Le Rut ou la pudeur éteinte/2

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L’Œuvre de P.-C. Blessebois, Texte établi par Guillaume ApollinaireBibliothèque des Curieux (p. 67-112).


À MADEMOISELLE DE SCAY




Mademoiselle,

Cette seconde partie d’une historiette où vous êtes mêlée achèvera de vous persuader de ma constance et mes soins à vous rendre service. Je ne suis pas de l’humeur de certaines gens qui se ruinent à promettre et qui s’enrichissent à ne rien donner. J’aime mieux mille fois prévenir le monde par des effets parlants que de le faire languir dans l’attente d’une chose promise et qui ne paraît jamais en lumière. C’est de cette façon, Mademoiselle, que, sans vous le promettre, je vous offrirai tant de libelles qui vous diffameraient si vous ne l’étiez déjà, qu’enfin vous pourrez lire toute votre histoire aussi naïvement écrite que vous m’en avez donné effrontément le sujet. Cependant, prenez courage et consultez de nouveau l’oracle du faubourg Saint-Germain ; peut-être que mon astre a d’assez mauvaises influences pour vous accorder quelque jour l’honneur de la vue,

Mademoiselle,
De votre très humble etc.
P.-C. B.

DEUXIÈME PARTIE



L’hôtesse d’Apollon, que les poètes baptisent Amphitrite, lui avait déjà préparé, à son ordinaire, un bain dans la mer, et ce brûlant courrier de l’univers commençait à plonger ses rayons dans le moite sein de l’onde, lorsque Dorimène, à qui la petite messagère de ses amourettes n’avait pu rendre la réponse de Céladon, d’autant qu’elle avait été arrêtée à quelque ouvrage par le commandement de sa mère, descendit légèrement dans la cuisine pour la recevoir. Elle ne jugea pas à propos de lire un billet où elle pressentait beaucoup de mignardise, dans un endroit qui fournissait quantité d’espions à la joie qu’elle aurait à les goûter ; elle voulait être seule, ou n’avoir tout au plus que l’amour pour témoin des épanouissements de sa rate. Ainsi, après qu’elle eut rêvé quelque temps, elle ne trouva pas de meilleur expédient que d’aller chez Hïante, et dans moins d’un demi-quart d’heure, elle se trouva sur son lit, où d’abord elle décacheta le poulet de Céladon. Hïante était une fameuse maquignonne de chair humaine, qui avait beaucoup d’inclination à son service et dont la plus forte passion était de se remuer pour elle. Ses yeux étaient noirs, sa chevelure d’ébène annelée et d’une épaisseur admirable ; sa bouche était de la couleur des branches que la tête de Méduse, ou du moins son sang, fit naître sur le rivage de la mer, lorsque Persée délivra Andromède du monstre marin qui menaçait ses beaux jours ; ses dents étaient un peu grandes, mais tout à fait blanches et nettes, et sa gorge de lait avait des appas si extraordinaires qu’ils effaçaient les souvenirs des plus aimables bergères. Combien qu’elle fût mariée, elle n’avait pas renoncé à la chair fraîche, et son mari était d’un si bon naturel qu’il voyait avec plaisir les approches de la jeunesse. Aussi dois-je confesser que Hïante avait un soin extrême de la marmite et faisait couler la vie de Jean dans les flots de nonchalance et de fainéantise. Après que Dorimène se fut enivrée à son aise des douceurs de sa lettre : « Ah ! trop aimable berger, s’écria-t-elle, toute transportée ; ah ! précieux aimant de mon âme, que vous écrivez joliment et que vous savez bien le secret de me désarmer ! Que la voix est tendre que vous tenez pour m’attirer à vous, et qu’il m’est doux de connaître que vous me voulez aimer plus d’une matinée ! Ah ! grand Dieu, poursuivit-elle, que vous assemblâtes de bijoux quand vous le sortîtes du néant, et que tous répandîtes de douces amorces sur sa naissance ! Mais, hélas ! que vous me formâtes dans un moule bien différent, et que la nudité d’attraits où je me trouve me doit être funeste. Oui, mon cher, continua-t-elle, je tremble avec justice, et l’appréhension dont mon âme est saisie n’est point si vaine que je la doive désavouer. Comment pourrais-tu m’aimer si je n’ai rien qui soit aimable, et de quel front voudrais-je combattre, pour ta glorieuse conquête, contre les traits d’une infinité de rivales qui me suscitent, de moment en moment, tes perfections qu’on saurait bien moins nombrer que les étoiles, ni que le sable de la mer ? Pardonnez-moi cette plainte, ô Dieu, et confessez que vous n’aviez point vêtu votre bonté paternelle le jour que vous me bouchonnâtes si imparfaitement. Ah ! pourquoi faut-il que je n’aie pas les ris et les grâces de la déesse qui l’emporta sur ses compagnes sur le mont Ida par le jugement du berger Pâris ? Je pourrais espérer de ne vous voir jamais sortir de mes fers, ô doux objet de ma flamme, de même que je ne veux jamais rompre le servage où vous m’avez réduite, et je n’aurais maintenant rien à redouter de la puissance des nymphes de ces lieux. N’importe, dit-elle encore en soupirant amoureusement, mille petits services que j’aurai soin de vous rendre suppléeront à l’incapacité des faibles linéaments de mon visage, et peut-être vous réduirai-je au terme d’avouer qu’il est plus d’un moyen de se rendre aimable. » Dorimène poussa ces mots avec tant d’émotion que Hïante, la prenant dans ses bras :


    Qu’est-ce donc, hélas ! lui dit-elle ;
    Mademoiselle, qu’avez-vous ?

DORIMÈNE

Ah ! que pourrais-je avoir, sinon un mal si doux
Que mon cœur en souhaite une suite éternelle.
L’amour brûle mon sein, ne le connais-tu pas,
    Toi qui sais si bien ses maximes
Et qui l’as si souvent produit par tes appas ?

HÏANTE

   L’amour est le moindre des crimes
  Et le plus grand des plaisirs d’ici-bas.
Mais quel est de vos feux le mignon désirable ?
M’en pourriez-vous bien faire un portrait véritable ?

DORIMÈNE

   Pourquoi non ? puisque dans mon cœur
   J’en ai l’une et l’autre couleur,
   Et que mon imaginative,
   Selon les lois de mon ardeur,
   En garde une peinture vive ?

   Tu dois savoir, en premier lieu,
   Qu’il est aussi beau comme un ange,
   Et s’il aime à garder le change,
   Qu’il est aussi parfait qu’un dieu.

   Déjà notre sexe l’adore
   Et va décorer les autels
   De ses attributs immortels,
   Des plus riches bouquets de Flore.


   Les hommes, redoutant son bras,
   Appendent au clou de sa gloire,
   Et l’endroit qui porte ses pas
   Est le séjour de la victoire,

   Quand il articule la voix,
   Il laisse échapper des oracles ;
   L’on ne peut nombrer ses miracles
   Sans savoir la règle de trois.

   Il est l’Apollon et les Muses,
   Le Parnasse et ses doux ruisseaux,
   Les acquises et les infuses
   Remplissent ses couplets nouveaux.

   Tout ce qui vit en la nature
   Obéit dès qu’il a parlé.
   Devine, après cette peinture,
   À qui mon cœur s’est envolé.


— Vraiment, mademoiselle, répondit Hïante, je serais bien stupide si j’ignorais maintenant que Céladon, ce beau prisonnier, est celui pour qui vous soupirez ; je ne connais ici personne qui soit plus aimable que lui et dont le mérite ait un empire plus absolu. Je m’étais toujours bien douté que la fortune ne vous gardait rien de mauvais, et je ne voudrais pas, pour beaucoup, que vous m’eussiez fait un secret d’une nouvelle si agréable.

