Le Roman du prince Othon/Livre deuxième/Chapitre IX

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CHAPITRE IX

LE PRIX DE LA FERME DE LA RIVIÈRE
OU
LA GLORIOLE EST SUIVIE DE DÉBOIRE


Le coup de feu, pour ainsi dire, était tiré. Dans les circonstances ordinaires, la scène à la table du Conseil eût épuisé Othon tant en vigueur qu’en colère : il eût commencé à examiner et à condamner sa propre conduite, il se fût rappelé tout ce qu’il y avait de vrai dans le réquisitoire de Séraphine, et eût oublié tout ce qu’il contenait d’injustice. Une demi-heure après il serait tombé dans la condition mentale dans laquelle le catholique court au confessionnal, et l’ivrogne cherche refuge dans la bouteille. Deux questions de détail maintinrent néanmoins son énergie. D’abord il avait encore une infinité d’affaires à régler ; et régler des affaires, pour un homme comme Othon, négligent et temporisateur par habitude, c’est un des meilleurs anesthésiques pour la conscience. Toute l’après-midi il travailla donc avec le chancelier, lisant, dictant, signant, dépêchant ses papiers. Tout cela le conserva rayonnant d’estime de soi. Mais, de plus, sa vanité était en émoi : il n’avait pas réussi à obtenir l’argent dont il avait besoin, et le lendemain matin il lui faudrait désappointer le vieux Killian ; il lui faudrait, aux yeux de cette famille qui avait fait si peu de cas de lui, et auprès de laquelle il avait espéré jouer le rôle de héros consolateur, retomber encore plus bas qu’auparavant. Cela, pour un homme du tempérament d’Othon, eût été mortel. Non, il ne pouvait accepter cette situation. Et ainsi, tout en travaillant, en travaillant dur et sagement aux détails antipathiques de sa principauté, il mûrissait secrètement un plan qui devait le sauver d’embarras. C’était un projet aussi attrayant pour l’homme, que peu honorable pour le prince ; un projet dans lequel sa nature frivole trouvait une revanche de toute la gravité et de tout le labeur de cette après-midi. Il riait sous cape en y songeant : Greisengesang l’entendit avec surprise, et attribua l’effet de cette allégresse à l’escarmouche du matin.

Poursuivant cette idée, le vieux courtisan se hasarda à complimenter son souverain au sujet de son maintien : — Cela lui rappelait, dit-il, le père d’Othon.

— Quoi donc ? demanda le prince dont les pensées étaient à cent lieues.

— L’autorité de Votre Altesse au Conseil, précisa le flatteur.

— Ah ! cela ? Eh ! oui, répondit Othon. Mais, malgré sa nonchalance il sentit sa vanité délicatement chatouillée ; son esprit retourna aux détails de sa victoire, et s’y arrêta avec complaisance. — Je les ai tous domptés, pensa-t-il.

Avant que les affaires les plus pressantes eussent été dépêchées, il était déjà tard. Othon retint le chancelier à dîner, et se vit régaler d’une brassée d’histoires anciennes et de compliments nouveaux. La carrière du chancelier avait été basée dès les premiers pas sur une entière subordination ; il avait rampé jusqu’aux honneurs et aux emplois ; son esprit était prostitué. L’instinct de cet être le servit bien auprès d’Othon. Il commença par laisser tomber un mot ou deux de moquerie au sujet de l’intellect féminin. De là il s’avança plus loin, et avant le troisième service il en était déjà à disséquer habilement le caractère de Séraphine, sous l’approbation de son époux. Naturellement, personne ne fui nommé. Et tout aussi naturellement l’identité de l’homme idéal, de l’homme abstrait auquel elle se trouvait constamment comparée demeura le secret de la comédie.

Mais ce vieillard compassé possédait un merveilleux instinct pour le mal, et savait se faufiler dans la citadelle humaine ; il pouvait, des heures durant, entonner la litanie des qualités de son interlocuteur, sans jamais en effaroucher l’estime de soi. Au physique comme au moral, tout en Othon était couleur de rose, effets combinés de la flatterie habile, du Tokai, et d’une conscience satisfaite. Il se voyait lui-même sous les apparences les plus attrayantes. Si Greisengesang même, pensait-il, était capable de remarquer les petits faibles du caractère de Séraphine, et de les indiquer ainsi déloyalement au camp opposé, lui, l’époux congédié, le prince dépossédé, ne devait guère avoir erré dans le sens de la sévérité.

