nouveau ? demanda Othon. Mode de Vienne ?

— Tout battant neuf, répondit la dame, en vue du retour de Votre Altesse. Je me suis sentie jeune ce matin : c’était un pressentiment. Mais pourquoi, prince, nous abandonnez-vous si souvent ?

— Pour le plaisir de revenir, dit Othon. Je suis comme le chien : il me faut enterrer mon os et revenir le dévorer des yeux.

— Oh ! un os ! Fi donc ! quelle comparaison ! répliqua la dame.

— C’est ce que le chien, Madame, a de plus cher, dit le prince. Mais j’aperçois madame de Rosen.

Et Othon, quittant le groupe avec lequel il venait de gazouiller, s’avança vers l’embrasure d’une fenêtre où se tenait une dame.

La comtesse de Rosen jusqu’alors avait été silencieuse et un peu abattue ; mais, à l’approche du prince elle commença à se ranimer. C’était une femme grande, élancée comme une nymphe, à la démarche légère. Sa figure, belle déjà au repos, s’illuminait, se transformait par l’animation, s’épanouissait en sourires, et se réchauffait d’adorables couleurs. Elle chantait admirablement ; et même en parlant sa voix possédait une variété de tons extraordinaire ; les notes graves en étaient riches avec toutes les qualités de la taille, et les plus hautes, rieuses et vibrantes de musique. C’était un joyau à mille facettes et à mille feux différents : une femme qui masquait la plus belle partie de sa beauté pour la faire, dans un instant de caresse, briller soudain comme une arme. Un moment on ne voyait en elle qu’une femme élancée et de belle figure olivâtre, laissant entrevoir un tempérament hardi ; puis, tout à coup, comme une fleur qui s’ouvre, elle s’animait de vie et de couleurs, de gaieté et de tendresse. Mme de Rosen tenait toujours une arme en réserve pour achever un admirateur mal assuré. Elle attaqua Othon avec un dard de tendre gaieté.

— Enfin, vous voilà donc venu à moi, prince cruel ! dit-elle. Papillon que vous êtes ! Eh bien, ne puis-je vous baiser la main ? ajouta-t-elle.

— C’est à moi, Madame, de baiser la vôtre. Et Othon, saluant, se courba pour lui déposer un baiser sur les doigts.

— Ah ! vous me refusez toutes les douceurs ! dit-elle en souriant.

— Quoi de nouveau à la cour ? demanda le prince. Je viens à vous pour ma gazette.

— Calme plat, répondit-elle. Le monde est endormi ; il grisonne en sommeillant. Je ne puis me rappeler un seul mouvement de réveil depuis toute une éternité : la dernière chose en fait d’émotion eut lieu la dernière fois que l’on permit à ma gouvernante de me donner une claque. Mais cependant je me fais une injustice, ainsi qu’à votre malheureux palais enchanté. Voici la dernière. Oh ! positivement la toute dernière ! — Et là-dessus, derrière l’éventail, avec maints sourires, maints effets d’habile racontage, elle lui détailla l’histoire en question.

Les assistants s’étaient retirés à l’écart, car il était reconnu que la comtesse de Rosen se trouvait en faveur. Celle-ci, néanmoins, de temps à autre baissait la voix presque jusqu’au chuchotement ; le couple, tête à tête, se penchait sur le récit.

— Vous êtes, — savez-vous ? — dit Othon en riant, la femme la plus amusante de ce monde.

— Ah ! vous vous en êtes enfin aperçu ! s’écria-t-elle.

— Oui, Madame, avec les années je prends plus de clairvoyance.

— Les années ! répéta-t-elle. Pouvez-vous parler de ces traîtresses ? Je ne crois pas aux années, moi : le calendrier est un leurre.

— Il faut que vous ayez raison, Madame, répondit le prince. Depuis six ans que nous sommes amis, je remarque que vous devenez sans cesse plus jeune.

— Flatteur ! s’écria-t-elle ; puis, changeant de ton : Mais pourquoi dirais-je cela quand, sur mon âme, je pense tout comme vous ? Il y a une semaine, je tins conseil avec mon Père Directeur, le miroir ; le miroir me répondit : « Pas encore ». Je fais ainsi confesser mon visage tous les mois. Oh ! c’est là un moment fort solennel ! Savez-vous ce que je ferai quand le miroir répondra : « Il est temps » ?

