Le Roman du prince Othon/Livre deuxième/Chapitre VIII

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CHAPITRE VIII

LE PARTI DE LA GUERRE SE DÉCIDE À AGIR


Une demi-heure plus tard, Gondremark se trouvait de nouveau renfermé avec Séraphine.

— Que fait-il maintenant ? demanda-t-elle aussitôt qu’il fut arrivé.

— Madame, répondit le baron, il est avec le chancelier. Merveille des merveilles, il travaille !

— Ah ! dit-elle, il est né pour me torturer. Oh ! quelle chute, quelle humiliation ! Un pareil plan… faire naufrage sur un obstacle si infime. Mais, maintenant, tout est perdu.

— Madame, rien n’est perdu, dit Gondremark. Il y a au contraire une chose de retrouvée. Vous avez retrouvé votre bon sens. Vous voyez cet homme tel qu’il est ; vous le voyez comme vous savez tout voir quand votre trop bon cœur n’entre pas enjeu, c’est-à-dire avec l’œil du juge, avec l’œil de l’homme d’État. Aussi longtemps qu’il conservait le droit d’intervenir, l’empire que nous rêvions restait toujours à distance. Je ne me suis pas engagé dans cette voie sans en prévoir clairement le danger : j’étais même préparé à ce qui vient d’arriver. Mais aussi, Madame, je savais deux choses : je savais que vous étiez née pour commander, et que j’étais né pour servir. Je savais que, par une rare conjonction, la main avait rencontré l’outil. Dès l’abord j’ai été convaincu, comme je suis ; convaincu aujourd’hui, qu’aucun prince frivole n’aurait le pouvoir de rompre cette alliance.

— Moi, née pour le commandement ! dit-elle. Oubliez-vous mes larmes ?

— Madame, ce furent les larmes d’Alexandre, s’écria le baron. Elles me touchèrent, m’électrisèrent ; je me suis moi-même aussi oublié pour un instant. Mais pensez-vous que je n’aie pas remarqué, que je n’aie pas admiré votre maintien auparavant, votre immense empire sur vous-même ? Ah ! voilà qui était princier ! Ici il fit une pause. Oui c’était chose à voir : j’y ai bu la confiance. J’essayai d’imiter votre calme, et je fus bien inspiré. Du fond du cœur je crois vraiment que je fus bien inspiré et que tout homme capable de raisonnement eût été convaincu. Mais cela ne devait pas être… Et à vrai dire, Madame, je ne regrette pas l’insuccès. Soyons francs ; permettez-moi d’ouvrir mon cœur. J’ai aimé deux choses, honorablement aimé : Grunewald et ma souveraine. Ici il lui baisa la main. De deux choses l’une, ou il me faut résigner mon ministère, quitter mon pays adopté, Quitter la reine à qui j’ai voué mon obéissance, ou bien… Il fit une nouvelle pause.

— Hélas, monsieur de Gondremark, il n’y a pas de ou bien !

— De grâce, Madame, donnez-moi le temps, poursuivit-il. Quand je vous vis pour la première fois, vous étiez encore toute jeune. Ce n’est pas le premier venu qui aurait remarqué alors vos talents ; mais vous ne m’eûtes pas honoré plus de deux fois de votre conversation, que je compris que j’avais trouvé le maître qu’il me fallait. Je crois, Madame, posséder quelque génie, et j’ai beaucoup d’ambition. Mais mon génie est celui du service, et pour donner carrière à mon ambition il me fallait d’abord trouver quelqu’un né pour le commandement. Ce fut là la base et l’essence de notre union. Tous deux nous avions besoin l’un de l’autre : maîtresse et serviteur, levier et point d’appui, nous reconnûmes chacun l’un dans l’autre le complément de nos dons spéciaux. Les mariages, dit-on, sont faits dans le ciel ; à quelle plus forte raison peut-on le dire de ces associations pures, laborieuses, toutes intellectuelles, destinées à fonder des empires ! Du reste, ce ne fut pas là tout. Nous nous trouvâmes tous deux mûrs, pleins d’idées grandioses qui prirent forme plus nette et claire à chaque parole. Nous grandîmes tous deux en intelligence comme des jumeaux. Jusqu’au jour où nous nous rencontrâmes, ma vie était restreinte, tâtonnante. N’en était-il pas de même, oui, j’oserai franchement m’en vanter et affirmer qu’il en était de même chez vous ! Ce ne fut qu’alors que vous eûtes ce coup d’œil d’aigle, cette intuition large et si pleine de promesses. C’est ainsi que nous nous formâmes l’un l’autre… et nous étions prêts !

— C’est vrai, s’écria-t-elle, je le sens. C’est à vous qu’appartient le génie. Votre générosité trahit votre perception ; la seule chose que je pusse vous offrir était la position, ce trône pour point d’appui. Mais du moins je l’ai offert sans réserve ; du moins j’entrais chaleureusement dans toutes vos pensées ; vous étiez sûr de mon soutien, sûr de trouver justice. Dites-moi, oh ! dites-moi encore une fois que je vous ai soutenu !