Ce fut en d’excellentes dispositions qu’il dit adieu au vieux bonhomme, dont la voix s’était montrée si pleine de musique, et qu’il se dirigea vers le salon. Mais déjà sur l’escalier il commença à ressentir quelque componction : lorsqu’il fut entré dans la grande galerie et qu’il vit sa femme, toutes les flatteries abstraites du chancelier glissèrent de lui comme la pluie ; et de nouveau la poésie réelle de la vie se réveilla dans son âme.

Elle était assez éloignée, baignée dans la lumière d’un lustre, le dos tourné. En regardant la courbe de sa taille il se sentit saisi de défaillance physique. Là était la jeune femme, l’enfant qui avait reposé entre ses bras, qu’il avait juré de chérir… Là était ce qui valait plus que tous les succès du monde !

Ce fut Séraphine elle-même qui le remit du coup. Elle s’avança en glissant, et sourit à son mari avec une douceur outrageusement artificielle.

— Frédéric, dit-elle en zézayant, vous êtes en retard !

C’était une scène de haute comédie, telle qu’il convient aux mariages malheureux. Son aplomb le dégoûta.

Il n’y avait pas d’étiquette à ces petites assemblées. On venait et on sortait à sa guise. Les embrasures des fenêtres devenaient des nichées de couples heureux. Les causeurs se réunissaient principalement près de la grande cheminée, chacun prêt à médire du prochain. À l’autre extrémité de la salle, les joueurs jouaient. Ce fut là qu’Othon se dirigea, sans ostentation mais avec une insistance tranquille, et en distribuant les attentions sur son chemin. Une fois arrivé à la hauteur de la table de jeu, il se plaça en face de madame de Rosen, et aussitôt qu’il eut rencontré son regard il se retira dans l’embrasure d’une fenêtre. Là, elle vint promptement le rejoindre.

— Vous avez bien fait de m’appeler, dit-elle d’un air un peu égaré. Ce jeu sera ma ruine !

— Ne jouez plus ! dit Othon.

— Ne plus jouer ! s’écria-t-elle en riant. Mais c’est ma destinée ! Ma seule chance était de mourir poitrinaire, maintenant il faudra que je meure dans un grenier.

— Vous êtes d’humeur amère, ce soir, dit Othon.

— J’ai perdu, répliqua-t-elle. Vous ne savez pas, vous, ce que c’est que la cupidité !

— Alors, il paraît que j’arrive mal à propos ? dit-il.

— Ah ! c’est quelque faveur que vous désirez de moi ? dit-elle en se ranimant d’un air délicieux.

— Madame, dit-il, je songe en ce moment à fonder un parti, et je viens essayer de vous enrôler.

— C’est tout fait dit la comtesse. Ah ! me voilà homme, de nouveau !

— J’ai peut-être tort, dit-il, mais je crois, du fond du cœur, que vous ne me voulez pas de mal.

— Je vous veux tant de bien que je n’ose pas vous dire combien, répondit-elle.

— Si, alors, je vous demandais une faveur ?…

— Demandez, mon prince, demandez ! répliqua-t-elle. Quelle qu’elle soit, elle vous est accordée.

— Je voudrais, dit-il, que vous fissiez de moi, cette nuit même, le fermier dont nous parlions tantôt.

— Dieu sait ce que vous voulez dire, s’écria-t-elle. Je ne comprends pas, mais cela ne fait rien. Mon désir de vous faire plaisir est sans bornes. Considérez donc le fermier comme établi.

— Je poserai la question d’une autre façon, répliqua Othon : — Avez-vous jamais volé ?

— Souvent, s’écria la comtesse. J’ai rompu tous les dix commandements ; et si demain il s’en trouvait de nouveaux à rompre, je ne pourrais dormir que je n’en eusse fait de même des nouveaux.

— Il s’agit de vol avec effraction. À la vérité je pensais bien que cela vous amuserait, dit le prince.

— Je n’ai aucune expérience pratique, répliqua-t-elle. Mais, Dieu ! que de bonne volonté !… Dans mon temps, j’ai brisé une boîte à ouvrage, ainsi que plusieurs cœurs, y compris le mien ; mais je n’ai jamais brisé de portes. Cela ne doit pourtant pas être d’une grande difficulté : les péchés sont si prosaïquement faciles à commettre ! Qu’allons-nous briser ?