— Je suis ravie, repartit Dorimène, de voir que tu entres dans mes sentiments, car j’aurai besoin de ton service et tes conseils ne seront pas de petite efficace à la conduite que je dois garder auprès de mon amant, contre qui tant d’amours décochent leurs pointes. » Alors Dorimène lui fit une entière confidence de ce qui s’était passé et, combien que Hïante trouvât un peu de précipitation aux plaisirs qu’elle avait accordés à Céladon, elle ne sut de quel biais se prendre à lui en faire des réprimandes, et elle se contenta d’attribuer sa promptitude à un excès d’amour, où toujours aurait-elle consenti qu’elle se fût rendue. Ensuite de cela, elle fit connaître à Dorimène l’envie qu’elle avait de voir Céladon, et Dorimène se levant à la hâte : « Suis-moi, lui dit-elle ; aussi bien le plus aimable des amants me témoigne dans son billet que je ne puis différer à l’aller voir sans entreprendre sur son repos, et il m’appelle d’un ton si doucereux que rien n’est capable de retenir mes pas.

— Traçons donc comme il faut, ajouta la curieuse maquignonne, car il est déjà tard, et je crains que l’entrée en la prison ne nous soit plus permise.

   Dorimène et Hïante sortirent,
   Et plus légères que l’Amour
   Au sombre manoir se rendirent,
 Comme la nuit en bannissait le jour.
   Le guichetier, sans courtoisie,
   N’avait pas dans la fantaisie
De leur donner si tard accès dans cet enfer ;
   Mais Dorimène de sa poche
Tira quelques testons, qui de ce Lucifer
Adoucirent soudain la fantasque caboche.


Après qu’elles eurent passé les guichets, elles montèrent en la chambre du prisonnier, qui s’entretenait avec Poquet de l’aventure du matin.

Poquet était receveur des tailles de l’élection de Conches, aussi propre à l’amoureux mystère qu’aucune personne de son siècle ; il était arrêté aussi bien que Céladon, et ils étaient liés d’une étroite amitié. Ses cheveux étaient noirs, répandus par boucles le long des épaules ; ses yeux n’étaient pas moins bien fendus que l’émail en était admirable ; son front était plus uni que la glace, et les amours y caracolaient sans cesse avec des patins de Courlande. Sa barbe était régulière, et ses dents étaient si fréquemment lavées du meilleur vin du patrimoine de sa femme que leur netteté était recommandable, et qu’elles avaient l’éclat et la blancheur du marbre de Paros ; sa taille était riche, et ses discours étaient si modernes qu’ils ne faisaient pas de légères blessures ni de petites impressions sur les cœurs les plus endurcis. Il avait surtout un tel penchant au plaisir que donnent les femmes et son cœur était tellement susceptible de nouveauté qu’il avait engagé Céladon à jurer de le faire de moitié de sa fortune avant l’adieu du soleil, ou du moins après le retour des ténèbres. Outre que Céladon lui avait des obligations démesurées et très récentes, il se voyait tant de besogne taillée qu’il ne fut pas fâché d’avoir un aide du mérite de celui-ci. C’est pourquoi, dès qu’il eut entendu la voix de Dorimène, il fit signe à Poquet de fermer les fenêtres, afin que le peu de jour qui donnait encore ne ruinât point leur dessein.

Cependant Dorimène entra, et son amant d’un jour la fut recevoir avec tout l’extérieur d’une extrême amitié ; tenant son camarade par la main quoiqu’il fût rangé derrière lui afin d’effectuer ce qu’il s’était proposé : « Je suis ravi, dit-il, d’apprendre que vous ne m’avez pas oublié, et cette confirmation de votre amour m’est un charme indicible ; mais je suis désespéré de n’avoir ni assez d’éloquence ni assez de vertus pour vous en exprimer mon ressentiment. Je me trouve réduit à la nécessité de souhaiter de n’être pas au nombre des vivants pour ne pas recevoir tant de bienfaits de vous, ou d’être quelque puissance considérable pour en reconnaître les généreux excès. Toutefois, adorable maîtresse, ajouta-t-il, si un cœur amoureux et fidèle pouvait entrer en comparaison avec les grâces dont vous m’avez asservi, j’aurai lieu de croire que le mien ne serait pas indigne de vous être sacrifié, pour revanche de l’honneur que je reçois de l’offrande du vôtre.

— Ah ! Céladon, répondit langoureusement Dorimène, que j’ai peu fait pour vous, lorsque j’ai tant fait pour moi que de permettre à mon cœur de s’unir au vôtre, et que vous avez peu de connaissance de ce que vous valez, quand vous me parlez de la sorte ! Ah ! mon cher, poursuivit-elle, que j’ai pu facilement me donner à vous, et que mon obstination m’aurait été fatale ! Vos attraits n’ont qu’à laisser agir leur puissance pour enchaîner un million d’âmes, et ils m’étaient venus appeler jusque dans ma chambre lorsque je vous suis venue voir ce matin.

— Par ma foi, interrompit alors l’ombre de Dorimène, que le zèle animait indiscrètement, par ma foi, monsieur, je vous puis répondre de la vérité de ces paroles, combien que je n’aie pas de quoi payer, si elle venait à vous faire banqueroute. Jamais je n’ai vu une jeune fille aussi bien charmée ; aussi découvrais-je en vous, en dépit de l’obscurité, des pièges que je n’avais encore jamais remarqués en personne.

— Tout beau, ma bonne, interrompit à son tour le prisonnier, je n’ai rien que de très commun, et j’attribue à la bonne influence de mon astre et à la générosité de mon incomparable maîtresse l’affection dont elle m’honore ; et parce que je n’ai point de termes assez forts pour l’en remercier, je proteste de n’ouvrir la bouche plus d’un quart d’heure et de chercher d’autres voies à m’acquitter du devoir où sa préférence m’engage. Quant à vous, si vous n’êtes pas ennemie du genre humain, vous pouvez pour quelque temps vous aller asseoir sur cet autre lit. »

Cependant Céladon fit passer adroitement son ami en sa place, et lui facilita l’occasion d’embrasser Dorimène et de la renverser sur le même lit où elle avait perdu la plus belle rose de son parterre.


   Dorimène, à ce doux accueil,
   Perdit à son tour la parole,
Et pendant que Poquet vertement la bricole,
Pour mieux ouvrir le cu laissa clore son œil.

   Poquet avait un v.. d’ébène,
   De la longueur d’un demi-pied,
Dont il avait jadis maint c.. estropié,
Mais qui fit à ce coup grand bien à Dorimène.

  Il avait l’air d’un rouleau de tabac
Tout semblable à celui dont le Diable, au sabbat,
Enconnait autrefois cette magicienne
   Que l’on appelait Madeleine,
Et dont le père Esprit traça le noir ébat.

Un poil noir et frisé composait sa moustache,
Son œil était ouvert comme un gros robinet,
Il avait, par respect, décoiffé son bonnet,
Pour donner dans le doux de cette humide cache.

Le c.. de Dorimène était un petit mont
Qu’appuyaient à plaisir deux colonnes d’ivoire ;
Il était mollement ombragé d’un poil blond
Et distillait un sucre où l’amour allait boire.

   Une languette coraline
   S’y laissait voir malgré la nuit
   Et par ce jour qu’elle produit,
Priape se glissa jusques à sa poitrine.
   Ah ! cher lecteur, que ces moments
   Furent doux à ces deux amants !
Combien de fois leurs cœurs l’un dans l’autre passèrent !
   Que leurs accords furent charmants !

Et que le sort pour lequel ils quittèrent
 Leur ravit de contentements !