— Non, Madame, fit-il ; vous m’avez fait. En tout vous avez été mon inspiratrice. Et quand nous préparions notre politique, calculant la portée de chaque pas, combien de fois n’ai-je pas dû admirer votre perspicacité, votre diligence toute virile et votre courage ! Vous savez que ce ne sont pas là les mots d’un flatteur : ils doivent trouver un écho dans votre conscience même. Quand avez-vous perdu un seul jour ? Quand vous êtes-vous relâchée pour un seul plaisir ? Vous, jeune et belle, vous avez vécu une vie d’efforts intellectuels, une vie de fatigante patience pour les détails. Eh ! bien, vous avez votre récompense : avec la chute de Brandenau le trône de votre empire est fondé.

— Quelle pensée avez-vous donc en tête ? demanda-t-elle. Tout n’est-il donc pas perdu ?

— Non, ma princesse… et nous avons tous deux la même pensée.

— Monsieur de Gondremark, répondit-elle, par tout ce que j’ai de plus sacré, je n’ai aucune idée. Je ne pense à rien… je suis brisée.

— Vous ne considérez encore que le côté passionné d’une nature riche, incomprise et récemment insultée, dit le baron. Regardez dans votre intelligence, et dites-moi ce que vous y voyez.

— Je n’y vois rien, rien que tumulte, répondit-elle.

— Vous y voyez, Madame, un mot, imprimé comme une brûlure, répliqua le baron : « Abdication. »

— Oh ! le lâche ! s’écria-t-elle. Il me laisse tout faire, tout supporter… et au dernier moment il me frappe en traître ! Il n’y a rien en lui, ni respect, ni amour, ni courage. Sa femme, sa dignité, son trône, l’honneur de son père, il oublie tout !

— Oui, poursuivit le baron : Abdication… J’entrevois là une lueur.

— Je lis dans votre esprit, dit-elle. Mais c’est folie pure, baron. Je suis encore plus détestée que lui ; vous le savez vous-même. On sait excuser, aimer même sa faiblesse. Moi, on me hait.

— Telle est la reconnaissance des peuples, dit le baron. Mais nous perdons notre temps. Voici, Madame, ma pensée pure et simple. L’homme qui à l’heure du danger peut parler d’abdication n’est, pour moi, qu’un animal venimeux. Je parle, Madame, avec la franchise que demandent les choses graves : ce n’est pas le moment de parler avec délicatesse. Le poltron, en position d’autorité, est plus à craindre que le feu. Nous sommes sur un volcan : si cet homme demeure libre d’agir à sa guise, avant une semaine Grunewald aura été inondé de sang innocent. Vous reconnaissez la vérité de mes paroles ; nous avons toujours envisagé sans pâlir cette catastrophe toujours possible. Pour lui cela n’est rien… il peut abdiquer ! Abdiquer, juste Dieu ! Et ce malheureux pays confié à sa charge ; et la vie des hommes, et l’honneur des femmes !… La voix parut lui manquer. En un instant, pourtant, il eut maîtrisé son émotion, et il reprit : — Mais vous, Madame, vous comprenez plus dignement vos responsabilités. En pensée je suis avec vous, et en face de toutes les horreurs que je vois se dresser menaçantes devant moi, je soutiens (et votre cœur le répète) que nous nous sommes trop avancés pour nous arrêter. L’honneur, le devoir, que dis-je ? le soin de notre propre vie, tout réclame que nous allions de l’avant.

Elle le regardait, les sourcils froncés par l’effort de la pensée.

— Je le sens, dit-elle. Mais que faire ? Il tient le pouvoir.

— Le pouvoir, Madame ? Le pouvoir est dans l’armée, répondit-il. Puis, en toute hâte et avant qu’elle eût pu intervenir : — Il y va de notre salut, ajouta-t-il. J’ai à sauver ma princesse, elle doit sauver son ministre, et nous avons tous deux à sauver ce jeune fou de sa propre folie. Vienne l’explosion, ce serait lui la première victime. Il me semble le voir, s’écria-t-il, déchiré en pièces, et Grunewald… ah ! malheureux Grunewald ! Non, Madame, vous qui tenez le pouvoir, vous devez vous en servir : c’est un devoir qui en appelle violemment à votre conscience.

— Mais montrez-moi le moyen ! s’écria-t-elle. Si, par exemple, j’essayais de le placer sous une contrainte quelconque, la révolution éclaterait sur l’instant.

Le baron feignit la perplexité.

— C’est vrai, dit-il. Vous voyez les choses plus clairement que moi. Et pourtant il doit y avoir un moyen, il faut qu’il y ait un moyen. — Et il attendit son occasion.

— Non, dit-elle, dès le commencement je vous ai dit qu’il n’y a pas de remède. Notre espoir est perdu, perdu par l’entremise d’un misérable désœuvré, ignorant, affairé, décousu… qui demain aura disparu, sans doute, pour retourner à ses plaisirs de rustre !

Le moindre clou suffisait pour Gondremark. — C’est bien cela ! s’écria-t-il en se frappant le front. Fou que je suis de n’y avoir pas songé ! Madame, sans le savoir peut-être, vous venez de résoudre notre problème.

— Que voulez-vous dire ? parlez ! dit-elle.