— Madame, dit Othon, nous allons forcer la porte du Trésor.

Et là-dessus il se mit à lui esquisser brièvement, spirituellement, et avec çà et là un aperçu pathétique, l’histoire de sa visite à la ferme, de sa promesse de l’acheter, et du refus qu’il avait ce matin même éprouvé au Conseil, touchant sa demande de fonds. Il conclut par quelques observations pratiques au sujet des fenêtres de la trésorerie, des facilités et des difficultés qu’on aurait à rencontrer dans l’accomplissement de cet exploit.

— On vous a refusé l’argent, dit-elle, quand il eut fini ; et vous avez accepté ce refus ! Ah bien !

— Ils ont donné leurs raisons, répondit Othon, rougissant, raisons que je ne pouvais réfuter. J’en suis donc réduit à dilapider les fonds de mon pays par un vol. Ce n’est pas très beau, mais c’est amusant.

— Amusant, dit-elle, oui. Et elle demeura silencieuse assez longtemps, plongée dans ses pensées. — Combien vous faut-il ? demanda-t-elle enfin.

— Trois mille écus suffiront, répondit-il, car il me reste encore quelque argent à moi.

— C’est parfait, dit-elle, reprenant sa légèreté. Je suis votre complice fidèle. Où allons-nous nous retrouver ?

— Vous connaissez le Mercure volant, dans le parc, répondit-il. Là où trois sentiers se croisent on a placé un banc et élevé la statue. L’endroit est commode… et le lieu sympathique.

— Enfant, va ! dit-elle, et elle lui donna une tape de son éventail. Mais savez-vous, mon prince, que vous êtes un égoïste : votre endroit commode est à cent lieues de chez moi. Il faut me donner du temps. Jamais je ne pourrai être là avant deux heures. Mais au coup de deux heures à l’horloge, votre auxiliaire arrivera,… et bienvenue, j’espère ? Mais… un instant. Amenez-vous quelqu’un ? Oh ! ce n’est pas que je désire un chaperon, croyez-moi ! Je ne suis pas prude !

— J’amènerai un des mes palefreniers : je l’ai surpris à voler l’avoine.

— Son nom ? demanda-t-elle.

— Sur mon âme, je ne le sais pas ! Je n’ai aucune intimité avec mon voleur d’avoine, répondit le prince. C’est pour son concours professionnel…

— Comme moi ! Ah ! vous me flattez ! s’écria-t-elle. Mais, pour m’obliger, faites une chose : laissez-moi vous trouver seul à ce banc, où il faudra que vous m’attendiez, car en cette expédition il n’y aura que la dame et son écuyer ; et que votre ami, le voleur ne s’approche pas plus près que la fontaine. Vous le promettez ?

— Madame, en toutes choses ordonnez ! Vous serez le capitaine, je ne suis que le subrécargue, répondit Othon.

— C’est bien. Et puisse le ciel nous mener tous à bon port ! dit-elle. N’est-ce pas aujourd’hui vendredi ?

Quelque chose dans le ton de la comtesse avait intrigué Othon, et avait même commencé à éveiller un soupçon.

— N’est-il pas étrange, remarqua-t-il, que j’aie choisi mon complice dans le camp même de l’ennemi ?

— Fou que vous êtes, dit-elle. Mais c’est là, du reste, votre seule sagesse, celle de reconnaître vos vrais amis. Et soudain, dans l’ombre du renfoncement de la fenêtre, elle lui saisit la main qu’elle baisa avec une sorte de passion. — Maintenant, ajouta-t-elle, partez… partez vite !

Et il partit, quelque peu saisi, et se demandant, au secret de son cœur, s’il n’était pas bien hardi en cette affaire ; car en ce moment elle avait brillé à ses yeux comme brille une pierre précieuse, et même sous la forte armure d’un autre amour, il en avait ressenti un choc. Mais, l’instant d’après, il avait déjà chassé la crainte.

Othon et la comtesse quittèrent tous deux le salon de bonne heure. Le prince, après une feinte consciencieuse, renvoya son valet de chambre, et sortit par le corridor privé et la petite poterne, en quête de son palefrenier.

Cette fois-ci encore l’écurie était plongée dans l’obscurité ; encore une fois Othon frappa son coup magique ; de nouveau le palefrenier apparut, et de nouveau faillit se pâmer de terreur.