Hïante, qui n’aurait pas voulu pour beaucoup être incommode ni servir d’empêchement à leur tendresse, avait été se coucher tout de son long sur le lit de Poquet et se disposait à mettre cinq contre un, à la manière des écoliers, lorsque Céladon, par jeu plutôt que par émotion, se rua sur elle à corps perdu et entra, sans effort et jusqu’au nombril, dans la caverne de son c… Ce bien inespéré qui pleuvait sur Hïante de toute sa force l’étonna tellement qu’elle n’eut pas le pouvoir de lui demander : « Oui êtes-vous ? » Nos quatre muets se divertissaient à qui mieux mieux sous le manteau de la nuit, et tout gardait le silence dans cette petite scène amoureuse, à l’exception des deux lits dont la délicatesse se plaignait par quelques petits cris des rudes secousses dont ils étaient ébranlés ; et Céladon eut beau faire, il ne put jamais aller au delà d’un méchant coup, pendant que Poquet faisait des exploits dignes de tous les martyrs de Ciprine : c’est pourquoi il s’arrêta à badiner avec Hïante, qui aurait mieux aimé quelque chose de plus solide. Entre autres méchancetés qu’il lui fit, il s’avisa de lui attacher ses cotillons par-dessus la tête, et cela lui était si facile qu’il en vint à bout dans un moment.

Cependant le vigoureux trompeur de Dorimène, ayant eu envie de pisser, s’était arraché de ses bras pour aller chercher un pot de chambre au bas de la montée, mais le bonhomme Le Rocher, concierge de la prison, homme incomparable pour sa bonne humeur et son inclination à donner tous les plaisirs de la vie, fidèle ami de Poquet et de Céladon, jusqu’à leur prêter de l’argent et vaquer au soin de leurs affaires, se doutant à peu près de ce petit badinage, s’était coulé sans bruit jusqu’à leur porte pour écouter tout ce qui s’y passait, et ayant reconnu le mystère il ne fut pas fâché de voir que Poquet était sorti d’entre les bras de Dorimène, et courut légèrement remplir la place vide, où, quoique vieux, il fit cela deux fois de suite, à ce qu’il m’a juré depuis.


   Quoique sa barbe fût de neige,
   Son cœur était encore vert
   Et couvait certain feu couvert
Dont la légèreté flottait comme un liège ;
   Il allait et venait encor
   Pour tendre l’amoureux piège,
Et ses vieux ans étaient si chéris de son sort
Que souvent les Amours étaient de son cortège.


Poquet, en cherchant à vider sa vessie, avait rencontré la femme du concierge, à laquelle il avait paru si échauffé et si plein d’émotion que la fine petite bossue ne savait quasi ce qu’elle en devait croire.

La première chose qui lui vint en la pensée, ce fut que Céladon et lui perçaient la muraille de leur esclavage, afin de dénicher ; et pour s’en éclaircir, elle se guinda à pas de voleur jusque-là, avec une petite lumière qu’elle portait sous son tablier. Elle fut quelque temps à écouter si elle n’entendrait rien, et ayant remarqué certain bruit sourd du côté du lit de Poquet, où Céladon et Hïante culbutaient, elle ne douta plus qu’il n’y eût quelque complot formé. Elle entra donc tout d’un coup en manifestant sa lumière, et après qu’elle eut vu ce qui se passait, et surtout les grosses fesses d’Hïante qui étaient rebondies et grandement dodues, la petite bonne femme, qui était gaillarde au dernier point, exhala sa joie avec tant de transport que je suis encore étonné que l’Amour ne la transformât point en statue de Ris.


   « Courage, enfants, s’écria-t-elle,
   Vous ne l’aurez jamais si beau ;
   Achevez ce tendre cadeau
   Que vous donne un amoureux zèle ;
Et toi, pardonne-leur, ô puissance éternelle !
   Car, par ma foi, je te réponds
   Qu’ils ne savent pas ce qu’ils font. »


Cependant Céladon trouvait l’aventure admirable de voir Dorimène écrasée sous la pesanteur du gros ventre du Rocher, et Dorimène ne savait à quoi s’en prendre, tant elle était étonnée. Mais surtout le bonhomme tenait une posture digne de remarque et ses yeux étincelaient de colère contre l’empêchement que sa femme avait apporté au plus grand des plaisirs qu’il eût goûtés depuis longtemps. Il se trouvait si bien à son aise entre les bras de sa succube qu’il pensa vingt fois éclater, et je pense bien qu’il eût réduit sa ménagère aux termes de se repentir de sa curiosité, si l’accident qui arriva ne l’avait tourné en bonne humeur.

Hïante, qui bondissait par la chambre comme un chevreuil pris en un piège et qui tâchait de remettre en leur bienséance ses cotillons et sa chemise que Céladon lui avait malicieusement attachés par-dessus la tête, s’alla, par malheur, brûler le poil du c.. à la lampe qui les éclairait et fit des postures si extravagantes pour l’éteindre que toute la compagnie goûta des divertissements dignes de l’adresse de Momus.

Poquet, qui était déjà revenu, et que ce spectacle ne charmait pas médiocrement, trouva des impromptus si délicats et si fins sur cette matière risible que le déplaisir qu’il avait eu d’abord de voir sa place occupée par un autre fut en moins de rien dissipé. Mais enfin, le hasard, qui se mêle de tout, déliant les jupes de Hïante, lui servit de guide à s’en retourner chez elle avec sa pupille ; ce qui fit que nos trois amoureux quittèrent la chambre pour aller souper, ensuite de quoi ils se furent reposer de leurs travaux.

Le lendemain matin, Poquet et Céladon furent bien étonnés de voir entrer dans leur chambre deux jeunes cavaliers vêtus à la moderne d’habits tout à fait superbes et dont la garniture de l’un était verte, et celle de l’autre était d’un plus beau bleu que la voûte du ciel. Mais leur surprise fut extrême lorsqu’ils entendirent de leur bouche que la passion de venger ce qui s’était passé le soir précédent entre Dorimène, Hïante et eux les avait amenés là. Céladon, prenant le premier la parole :


   « Quel est le sujet de leur plainte,
   Leur dit-il, sans vous emporter ?
   Vous pouvez nous parler sans feinte,
Nous ne sommes pas gens à les mécontenter ;
   Cela soit dit sans nous vanter,
   Nous avons l’âme plus humaine,
   Et certain penchant nous entraîne
À plaire à qui nous vient dans nos fers visiter. »


Combien que Poquet n’eut jamais encore essayé de parler en Phébus, il prit ensuite la parole en ces termes :


   « Je ne crois pas que Dorimène
   Ait mal vu ma réception ;
  J’ai travaillé jusques à perdre haleine,
  D’un v.. de côte de baleine,
À fourrer en son corps la propagation. »


« Je la crois trop raisonnable, continua-t-il, après s’être un peu essuyé le visage de la sueur que lui avait causée un si long voyage au Parnasse, pour vouloir imaginer quelque plainte à mon désavantage : je l’ai reçue le plus amoureusement qu’il m’a été possible, et je n’ai pas manqué d’ouvrir tous les robinets de mon affection pour la faire nager dans des flots de délices. Toutefois faites-nous savants de notre crime, et nous aviserons à la manière de l’expier. »

— Quoi ! messieurs, répartit le cavalier aux rubans verts, vous avez encore le front de feindre ne savoir pas l’injure que je vous reproche ? Comment ! n’avoir pas la prudence de fermer une porte lorsqu’un si doux combat vous anime ! C’est ne se soucier guère de sa réputation et vouloir bien être soupçonné de lâcheté que de faciliter ainsi les moyens de se faire séparer. Çà, çà ! poursuivit-il, il faut que nous en tirions satisfaction et que nous vous fassions les juges, à vos dépens, de la valeur que nous renfermons et du courage qui nous est naturel.

En achevant ces mots, il mit la main à l’épée ; mais ce ne fut que pour l’ôter de son côté et la jeter sur des chaises ; et après que le cavalier à la garniture bleue en eut fait de même, ils se jetèrent tous les deux, à corps perdu, l’un entre les bras de Céladon et l’autre entre ceux de Poquet.