Il parut se recueillir ; puis, souriant : — Il faut, dit-il, que le prince parte encore une fois pour la chasse.

— Ah ! si seulement il voulait y partir… et y rester ! s’écria-t-elle.

— Oui… et y rester, répéta le baron. Cela fut dit avec tant de signification, que la figure de la princesse s’altéra. L’intrigant, redoutant l’ambiguïté sinistre de son expression, se hâta d’expliquer : — Cette fois, il partira pour la chasse en voiture, avec une bonne escorte de nos lanciers étrangers. Sa destination sera le Felsenburg. C’est un endroit salubre, le rocher est élevé, les fenêtres sont étroites et barrées : il aurait pu avoir été bâti exprès. Nous confierons le commandement à l’Écossais Gordon ; lui, du moins n’aura pas de scrupules. Qui s’apercevra de l’absence du souverain ? Il est parti pour la chasse. Après être revenu le mardi, il est reparti le jeudi ; rien d’inusité dans tout cela. En attendant, la guerre marche. Notre prince en aura vite assez de sa solitude, et vers le moment de notre triomphe (ou, s’il se montrait très obstiné, un peu plus tard) on le relâchera, sous bonne caution, bien entendu… Et je le vois déjà dirigeant de nouveau les apprêts de ses comédies !

Séraphine demeura sombre :

— Oui, dit-elle tout à coup, mais la dépêche ?… En ce moment même il est en train de l’écrire.

— Oh ! la dépêche ne saurait passer le Conseil avant vendredi, répliqua Gondremark ; et quant à un message privé, tous les courriers sont à mes ordres, Madame. Ce sont des gens choisis… je suis homme de précaution !

— Cela se voit, fît-elle, avec un éclair de son aversion intermittente pour lui. Puis, après une pause, elle ajouta : Monsieur de Gondremark, cette extrémité me répugne.

— Je partage toute la répugnance de Votre Altesse, répondit-il. Mais, que voulez-vous ? Nous restons sans défense, faute de cela.

— Je le vois, mais ceci est bien soudain. C’est un crime public, dit-elle, secouant la tête en le regardant avec une sorte d’horreur.

— Regardez un peu plus loin : à qui le crime ?

— À lui ! s’écria-t-elle. À lui, j’en atteste Dieu, et je l’en tiens responsable ! Mais encore…

— Ce n’est pas comme s’il devait en souffrir, émit Gondremark.

— Je sais cela, répliqua-t-elle, mais toujours sans conviction.

En ce moment, comme les braves ont droit, par une prescription aussi vieille que l’histoire du monde, à l’alliance et à l’aide actif de la Fortune, cette déesse ponctuelle descendit de sa machine.

Une des dames de la princesse demanda à entrer : un homme, à ce qu’il paraissait, avait apporté un billet pour le baron de Gondremark. C’était un mot écrit au crayon, et que l’ingénieux Greisengesang avait trouvé moyen de griffonner et de faire sortir sous les batteries mêmes d’Othon. La hardiesse de l’acte témoignait de l’épouvante de son acteur. Car un seul motif avait le pouvoir d’influencer Greisengesang : la peur.

Le billet était ainsi conçu :


« Au prochain Conseil, la procuration sera rétractée.

 » Corn. Greis. »


Ainsi, après trois ans de jouissance, le droit de signature allait être enlevé à Séraphine ! C’était plus qu’une insulte, c’était une disgrâce publique. Elle ne s’arrêta pas à considérer combien elle l’avait méritée, mais bondit sous l’attaque, comme bondit le tigre blessé.

— C’est bien, dit-elle, je signerai l’ordre. Quand partira-t-il ?

— Il me faudra douze heures pour réunir mes hommes, et il vaut mieux que la chose se passe de nuit. Demain, donc, à minuit, si c’est votre bon plaisir, répondit le baron.

— Parfait, dit-elle. Baron, ma porte reste toujours ouverte pour vous : sitôt l’ordre rédigé, apportez-le pour ma signature.

— Madame, dit-il, vous seule, de nous tous, ne risquez pas la tête dans cette affaire. Pour cette raison, et aussi pour prévenir toute hésitation, j’oserai suggérer que l’ordre soit tout entier de votre main.

— Vous avez raison, répondit-elle.

Il plaça un brouillon devant elle, et d’une main claire elle écrivit l’ordre, puis le relut. Soudain, un sourire cruel apparut sur son visage : — J’avais oublié son pantin, dit-elle. Ils se tiendront compagnie l’un à l’autre. Et, entre les lignes, elle inscrivit la condamnation de Gotthold, mettant ses initiales à la marge.

— Votre Altesse a meilleure mémoire que son serviteur, dit le baron. À son tour il parcourut l’important document. C’est bien, fit-il.

— Vous vous montrerez au salon, sans doute, baron ? demanda-t-elle.

— Il me semble, répondit-il, qu’il vaudrait mieux éviter toute possibilité d’un affront public. Le moindre ébranlement de mon crédit pourrait nous embarrasser dans un avenir immédiat.

— Vous avez raison, dit-elle, et elle lui tendit la main comme à un vieil ami et à un égal.