— Bonsoir, l’ami, dit Othon gaiement. Apportez-moi, s’il vous plaît, un sac à avoine… vide cette lois, et venez avec moi ! Nous resterons dehors toute la nuit.

— Votre Altesse, gémit l’homme, j’ai la charge des petites écuries, et je suis seul…

— Bah ! dit le prince, vous n’êtes pourtant pas toujours si rigide en matière de devoir ? — Puis, voyant qu’il tremblait des pieds à la tête, Othon lui posa la main sur l’épaule. — Si je vous voulais du mal, dit-il, serais-je ici ?

L’homme se rassura sur-le-champ. Il alla chercher le sac, et Othon le conduisit par divers sentiers et avenues, causant d’un air affable, et le laissa planté enfin auprès de certaine fontaine où un triton aux yeux protubérants vomissait par jets de l’eau dans l’écume tremblotante.

De là, il se dirigea seul vers un rond-point au milieu duquel, à la lueur des étoiles, se dressait sur la pointe du pied une copie du Mercure volant de Jean de Bologne. La nuit était chaude et sans brise. Une petite tranche de lune venait de se lever, mais trop mince encore, et trop bas sur l’horizon pour lutter avec l’armée immense de luminaires plus minimes, et la face rugueuse de la terre était baignée dans le feu pâle des étoiles. Au bas d’une des allées, qui s’élargissait en descendant, il pouvait voir un bout de terrasse illuminée par les réverbères, où une sentinelle se promenait silencieusement ; plus loin encore, un coin de la ville avec ses lacets de lumières. Mais plus près, tout autour de lui, les jeunes arbres se dressaient mystérieusement, estompés dans l’obscure clarté. Et au milieu de cette immobilité complète du monde, le dieu, prenant son vol, paraissait animé de vie.

Dans l’ombre et le silence nocturne la conscience d’Othon devint, tout à coup et fixement, lumineuse comme le cadran d’une horloge publique. Il eut beau détourner les yeux de la pensée, l’aiguille, se mouvant avec rapidité, lui indiqua une série de méfaits à lui couper la respiration. Que faisait-il là ? L’argent avait été gaspillé, mais cela ne tenait-il pas largement à sa propre négligence ? Et maintenant il se proposait d’embarrasser encore plus les finances de ce pays qu’il avait été trop indolent pour gouverner lui-même. Il se proposait de gaspiller cet argent une fois de plus, et cela pour ses fins privées, quelque généreuses qu’elles pussent être.

Et cet homme qu’il avait réprimandé pour un vol d’avoine, il allait à présent s’en servir pour voler le Trésor… Et puis, il y avait madame de Rosen qu’il regardait avec quelque chose se rapprochant de ce mépris qu’éprouve l’homme chaste pour la femme fragile. C’était parce qu’il l’avait jugée assez dégradée pour être au-dessous du scrupule, qu’il l’avait choisie pour la dégrader plus bas encore, au risque de lui faire perdre pour toujours son établissement, quelque irrégulier qu’il fût, par cette complicité dans un acte déshonorant. C’était pire qu’une séduction !

Othon dut se mettre à marcher vivement et à siffler avec énergie. Et quand enfin il entendit des pas s’approcher par la plus sombre et la plus étroite des allées, ce fut avec un soupir de soulagement, qu’il s’élança à la rencontre de la comtesse. La lutte, seul à seul, avec son ange gardien, est une si rude tâche, et la présence, au moment critique, d’un compagnon qu’on se sent sûr de trouver moins vertueux que soi est chose si précieuse !

Ce fut un jeune homme qui s’avança vers lui, un jeune homme de petite taille et d’allure particulière, coiffé d’un chapeau mou à larges bords, et portant un lourd sac avec une fatigue évidente. Othon se rejeta en arrière, mais le jeune homme fit signe de la main, et, s’avançant en courant, tout essoufflé comme si ce fût tout ce qui lui restait de force, se jeta sur le banc. Et là il révéla les traits de madame de Rosen.

— Vous, comtesse ! s’écria le prince.

— Non, non, fit-elle d’une voix haletante, le comte de Rosen, mon jeune frère… Un garçon charmant. Laissez-le reprendre haleine !

— Ah ! Madame !… dit-il.

— Appelez-moi donc comte ! reprit-elle. Respectez mon incognito !

— Va pour comte, alors, répondit-il, et permettez-moi d’implorer ce brave gentilhomme de partir avec moi sur-le-champ pour notre entreprise.