Nos deux prisonniers ne furent pas longtemps à s’apercevoir de la galanterie d’Amarante et de Marcelle, et ils y trouvèrent tant de gentillesse qu’ils leur en surent tout à fait bon gré. Ces deux amoureuses créatures s’étaient ainsi déguisées, afin de tromper les espions de leur conduite, et, d’ailleurs, Amarante, qui n’avait jamais meilleure mine que lorsqu’elle paraissait sous la figure d’un homme, n’avait pas voulu attendre plus longtemps à se faire voir à Céladon en cet état. Elle y avait sans doute l’air et le geste bons et la mine haute, et combien que ses traits commençassent à éprouver les rigueurs de leur seconde saison, elle valait encore le coup, sans lui faire grâce. Ses cheveux étaient si artistement ménagés qu’on les trouvait quelquefois passables, quoique, en effet, ils fussent hideusement vilains ; mais ses yeux n’auraient pas eu assez de lumière pour l’éclairer s’ils avaient oublié d’en emprunter un peu de son esprit. Quant à Marcelle, elle était encore plus charmante que sous son habit naturel, et cette grande taille qu’elle a la rendaient divinement agréable.

Après que ces quatre amoureuses personnes se furent réciproquement acquittées de leur devoir, Céladon ayant demandé à Amarante de qui elle tenait l’histoire comique dont elle les avait entretenus : « Vous savez, lui dit-elle, que c’est ici la manière de se promener dans le parc jusqu’à onze heures ou minuit, et vous ne doutez pas que cette liberté que nos parents ne peuvent nous dénier, puisqu’elle est autorisée par l’usage, ne soit de grande utilité aux partisans de l’amour :


   Sur un amas de mille fleurs,
À l’ombre d’un buisson de qui l’épais feuillage
   Voile l’amoureux badinage,
Maints amants, tous les jours, y vont unir leurs cœurs.

   Souvent Tircis et Célimène,
Après avoir longtemps, sous le poids de leurs fers
  Et la constance de leurs chaînes,
   Souffert des martyres divers,
   Y mettent l’honneur à l’envers
   Et la modestie à la gêne.


« Il y avait donc près d’une heure que nous nous y promenions, Marcelle et moi, quand nous allâmes nous asseoir dans un endroit retiré, afin de nous reposer un peu. À peine y fûmes-nous assises que, par une égale démangeaison de parler, nous nous confiâmes les douceurs que nous avions reçues de votre abondance, et nous songions déjà à diviser votre cœur en deux parties, lorsque nous fûmes interrompues par l’abord de deux personnes qui se vinrent mettre en même posture que nous, à quelques pas de l’endroit où nous étions. Elles restèrent un moment sans parler ; ensuite de quoi, celle des deux qu’à la faveur de la pleine lune je reconnus pour la plus jeune et pour la beauté que je vis hier chez vous : « Ah ! Hïante, s’écria-t-elle, quelque sujet que j’aie d’être contente, il faut que je t’avoue mon chagrin et mon inquiétude. Je me croyais dans les bras de mon aimable Céladon, et par un malheur qui me désespère, tu en recevais la divine pluie, lorsqu’un Rocher, plus tendre à la vérité que les autres rochers, mais non pas moins pesant, m’écrasait d’une étrange manière sous la masse de sa vieille peau.

— Ô dieux ! quelle injustice vous me faites, rigoureuse Dorimène, repartit Hïante, de croire que votre beau Céladon m’ait donné le moindre chatouillement ; ma foi ! c’est un beau flasque ; je veux cesser d’en dire tant de bien, et la première fois que la renommée me viendra importuner du récit de sa vigueur imaginaire, je lui saurai fort bien dire qu’elle en a menti, et que si elle avait été à la prison lorsque j’en sortis si mécontente, elle changerait bien de gamme. À peine a-t-il pu le faire un misérable coup, pendant que vos soupirs amoureux et vos petits cris de joie m’instruisaient assez des délices que vous donnait le vigoureux vieillard dont vous vous plaignez mal à propos. Voyez un peu, continua-t-elle, le beau divertissement à donner à une femme, qui a tous ses membres en bonne santé, que d’attacher ses jupes par-dessus sa tête et de carillonner sur ses fesses une heure entière ! Honni soit-il, le lâche qu’il est, et que si jamais il nous arrive de retourner en prison, je me garderai bien de tomber sous sa patte ; j’irais plutôt chercher le bonhomme à la barbe et aux cheveux blancs jusque dans la chapelle, que de m’exposer avec votre damoiseau à une nouvelle offense.

— Ah ! Hïante, reprit Dorimène, que ces discours avaient fait revenir de son chagrin, tu connais mal Céladon, et je sais bien ce qu’il sait faire. Il ne faut pas que tu sois étonnée du peu de contentement qu’il t’a donné, après t’avoir appris l’effort où je l’ai su porter ce matin. Il serait plus vaillant que Saucourt[1] s’il en avait agi avec toi d’une autre manière. Je veux même cesser de lui savoir mauvais gré de sa tromperie, et je connais par cette subtilité, qui ne m’est rien moins que désavantageuse, qu’il aime mieux ma satisfaction que ses intérêts propres. Il n’a pas voulu m’affronter ni m’exposer aux faiblesses d’une impuissance émanée de l’excès de sa vigueur. Une seule chose me donne de l’admiration en cette aventure, c’est que je ne saurais comprendre par quels ressorts nouveaux d’un instrument qui devrait être usé depuis le temps qu’il sert, le bonhomme Rocher a pu si généreusement fournir aux approches dont nous nous sommes mêlés, et de quels charmes il s’est servi pour m’empêcher de connaître la piperie qu’il me faisait. Il me semble qu’il avait un mouvement aussi alerte que celui d’un amant qui travaille à son chef-d’œuvre, et son dernier assaut a été plus violent encore que ses premières attaques. » Hïante ouvrait déjà la bouche pour lui répartir, mais quelques fâcheux qui passèrent par là l’obligèrent à la refermer et nous divertirent d’en entendre davantage. »

Céladon et Poquet prirent un merveilleux plaisir à ce récit et achevèrent d’instruire Amarante et Marcelle de ce qu’elles ignoraient de l’aventure ; ensuite de quoi nos personnages se quittèrent, bien résolus de profiter des ombres de la prison.

Le soleil visitait la nuit, et Poquet et Céladon avaient déjà été appelés pour dîner, lorsque certain mauvais traiteur, accompagné de quelques sales marmitons, entrèrent dans leur chambre, chargés de toutes les plus délicates viandes et de la plus fine pâtisserie que le peu d’expérience qu’ils avaient dans le métier leur avait permis d’apprêter ; et comme nos prisonniers s’exprimaient des yeux leur étonnement, la Caboche, c’est ainsi que s’appelait le traiteur, présenta ce

Billet de Dorimène à Céladon :

« J’aurais lieu d’être fâchée de votre procédé, petit fourbet, mais vous m’avez si entièrement acquise que je ne saurais me mettre en colère contre vous. Je suis déterminée à suivre aveuglément toutes vos volontés, sans examiner si elles sont justes ou déraisonnables. Je donnerai librement dans tous les panneaux qu’il vous plaira de me tendre, et je ne suis pas d’avis de m’informer dans quels bras je tomberai, lorsque je serai assurée que vous serez le vent qui m’y aura abattue. Je ne suis pas si ignorante que de croire qu’un amant suffise à éteindre les feux d’un printemps aussi allumé que le mien, et je vous donne la permission de vous faire secourir par celui de vos amis que vous en jugerez le plus digne. Mon obéissance est montée à tel degré de perfection que je consens même que le bonhomme Rocher soit votre aide, pourvu que vous l’obligiez à se faire raser la barbe, car je vous assure qu’il m’a défiguré tout le visage avec ses pointes d’alène. Je consens même qu’il soit des nôtres à table ; mais afin d’y boire le petit coup en repos, il n’y aura pas de danger de convier aussi la petite bossue. J’ai appris de la chronique qu’elle excuse volontiers toute chose lorsqu’on l’en fait de moitié et que l’on fait briller un écu au soleil dans sa vieille patte. Je ne vous en dirai pas davantage, et je réserve à tantôt à vous assurer de l’affection de Dorimène à l’honneur de votre service. »

Céladon ayant lu ce billet à son ami, ils trouvèrent que Dorimène était venue d’elle-même où ils avaient résolu de l’amener, et ayant appelé le valet qui avait coutume de les servir, ils lui commandèrent de couvrir la table et de faire monter Le Rocher et sa femme. Le Rocher était de trop bonne humeur pour rompre la partie, mais sa femme jugea à propos de ne point apporter à leur régal le sinistre aspect de ses yeux, et d’ailleurs elle crut mieux faire les affaires en demeurant dans la cuisine, où elle savait bien qu’elle ne serait pas oubliée. Il n’y eut donc que le concierge qui se fit de fête, et Céladon ne faisait que d’achever de lui apprendre l’honnêteté de Dorimène lorsqu’elle parut avec Hïante.