— Je ne saurais deviner, dit-il.

— Ni moi non plus, répondit la comtesse. Il y a du choix ! Le suicide, le jeu, le couvent, un volume de mémoires, ou la politique. Ce sera cette dernière, je crains.

— Triste vocation ! fit Othon.

— Non pas, répondit-elle, C’est une vocation pour laquelle je me sens du goût. Après tout, la politique est cousine germaine du commérage, qui est bien amusant, il faut l’avouer. Par exemple, si je vous racontais que la princesse et le baron sortent à cheval ensemble tous les jours pour inspecter les canons, cela serait, selon la tournure de ma phrase, de la politique ou du commérage. Je suis l’alchimiste qui dirige la transmutation. Depuis votre départ ils ont été partout ensemble,… continua-t-elle ; et ses yeux brillèrent, quand elle vit Othon se rembrunir. Ceci n’est qu’un petit caquet malicieux… Et partout on les a acclamés : ajoutez cela, et le tout devient une nouvelle politique.

— Parlons d’autre chose, dit Othon.

— J’allais le proposer, répondit-elle. Ou plutôt j’allais poursuivre la politique. Cette guerre est fort populaire, le croiriez-vous ? Assez, du moins, devrais-je dire, pour que l’on ait acclamé la princesse Séraphine.

— Tout est possible, Madame. Entre autres choses il est possible que nous nous préparions à la guerre. Mais je vous donne ma parole d’honneur que je ne sais pas avec qui.

— Et vous supportez cela ! s’écria-t-elle. Je n’ai aucune prétention à la moralité ; je confesse que j’ai toujours eu l’agneau en abomination et chéri un sentiment romanesque pour le loup. Oh ! finissez-en avec votre rôle d’agneau ! Laissez-nous voir que nous avons un prince, car je suis lasse de la quenouille !

— Madame, dit Othon, je croyais que vous apparteniez à l’autre faction.

— Je serais de la vôtre, mon prince, si seulement vous en aviez une, répliqua-t-elle. Est-il donc vrai que vous n’ayez aucune ambition ? Il y avait une fois, en Angleterre, un homme qu’on nommait le Faiseur de rois. Savez-vous, ajouta-t-elle, j’imagine que je saurais faire un prince.

— Peut-être viendrai-je un de ces jours, Madame, dit Othon, vous demander d’aider à faire un fermier.

— Est-ce une énigme ? demanda-t-elle.

— Oui, Madame. C’en est même une assez bonne.

— Je vous rends la pareille, et vous en pose une autre : Où est Gondremark ?

— Le premier ministre ? Au premier ministère, sans doute, dit Othon.

— Précisément, dit la comtesse. Et, de l’éventail, elle indiqua l’appartement de la princesse. Vous et moi, mon prince, nous sommes dans l’antichambre. Vous me croyez méchante, ajouta-t-elle ; éprouvez-moi et vous verrez. Donnez-moi une tâche, faites-moi une question ; il n’est aucune énormité que je ne sois capable de commettre pour vous obliger, ni aucun secret que je ne sois prête à vous révéler.

— Madame, répondit-il en lui baisant la main, en vous je respecte trop l’amie. Je préférerais rester dans l’ignorance de tout cela. Fraternisons, comme les soldats ennemis aux avant-postes, mais soyons chacun fidèle à notre camp.

— Ah ! s’écria-t-elle, si tous les hommes étaient généreux comme vous, cela vaudrait la peine d’être femme !

À en juger, cependant, par son visage, la générosité du prince l’avait plutôt désappointée. Elle parut chercher un remède ; et, l’ayant trouvé enfin, elle se ranima.

— Maintenant, dit-elle, puis-je congédier mon souverain ? C’est de la rébellion cela, un cas pendable ! Mais que faire ? Mon ours est jaloux !

— De grâce, Madame !… Assuérus vous tend le sceptre. Plus encore : il vous obéit en tout point. J’aurais vraiment dû naître chien, pour accourir au sifflet.

Le prince prit congé, et alla papillonner autour de la Grafinski et de la d’Eisenthal. Mais la comtesse s’entendait au maniement de ses armes, et elle avait laissé un dard charmant planté dans le cœur du prince. Gondremark jaloux ! C’était là une vengeance agréable, et madame de Rosen, cause de cette jalousie, lui apparaissait sous un jour nouveau.