— Asseyez-vous là, près de moi, dit-elle, caressant de la main un coin du banc. Je vous suivrai dans un instant. Oh ! je suis fatiguée ; sentez mon cœur, comme il tressaute !… Où est votre voleur ?

— À son poste, répondit Othon. Vous le présenterai-je ? Il paraît être un excellent compagnon.

— Non, dit-elle. Ne me pressez pas encore. Il faut que je vous parle. Ce n’est pas que je n’adore votre voleur : j’adore tous ceux qui ont le courage de mal faire. Je n’ai jamais fait cas de la vertu… excepté depuis que je me suis éprise d’amour pour mon prince. — Elle rit de son rire musical. — Et même ce n’est pas de vos vertus que je suis amoureuse, ajouta-t-elle.

Othon se sentit embarrassé. — Et maintenant, dit-il, si vous êtes un peu reposée…

— Tout à l’heure, tout à l’heure ; laissez-moi respirer ! dit-elle, haletant un peu plus fort qu’avant.

— Mais qu’est-ce qui a pu vous fatiguer si fort ? demanda-t-il. Ce sac ? Et, pourquoi un sac, au nom de tout ce qui est singulier ? Pour un sac vide vous auriez pu compter sur ma prévoyance ; mais celui-là n’a l’air rien moins que vide. Mon cher comte, de quelle inutilité vous êtes-vous chargé là ? Mais le plus court est de voir par moi-même. — Et il étendit la main.

Elle l’arrêta vite : — Othon, dit-elle, non, pas de cette façon. Je vais vous dire, je vais tout avouer : c’est déjà fait… j’ai dérobé le Trésor toute seule. Il y a là trois mille deux cents écus. Oh ! pourvu que cela soit assez !

Son embarras était si visible, que le prince devint tout rêveur, la regardant dans les yeux, la main toujours étendue vers le sac pendant qu’elle le retenait par le poignet. — Vous ? dit-il enfin. Comment… Puis, se redressant : — Oh ! Madame, dit-il, je comprends ! Il faut que vous ayez vraiment une triste opinion du prince !

— Eh bien, oui, s’écria-t-elle, je mens. Cet argent, c’est le mien en toute honnêteté, le mien… le vôtre maintenant. C’était là une chose indigne de vous, que vous vous proposiez de faire. Mais j’aime votre honneur, et je me suis juré de le sauver malgré vous. Je vous en prie, laissez-moi le sauver, reprit-elle avec un changement de ton soudain et adorable. Othon, je vous en supplie, laissez-moi le sauver ! Acceptez ce rebut, des mains de votre pauvre amie qui vous aime !

— Madame… Madame, balbutia Othon, à l’extrême du désespoir, je ne puis ! Il faut que je vous quitte !

Il se leva à demi, mais, prompte comme la pensée, elle tomba devant lui, embrassant ses genoux. — Non, dit-elle, d’une voix entrecoupée, vous ne pouvez pas partir. Me méprisez-vous donc si complètement ! Qu’est-ce que cet argent ? Rien, du rebut, vous dis-je ! Je le déteste, je le gaspillerais au jeu sans en être plus riche. C’est un placement que je fais là, c’est pour me sauver de la ruine. Othon ! cria-t-elle, comme il essayait de nouveau mollement de la repousser, si vous me laissez seule avec cette honte, je meurs ici. — Il poussa un gémissement, — Oh ! continua-t-elle, songez à ce que je souffre ! Si vous souffrez, vous, pour un sentiment de délicatesse, imaginez ce que je dois souffrir, moi, dans ma honte ! Refuser ce rebut ! Vous aimez mieux voler, vous avez si si mauvaise opinion de moi ! Vous aimez mieux me piétiner le cœur ! Ô cruel ! Ô mon prince ! Othon ! Ayez pitié !…

Elle le serrait toujours entre ses bras ; rencontrant sa main, elle la couvrit de baisers. Alors Othon commença à sentir la tête lui tourner. — Oh ! s’écria-t-elle de nouveau, je comprends ! Ah ! quelle horreur ! C’est parce que je suis vieille… parce que je ne suis plus belle ! Elle éclata en sanglots.