Elle était extrêmement propre, et la beauté de ses habits était rehaussée de l’éclat éblouissant de quantité de diamants d’Alençon. Sa gorge était ouverte et ses cheveux y laissaient flotter avec mille grâces leurs boucles divines qui semblaient avoir été frisées par le fer de l’Amour. Elle était semblable en cet état à Vénus sortant du sein des flots, ou à quelque chose de plus grand encore. Elle n’avait pas oublié de mettre du vermillon jusqu’au bout de ses doigts, ni épargné la pâte d’amandes à rendre ses mains tout à fait douces. Hïante avait pris du linge blanc, et c’était là toute sa parure. Elle tenait pour maxime d’amour qu’une chemise blanche avait plus d’attraits que les ornements les plus riches, et sans doute qu’elle en avait plus de besoin que les autres femmes, car son c.. distillait sans cesse de certaines gouttes d’un rouge pale et dégoûtant qui faisait bondir le cœur.

Après que Dorimène eut fait une révérence assez copieuse pour toute la compagnie : « Vous me voyez, vieux bouquin, dit-elle en s’adressant au Rocher, et je pense que c’est avec des yeux aussi lubriques que votre barbe est blanche. Ces deux choses, qui semblent incompatibles, s’accommodent assez bien en vous, et j’ose dire, par expérience, que votre vigueur n’était pas si fidèle compagne de vos tendres années qu’elle ait du disparaître avec elles. Vous êtes encore un vert gaillard qui ne vous acquittez pas mal de la douce chosette, et si je voulais ici faire pièce à Céladon, je dirais que vous ne lui en devez guère. » Céladon ne répartit que par un sourire qui marquait assez l’abus de la belle. Mais Le Rocher se sut si bon gré des louanges qu’il recevait que sa gloire et sa vanité éclatèrent avec excès et il fit paraître sur les rides de son front certain amour qui, pour être habillé à l’antique, n’en avait pas moins bon air. Le vaillant Poquet se trouvant piqué de ce qu’un autre recevait des applaudissements qui lui étaient dus : « Je m’étonne, dit-il à Dorimène, que votre bouche de rose prodigue ainsi des flatteries à un vieux renard dont toute la vertu consiste dans l’adresse, lorsque vous ne dites pas le moindre petit mot au véritable auteur des plaisirs que vous avez reçus.

— Eh quoi ! répartit Dorimène, ce vigoureux sexagénaire n’est-il pas le champion dont vous parlez ?

— Non, reprit Ploquet.

— Et qui donc ? ajouta Dorimène.

— Moi, poursuivit-il.

— Vous ? reprit-elle avec étonnement.

— Sans doute, ajouta-t-il, et je vous avais déjà branlée quatre coups quand il remplit indignement ma place, pendant que j’étais allé tomber de l’eau.

— Ô dieux ! s’écria-t-elle, que vous me surprenez, et que j’ai d’excuses à vous faire !

— Je ne suis pas assez heureuse, interrompit effrontément Hïante, que d’avoir eu de semblables secousses ; je suis fort trompée, si le bonhomme m’aurait donné moins ou si peu de délices que l’énervé Céladon. »

Cette conversation aurait eu de longues suites, car nos gueuses étaient en train de rire, mais Céladon, qui craignait que les viandes ne refroidissent, mit fin à leur entretien et les obligea à se mettre à table. Je vous laisse à penser si le meilleur vin de la ville leur fournit d’agréables propos et combien de fois ces insignes Bacchus embrassèrent leurs Cyprines dévergondées. L’un baisait la main blanche et potelée de Dorimène, l’autre pillait le sucre et le miel de sa bouche coraline, et l’autre lui frisait le poil du chose avec le bout de ses doigts, pendant que Hïante était désespérée de n’avoir que deux mains à fourrer dans la brayette de trois hommes. Céladon, Ploquet et Le Rocher, ces deux premiers par habitude, et celui-ci par enchantement, songeaient à faire des pirouettes sur le nombril de leurs belles, mais il n’y eut pas une petite conteste entre eux à qui commencerait. On avait déjà desservi, et Céladon, qui se voyait la cause de la visite des deux coureuses, remontra doucement à ses rivaux que l’honneur lui était dû. Poquet, représentant qu’il était le plus vigoureux, essayait de faire pencher la balance de son côté, et Le Rocher, comme le moins fatigué et le plus pressé, assurait que c’était lui faire injure que de vouloir remettre son arcée. Ils étaient tous les trois un peu opiniâtres, et sans doute que le vin, joint à l’amour, aurait fait pleuvoir des gourmades, si la Curiosité, déesse diligente, ne leur avait fait survenir une troisième bergère.

Marille, sœur de Dorimène, était une jeune fille de quinze ans, à qui la coquille démangeait excessivement et qui n’était pas moins amoureuse que son aînée. Elle avait appris de la messagère du billet de sa sœur que le rut tenait en prison, et fut ravie d’avoir occasion de danser à un ballet si tendre, dont le silence de Dorimène semblait l’avoir voulu priver. Cette Marille avait les yeux, le teint et les cheveux noirs, la bouche grande et nette, le nez passable, la gorge plate, la taille là là. Enfin, telle que je l’ai dépeinte, elle ne laissait pas que de se trouver charmante et présumait avoir beaucoup d’empire sur les cœurs ; elle entra assez civilement dans la scène et parut sur ce théâtre débordé avec une assurance qui montrait clairement la bonne opinion qu’elle avait d’assujettir ceux qui la regarderaient. Elle desserra ses grandes dents, et s’adressant à Céladon : « Bel amant des onze mille, lui dit-elle, je venais vous rendre le tribut et les hommages que notre sexe fait gloire de vous devoir, mais parce que ma sœur trouverait peut-être mauvais que je marchasse sur ses pas, je retournerai sur les miens, et j’attendrai à une autre fois à vous dire que votre mérite n’a pas eu si peu de crédit sur moi qu’il ne m’ait donné le désir de vous entretenir et d’accroître le nombre de vos brebis.

— Ce serait imiter celui qui vit la mer et qui s’enfuit, répondit Céladon, que d’être venue dans le dessein de m’honorer de votre présence et de vous faire des colonnes d’Hercule du seuil de ma porte. Entrez, merveilleuse beauté, et perdez les sentiments que vous avez conçus au désavantage de votre sœur ; elle sait bien que vous avez une âme comme la sienne, et qu’ainsi vous êtes susceptible des mêmes passions.

— Entre, Marille, interrompit Dorimène, et ne fais point la folichonne ; viens terminer un différend que Hïante et moi nous avons allumé entre ces Cupidons.

— Et qu’y a-t-il ? répondit Marille.

— C’est, poursuivit Dorimène, que Hïante et moi nous n’ayons que deux cachots pour renfermer ces trois criminels que l’ordre et la raison veulent que l’on sépare.

— Oh ! oh ! ajouta Marille, cela est plaisant, et je ne suis donc pas venue tout à fait mal à propos. Je suis ravie de pouvoir faire plaisir à Céladon dès le premier coup que je le visite. Cet augure est parlant à mon avantage et j’en conjecture bien.

— Votre belle humeur est charmante, interrompirent nos trois ribauds, et la manière obligeante dont vous offrez vos charmes est un nouvel appas qui doit engager celui qui vous méritera à surpasser ses forces. »

Alors Dorimène s’alla pendre au cou de Céladon, de crainte que Marille ne la prévînt, et le poussant sur son lit, mit le monde à l’envers, c’est-à-dire qu’elle monta sur lui, où le mélange de leurs langues servit de prélude et fut quasi tout le chatouillement de leurs accolades. Poquet, qui n’était pas sot, jeta Marille sur le sien et chercha pendant quelque quart d’heure son pucelage sans le trouver, combien qu’elle jurât par sa foi que c’était là son premier coup et que rien ne lui avait encore soufflé au cul que le vent.

Le Rocher se disposait à fringuer avec Hïante ; il lui leva le cotillon et empoigna hardiment son histoire, mais il fut assez embarrassé, lorsqu’ayant voulu prendre un divertissement plus entier, il ne trouva point de place pour étendre sa maîtresse. Il n’y avait que deux lits dans la chambre, et Céladon et Poquet les occupaient. Ainsi, après avoir quelques moments promené sa proie, comme un loup qui mène une chèvre par sa barbe, ils se plantèrent sur les carreaux et culetèrent à la façon des pauvres gens. Mais Le Rocher était si prodigieusement gros qu’il avait toutes les peines du monde à mettre le Grand Turc dans Constantinople, et d’ailleurs Hïante recélait un poupon dans ses flancs, de manière que le donjon de son ventre était fort élevé et n’apportait pas un petit obstacle au mouvement de leur traquenard. Je crois qu’il faisait beau voir Le Rocher piquer en vieux Gaulois cette haquenée qui s’usait le croupion contre le pavé. Mais les allures de Hïante étaient trop vives ; c’est pourquoi elle désarçonna cinq ou six fois son chevaucheur et l’essouffla de telle manière qu’il fut nécessité de demander quartier. Elle fut sensiblement outragée à la connaissance de sa faiblesse et vomit des injures et des imprécations effroyables contre lui. Mais les dieux, qui s’en offensèrent, la punirent incontinent ; car Poquet, qui, pour mieux enfoncer son flageolet, raidissait les gigots à l’allemande, contre un grand cabinet qui était au pied de son lit, lui donna une si terrible secousse qu’il le renversa sur elle. Cette chute lui fut si fatale qu’elle lui déroba la parole pour longtemps et la fit avorter sur la place. Ainsi la fête fut troublée et nos amoureux divertis de leurs ravissements, dont Céladon ne fut guère fâché, car son amour ne battait plus que d’une aile.

Hïante revint enfin de son évanouissement, et le Rocher, qui craignait furieusement qu’elle ne fût morte, en rendit à deux genoux grâces à Dieu ; et après avoir appelé sa femme, il la conjura de leur donner son avis de ce qu’ils feraient de la petite créature qui était venue au monde sans vie et de la manière que l’on en sort. Afin de l’engager à cela, Dorimène, qui était beaucoup affligée, lui graissa la patte de trois beaux louis d’or. Alors la femme du concierge, qui faisait tout pour de l’argent, leur parla en ces termes : « Je ne vois pas, leur dit-elle, qu’il y ait là de quoi se tant embarrasser, ni que si peu de chose vous doive beaucoup faire d’inquiétude. Dès que la nuit aura fourni la moitié de sa carrière et que les hommes seront dans les bras de leur second sommeil, il faudra porter cette trop tôt venue à la porte de quelque innocent ; ainsi nous en serons dépêtrés, et verrons avec plaisir la grimace de celui à qui nous l’aurons donnée. »

Ce conseil fut trouvé merveilleux, et comme l’on rêvait à qui l’on en ferait présent, Céladon voulut que ce fût au Hayer, procureur du roi du lieu, homme, comme j’ai dit, indigne de la société humaine.

En attendant cette expédition, l’on secourut si bien Hïante qu’on lui rendit une partie de ses forces ; après quoi, elle se retira chez elle avec Dorimène et Marille.

Cependant Céladon, qui ne laissait guère échapper l’occasion qui se présentait de rimer, fit cet impromptu :


Sonnet.

   Femmes que le plaisir d’amour
   Tient sous sa douce loi rangées,
   Vous allez être négligées,
Si je dis le secret de ce sinistre jour.

   La tourtre qui fuit le vautour
   Par des forces bien ménagées
   Ne voit point ses plumes chargées
De l’estomac fatal de ce tyran si lourd.

   L’homme qui de vos embrassades
   Sait éviter les embuscades
S’affranchit de l’aspect de la hideuse Mort.

   Vous renfermez cette méchante ;
   Et preuve que je n’ai pas tort,
Elle vient de sortir du ventre de Hïante.

Après que Poquet et Le Rocher en eurent fait la lecture, l’émulation leur mit aussi la plume à la main ; ce dernier eut le plus tôt fait et laissa voir ce


Sonnet.

Je ne savais pourquoi mon v.., plein de colère,
Entrant la tête haute en un endroit si noir,
En bonne intention d’un généreux devoir,
En ressortait si flasque, impuissant à rien faire.

J’implorais vainement Cupidon et sa mère ;
Immobile et confus, sans force et sans pouvoir,
J’étais comme un perclus qui ne se peut mouvoir,
Et ma marche semblait celle du dromadaire.

Mais je suis bien instruit du sujet à présent ;
Ce n’est pas sans raison que mon v… était lent :
Il faisait un voyage où la paresse est bonne.

Par l’ordre de l’Amour, qui gouverne mon sort
Et dont la volonté plus que jamais m’étonne,
Cet aveugle ministre allait quérir la Mort.


Le Rocher admira longtemps cette production de sa muse qui avait aussi bien avorté que dame Hïante ; ensuite de cela, Poquet se fit voir aussi bon poète que les deux autres et lut lui-même ce


Sonnet.

Pendant que le vautour dont parle Céladon,
Et qu’il appelle lourd pour le bien de sa rime,

Poursuit légèrement sa future victime,
L’endroit qu’il abandonne est franc de son lardon.

Ainsi, puisque la Mort vient de sortir d’un c…
Où le plus grand engin sans contredit s’abîme,
Sans crainte que sa faux méchamment le supprime,
J’y puis bien à mon tour enfoncer mon bourdon.

Mais certain souvenir me trouble, la pensée,
Je reviens tout d’un coup de ma joie abusée,
L’espérance en mon sein n’a que de faux accords ;

Il faudrait maintenant exorciser Hïante,
Ou qu’un pareil destin fit sortir de son corps
Le diable qui lui rend la tête si méchante.


Céladon ne trouva pas les sonnets de ses amis si déchirés qu’il ne leur crut devoir quelque applaudissement, et comme il n’était point de ces gens qui sont idolâtres de leurs ouvrages, il confessa, sans se faire violence, qu’il avait le plus mal réussi. Alors Le Rocher et Poquet, qui ne passaient jamais plus doucement le temps que lorsqu’ils lisaient certain gros recueil de sa façon et qui s’intitulait son « Premier voyage au Parnasse », le prièrent de le tirer de son coffre, afin qu’il se pussent promener quelques moments dans la diversité de ces lieux non communs. Ce qui leur ayant été facilement accordé, Le Rocher commença par cet


Acrostiche.