Ce fut là le coup de grâce. Othon dut alors l’apaiser, la consoler du mieux qu’il put. Et, sans beaucoup plus de paroles, l’argent fut accepté. Entre cette femme et l’homme faible le résultat était inévitable. Madame de Rosen calma ses sanglots sur l’instant. D’une voix agitée elle le remercia, et reprit sa place sur le banc, loin d’Othon. Maintenant — dit-elle — vous comprenez pourquoi je vous ai prié de placer votre voleur à distance, et pourquoi je suis venue seule. Ah ! combien j’ai tremblé pour mon trésor !

— Madame, dit Othon, d’un accent plaintif, épargnez-moi ! Vous êtes trop bonne… trop noble.

— Je m’étonne de vous entendre, répliqua-t-elle. Vous avez évité une folie dangereuse. Vous pourrez maintenant recevoir votre brave vieux paysan. Vous avez trouvé un placement excellent pour l’argent d’une amie. Vous avez préféré une bonté essentielle à un vide scrupule ; et à présent vous avez honte de tout cela ! Vous avez rendu votre amie heureuse, et pourtant vous vous lamentez comme la colombe ! Allons, voyons, ranimez-vous… Je sais bien qu’il est un peu attristant d’avoir strictement bien agi, mais après tout, il n’est pas nécessaire d’en faire une habitude. Pardonnez-vous à vous même cette vertu. Voyons, regardez-moi en face, et souriez.

Il la regarda. Quand un homme a été entre les bras d’une femme, il la voit à travers un charme. À pareil moment, sous la lumière trompeuse des étoiles, elle ne peut paraître que follement belle. Les cheveux surprennent çà et là la lumière. Les yeux sont des constellations. Le visage est esquissé à l’estompe, esquissé, pourrait-on dire, par la passion. Othon se sentit consolé de sa défaite et commença à s’intéresser : — Non, dit-il, je ne suis pas un ingrat.

— Vous m’aviez promis quelque chose d’amusant, dit-elle en riant. Je vous ai donné un équivalent : nous avons eu une scena orageuse.

Othon rit à son tour. Mais de part et d’autre le son de leur rire n’était pas très rassurant.

— Voyons, qu’allez-vous me donner, continua-t-elle, en échange de mon excellente déclamation ?

— Ce qui vous plaira, dit-il.

— Tout ce qu’il me plaira ! Parole d’honneur ? Si je vous demandais la couronne ?

Elle brillait à ses yeux, belle de triomphe. — Sur l’honneur, répéta-t-il.

— Vous demanderai-je la couronne ? continua-t-elle. Bah ! qu’en ferais-je ? Grunewald n’est qu’un petit État : mon ambition vise plus haut. Je demanderai donc… Allons, il paraît que je n’ai envie de rien. Au lieu de demander, je vous donnerai quelque chose, Je vous permettrai de m’embrasser… une fois !

Othon se rapprocha, et elle haussa son visage. Tous deux souriaient, presque sur le point de rire. Tout était jeu et innocence… Le prince, quand leurs lèvres se rencontrèrent, demeura étourdi par une convulsion soudaine de tout son être.

Ils se séparèrent aussitôt, et pendant un certain temps demeurèrent muets. Indistinctement Othon comprenait tout le péril de ce silence, mais sans pouvoir trouver une parole. Tout à coup la comtesse parut se réveiller : — Quant à votre femme,… dit-elle, d’une voix claire et ferme.

Le mot rappela Othon, tout frissonnant, de son extase. — Je ne veux rien entendre contre ma femme ! s’écria-t-il, un peu égaré. Puis, se remettant et d’un ton plus doux : — Je vous confie, ajouta-t-il, mon seul secret… J’aime ma femme !

— Vous auriez pu me laisser achever, répliqua-t-elle en souriant. Supposez-vous que j’aie prononcé son nom sans intention ? Vous aviez perdu la tête, vous le savez. Eh bien, moi aussi. Allons, voyons, ne vous effarouchez pas des mots, ajouta-t-elle un peu sèchement. C’est la seule chose que je méprise. Si vous n’êtes pas sot, vous devez voir que je bâtis des forteresses autour de votre vertu. En tous cas, il me plaît que vous compreniez bien que je ne me meurs point d’amour pour vous. C’est ici une scène toute de sourires, je n’aime pas la tragédie. Et maintenant, voici ce que j’ai à dire au sujet de votre femme : elle n’est pas, n’a jamais été la maîtresse de Gondremark. Soyez certain que, si cela était, il s’en serait vanté. Bonne nuit !

Et, en un instant, elle eut disparu dans l’allée ; et Othon se trouva seul en compagnie du sac et du dieu volant.