B ienheureux les mortels qu’un destin favorable
E lève en des endroits éloignés de ceux-ci ;
R ien ne vit près de lui sans trouble et sans souci ;
N éron était encore plus doux et plus traitable,
A corder la justice au pauvre qui l’exige.
R elever l’orphelin qu’on foule aux pieds à tort,
D éfendre l’innocent des cruautés du sort,
H a ! c’est ce qu’il faut faire, et c’est ce qu’il néglige.
E t la mère et la fille en sa treizième année,
C onsentent à le voir sous l’appas des présents ;
T ous les jours il bâtit mille desseins pressants,
O ù l’on voit les transports de son âme damnée.
R enoncer aux vertus est son penchant funeste,
D ’éterniser sa rage est son plus doux espoir,
E t tonner et frapper du matin jusqu’au soir,
M élange son tissu des filets de la peste.
A ux affaires du roi ne donner pas une heure,
R enoncer à l’Église ainsi qu’aux sacrements,
L ivrer à tous les saints combat dans ses serments,
E st-ce là s’éloigner de la sombre demeure ?


— Et quelles sont les malheureuses dont vous parlez ? dit Le Rocher à Céladon.

— Comment, bonhomme, répondit-il, ignorez-vous ce secret, et ne savez-vous pas que Mlle de la Pépinière a non seulement abandonné son cœur à cet infâme, mais encore a souffert que Mlle Cataut tombât avec elle dans le précipice de son rut ?

— Par ma foi ! dit alors Poquet, je vous avouerai bien que l’on m’en avait touché quelque chose, mais j’avais peine à le croire.

— Cela est hors de doute, reprit Céladon, et je vous apprendrai de plus que ce barbare a tellement répandu sa criminelle flamme sur cette honteuse famille que le petit frère n’est pas oublié ; il lui donne souvent des preuves de son amour ; mais le pauvre petit malheureux n’en voit rien, car ce n’est jamais par devant qu’il le caresse, mais à la manière de Sodome, c’est-à-dire par derrière.

— Ô ciel ! s’écrièrent Poquet et Le Rocher, ô juste ciel ! où est ta foudre, et comment ton soleil peut-il éclairer de si noirs forfaits ?

— Vous voilà bien étonnés, leur dit Céladon ; il semble, à vous entendre, que vous n’ayez jamais lu les amours de ce débauché et que vous ignoriez les divers crimes dont il a obscurci son divin flambeau. Et, d’ailleurs, que savez-vous si ce n’est pas dans l’épaisseur des ténèbres qu’il lâche la bride à ses appétits ? La Nuit est une déité si lascive et tellement débordée qu’il n’y a point d’extrémités amoureuses qu’elle n’autorise, et de Marle s’est lié avec elle d’une étreinte tellement indissoluble, en reconnaissance des biens qu’il reçoit journellement de son bénéfice, que pour lui être tout à fait conforme, il fait toujours sombre dans son esprit et n’y laisse jamais briller le moindre rayon de lumière. » Après que Céladon eut parlé, Le Rocher continua de lire ce


COUPLET DE CHANSON
sur l’air : Alors qu’une femme est bien sage, etc.

   Trêve d’amour, chère Clarice,
   Donnons-nous un peu de repos ;
   Toute la moelle de mes os
   S’est écoulée en ta matrice,
   Et mon v.. au nombre des morts,
   Pour avoir trop pris d’exercice,
   Et mon v.., au nombre des morts,
   S’est fait un cercueil de mon corps.


« Voilà, dit l’auteur, en les prévenant, ce que j’envoyai un jour à Nannette Foyer, qui me priait par un billet de lui faire un couplet sur l’air que vous venez de dire, et qui me conviait en même temps à l’amoureux exercice, combien qu’il n’y eût qu’un jour que je l’eusse baisée jusqu’au sang.

— C’était donc, lui dit l’un d’eux, lorsque vous étiez libre, car il ne me souvient pas qu’elle soit venue ici depuis que vous y êtes ?

— J’ai demeuré un an dans cette ville, répondit-il, pendant lequel toutes ces gueuses-là couraient ma braguette à l’envi et en achetaient le sucre au poids de l’or. » En achevant ces mots, certaine fille du métier présenta ce


Billet de Mlle de Boissemé à Céladon.


« Vous me dites tant de fois que vous m’aimiez, lorsque je vous vis il y a huit jours, que je me le suis persuadé. Si je ne me trompe pas, vous aurez la bonté de m’envoyer quelque ouvrage nouveau, afin de chasser l’ennui de certain petit mal que j’ai à la jambe et qui me fait garder le lit. Surtout j’aime les rondeaux, et je serai ravie d’en voir de votre façon, caron dit que vous y excellez. Au reste, je vous prie d’être un peu moins négligent et de vous informer avec plus de soin de ce que peut faire en son lit une malade dont toute la gloire consiste à vous aimer. »

Mlle de Boissemé était une fille de qualité qui, étant restée orpheline de bonne heure, n’avait de bien que ce que ses tuteurs n’avaient pas pu friponner. Elle était une des plus effrontées garces d’Alençon, et je ne m’en étonne pas, puisqu’elle avait fait apprentissage chez Mlle de la Pépinière. Elle n’avait rendu visite au beau prisonnier que dans le dessein de le corrompre, si d’autres plus matineuses qu’elle n’y eussent déjà donné bon ordre ; car elle prenait autant de plaisir à débaucher un jeune garçon qu’il avait de joie à faire une putain. Il n’est donc pas nécessaire de vous dire qu’ils avaient pirouetté ensemble dès leur première entrevue ; mais comme l’endroit où leurs âmes avaient passé l’une dans l’autre aggrave l’énormité de l’action, j’apprendrai à tout le monde, si toutefois elle ne s’en est déjà vantée, que ce fut dans la chapelle des prisonniers. Cette joyeuse créature n’était pas du nombre de celles que l’on oublie dès qu’on ne les voit plus, elle laissait toujours des marques de sa libéralité partout où elle allait culbuter, et elle avait donné un chancre à Céladon qui, s’il n’était pas vérolé, en avait assez bien la mine. Elle avait, de plus, semé certain bruit honteux pour lui dans toutes les ruelles de sa connaissance, je veux dire qu’elle s’était vantée à beaucoup de monde qu’il lui avait fait une promesse de mariage. Cette hardiesse l’avait tellement outré qu’il avait résolu de ne la voir jamais, et il fut ravi de trouver les moyens de vomir sa bile contre elle ; il fit donc sur-le-champ ce


Rondeau.

À vous entendre insolemment
Me nommer partout votre amant,
Beauté dont la sale chronique
Vous élève au trône impudique,
En fait-on un bon jugement ?
On ne le saurait sainement,
Mais aussi sans retardement,
L’honneur veut que je m’en explique
   À vous.

Je vous jure sincèrement
Que si j’avais ce sentiment,
Mon cœur serait bien peu stoïque :
Vous n’avez appas ni musique,
Ni quatre deniers seulement
   À vous.


Céladon donna ce rondeau à la servante de Mlle de Boissemé, mais auparavant que de la congédier :

— Est-ce que le poulain de votre maîtresse n’est pas encore guéri ? lui dit-il.

— Non, monsieur, répondit-elle, sans songer à ce qu’elle disait. Cette innocence fit rire nos galants à gorge déployée, et la servante reconnaissant sa faute : « Je vous prie, dit-elle, de n’en rien témoigner ; je viens de faire un pas de jeune bête, et je suis tellement accoutumée à la vérité que je vous ai déclaré un secret qui ne devait jamais sortir de ma bouche. »

— Vous ne m’avez rien appris, lui dit Céladon, et votre maîtresse m’en fait confidence dans son billet. Mais apprenez-moi aussi qui est celui qui l’a si bien ajustée ?

— Vous connaissez le fils de M. le vicomte ? reprit-elle.

— Sans doute, dit Céladon ; est-ce lui ?

— Mademoiselle n’en est pas bien assurée, continua-t-elle, mais elle n’en accuse que lui, ou M. Le Noir. Alors faisant une grande révérence, elle troussa ses chausses.

Après qu’elle fut partie : « L’infâme ! dit Céladon en parlant de la Boissemé ; admirez, je vous prie, son insatiabilité, et confessez que la débauche n’étendit jamais si avant les bornes de son empire. Je ne crois pas qu’il y ait une maison dans cette ville où le vice n’ait un autel.

— J’en connais pourtant une, interrompit Poquet, sur laquelle vous n’oseriez répandre votre venin.

— Je vous entends, reprit Céladon, et je confesse que Mesdemoiselles Thouars mènent une vie si honnête et si dégagée de tout sale commerce que je n’en saurais assez exprimer le mérite. Jamais tourterelles ne furent si chastes, ni vierges si constantes en leur continence. Leur vertu est à l’épreuve de toutes les attaques, et j’ose dire que leur maison renferme plus de trésors que le pavillon céleste, puisqu’on y voit quatre Grâces incorruptibles, et que là il ne s’en trouve que trois, dont je ne voudrais pas répondre si elles demeuraient à Alençon.

— C’est trop parler de la chasteté de ces demoiselles dans un endroit où le rut tient souvent, interrompit Le Rocher. Laissez-moi poursuivre ma lecture, et voyons un peu ce que nous apprendra ce


Sonnet.

D’où vient ce long silence, adorable Zélie ?
Quelles sont les raisons qui causent ta froideur ?
Quelque berger heureux, ennemi de ma vie,
M’aurait-il bien chassé de ton volage cœur ?

Mais excuse, ô merveille en tous points accomplie,
L’offense que te fait ma soupçonneuse humeur ;
Las ! c’est un noble effet de ma flamme infinie :
Un fidèle galant est sujet à la peur.

Aussi, de temps en temps si ta douce présence
Dissipait les ennuis de ma longue souffrance,
Ou qu’un mot de ta main me découvrit un port,

J’aurais plus de plaisirs, te voyant secourable,
Que de Marie n’en a quand il juge un coupable
D’un crime rémissible aux peines de la mort.


« Si les rimes de ce poème ne sont pas riches, dit Céladon, il s’en faut prendre à l’adorable beauté qui me les envoya, afin que je les misse en œuvre. Cet autre vous semblera peut-être moins vicieux :


Sonnet.

Mon amour est plus grand qu’un chêne,
Mais mon respect perce les cieux,
Et je n’ose lever les yeux
Sur le chaste objet qui m’enchaîne.

Mais que cette pensée est vaine !
Est-ce que je suis envieux
De l’une des filles des dieux,
Ou tout au moins de leur germaine ?

Je suis pris, c’en est fait ; mon cœur
Cède aux charmes de son vainqueur ;
Ma défaite fait ma victoire.

Que si ce discours est coquet,
Bel ange, j’ai l’âme plus noire
Que la langue d’un perroquet.


Le Rocher allait poursuivre, quand on sonna la clochette pour se mettre à table, de sorte que nos trois personnages s’en furent souper avec appétit. Ils en étaient déjà au fromage, lorsque Robert, petit-fils du bonhomme, s’approchant de lui tout éperdu : « Mon grand, lui dit-il, notre mâtin est étendu tout de son long dans la cour ; je le viens de voir comme je faisais mon cas, et j’ai eu beau le battre avec mon pied, je ne l’ai jamais pu faire lever ; je pense aussi vrai qu’il est mort. » Ce grand mâtin était un chien très considérable pour une prison ; il était de bon guet et servait davantage pour le guichetier à empêcher que les oiseaux de la basse-cour ne s’envolassent. Il ne se faut donc pas étonner si mon grand se leva incontinent de table et prit une chandelle pour aller voir ce qu’il en était. Après qu’il eut considéré la triste posture du fidèle gardien, il trouva que Robert avait raison et que son favori avait été visiter ses pères dans l’enfer des chiens, car ils n’ont point de p, et quand ils en auraient, celui-là qui avait souffert une mort subite n’y devait pas sans doute être allé. Je ne dirai point ce que la colère fit faire d’extravagances au vieillard, ni toutes les injures dont il blasphéma contre l’innocence des prisonniers qu’il accusait de l’avoir empoisonné ; seulement vous dirai-je qu’il soupira plus d’un quart d’heure, et que peut s’en fallut qu’il ne se mît à deux genoux pour recommander l’âme de son chien.

Pendant qu’il fulminait, Céladon et son camarade s’étaient retirés dans leur chambre, où ils avaient trouvé la tête de la petite Hïante qu’un chat roulait en se divertissant. Ce spectacle leur donna un plaisir extrême et ils ne doutèrent point que le grand domestique ne fût mort d’en avoir mangé le corps, car ils ne le trouvèrent point sur le pavé.

Cela les fit descendre dans la cour, où le concierge faisait enterrer le défunt, et lui ayant appris ce qu’ils venaient de voir, ils le firent revenir de sa fougue, « Parbleu ! dit le bonhomme, après avoir recouvert la fosse, il n’y faut plus penser : allons boire et gageons le déjeuner de demain à qui en fera le mieux l’épitaphe. »

— Nous y consentons, dirent-ils. Ainsi nos gens se remirent à table, et après qu’ils eurent avalé chacun deux ou trois lampées, ils ruminèrent les vers suivants :


 Ci-gît un chien de valeur sans seconde ;
   Passant, admire et plains son sort :
   Il s’est en allé de ce monde
   Après avoir mangé la Mort.


Le Rocher n’eut pas plus tôt achevé son quatrain qu’il ôta son chapeau et mit sa serviette sur sa tête chauve, en forme de couronne, en s’efforçant de crier vivat. La minerve de Poquet parut ensuite sous cette forme :


   Passant, passe sans t’arrêter :
   La Mort dans ce tombeau sommeille.
   L’animal qui l’y fut porter,
   Et qu’elle y tient à la pareille,
Est un mauvais mâtin qu’une puce réveille
   Et qui te pourrait éventrer.


— Cela n’est point si mal, dit Céladon, mais écoutez ceci et me rendez justice :


Ci-dessous gît la Mort produite par la Vie,
 Qu’un cabinet arracha de ses flancs,
   Qu’un mâtin à nez et pieds blancs,
 Dont elle fut vivement poursuivie,
Mangea, comme un pourceau mange aisément des glands.


Nos poètes voulaient avoir tous trois gagné et n’étaient pas résolus de se céder le dé, quand la petite bonne femme, qui ne manquait pas d’esprit, les mit d’accord par ces quatre rimes :


   Qui que tu sois, ô passant ! tremble
   En passant près de ce tombeau :
   Par un prodige assez nouveau,
Deux monstres ennemis y reposent ensemble.


Céladon trouva la galanterie de la petite bossue digne du prix, et il dit à ses confrères, les mauvais rimeurs, qu’il la fallait régaler avec autant de cérémonie que si elle était l’aînée des neuf Sœurs. Mais quoi qu’il pût dire ou faire, Le Rocher ne voulut jamais démordre de la bonne opinion qu’il avait de son quatrain et consentit bien à payer sa part de la débauche, mais non pas à céder le laurier qu’il croyait avoir mérité.

Cette badinerie étant cessée, le beau prisonnier et son camarade se retirèrent dans leur chambre, où ce premier ayant appelé certain laquais qu’il avait alors, il lui donna la tête de l’avorton et un grand clou qu’il arracha de la muraille, et lui ayant commandé de l’aller attacher à la porte du procureur du roi, il se mit au lit.


  Lecteur, reprends encore haleine,
  En attendant que d’Hippocrène
J’aille troubler le liquide cristal :
Je suis doué d’une si faible veine
  Et je crains tellement la peine
  Que le moindre excès me fait mal.




Fin de la deuxième partie.
  1. Charles-Maximilien-Antoine de Bellefourière, marquis de Soyecourt, célèbre au XVIIe siècle par ses prouesses amoureuses.