Le Salut par les Juifs/Chapitre 30

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Joseph Victorion et Cie (pp. 129-140).

XXX

LA PREMIÈRE SPÉCULATION JUIVE


La clameur de Sodome et de Gomorrhe s’est multipliée, dit le Seigneur, et leur péché s’est excessivement aggravé[1].

Cette parole est adressée confidentiellement à Abraham, aussitôt après la promesse d’un Fils en qui toutes les nations de la terre seront bénies. Promesse qui a fait rire la vieille Sara « derrière la porte du tabernacle », comme elle avait fait rire, quelques jours auparavant, le centenaire Abraham.

Le rire est très-rare dans l’Écriture. Abraham et Sara, ces deux ancêtres de la douloureuse Marie, Mère des Larmes, sont chargés de l’inaugurer, et cette circonstance mystérieuse est considérable à tel point que le nom de la première tige du rouvre généalogique de la Rédemption, au moment où cet arbre sort de terre, c’est précisément Isaac qui signifie Rire.

C’est lorsque l’air vibre encore de ce rire surprenant que Dieu raconte à son Patriarche la clameur des villes coupables et que commence la sublime histoire des Cinquante Justes.

La beauté infinie de cet endroit commande un si grand respect et une si tremblante admiration, qu’il est à peine possible d’espérer qu’on ne blasphémera pas en essayant de le commenter.

Il faut se souvenir qu’on est à l’origine de tout, et que le Peuple élu, c’est-à-dire l’Église militante, vient d’être appelé.

Abraham, le Père élevé de la multitude, l’Homme unique dont Noé n’était que la figure, et dans le Sein de qui les âmes vivantes des justes doivent un jour abriter leur gloire ; Abraham offre l’hospitalité de sa tente aux Trois Personnes divines qui lui sont apparues dans la vallée de Mambré, à l’heure de la grande « ferveur » du jour[2].

Dans son empressement à les servir, l’Aïeul de Marie multiplie les symboles et les figures, et, après une série d’actes qui font penser au Sacrifice de la Messe, il finit par se tenir debout sous l’arbre, tout près d’eux.

C’est l’heure du renouvellement de la Promesse. Le Seigneur reviendra dans le temps marqué, et Sara, l’habitante du tabernacle, aura un Fils. Moïse, David, Salomon et les dix-sept Prophètes de la loi d’attente n’auront plus autre chose à faire, désormais, que de répercuter en échos cette annonce béatifique de la naissance du véritable Enfant d’Abraham qui sera le Sauveur des autres.

Après un tel don où la Tendresse infinie s’est pour ainsi dire épuisée, le même Seigneur « ne peut » plus rien cacher à celui qu’il aime, et il lui fait connaître son terrible dessein de perdre Sodome et Gomorrhe dont la clameur est montée jusqu’à lui.

L’espèce de métonymie scripturale employée ici pour exprimer l’énormité inouïe du péché que Dieu va punir, laisse dans la pensée une empreinte singulière. Il paraît que le crime a une voix comme l’innocence, et que l’abomination de Sodome crie comme le sang d’Abel.

— Je descendrai, ajoute le redoutable Interlocuteur, et je verrai si leurs œuvres répondent à ce cri qui est venu vers moi ; je veux savoir si cela est ainsi ou si cela n’est pas.

Ces derniers mots sont une provocation ineffablement paternelle à la prière audacieuse qui va suivre. Ce que le Seigneur veut voir surtout, c’est l’humilité de son serviteur, humilité qui éclatera d’autant plus que ses supplications seront plus pressantes et, en apparence, plus téméraires. C’est pour cela qu’il descend, et c’est ce prodige de sa Grâce qu’il veut s’attester à lui-même.

Pour sentir la sublimité de cette scène, il n’est pas inutile de penser à ce que Jésus exprime si profondément quand il parle du « Sein d’Abraham »[3]. Le Patriarche porte en lui Jérusalem, et il prie dans toute la force de la Bénédiction universelle qu’il vient de recevoir, — projetant ainsi cette parabole infinie de prophétiques extases qui commence à lui, et qui, après avoir enjambé toute la pérégrination de Jacob, doit s’achever avec splendeur dans le dernier verset du « Magnificat ».

Sodome est la ville du Secret, et Gomorrhe est la ville de la Rébellion[4]. Elles paraissent représenter deux formes inconnues de l’attentat contre l’Amour, avec une aggravation spéciale pour la première, en faveur de laquelle Abraham intercède particulièrement, comme si le salut des rebelles dépendait du pardon accordé aux clandestins et aux idolâtres.

Marie ne devant parler que six fois dans l’Évangile, Abraham, chargé de figurer l’Intercession de cette Mère des vivants, ne demandera que SIX fois la grâce des coupables, et il la demandera, non pour que le crime soit épargné, mais pour que « le juste ne soit pas enveloppé dans le châtiment de l’impie ».

— S’il se trouve cinquante justes dans la cité, dans la vraie Cité qui sera le cœur de votre Mère, ne pardonnerez-vous pas ? Cinquante coudées faisaient toute la largeur de l’Arche dans laquelle la race humaine fut sauvée[5]. Non, vraiment, il n’est pas possible que vous fassiez cette chose : que vous exterminiez le juste avec l’impie, et que l’innocent soit traité comme le coupable ; cela n’est pas digne de vous qui jugez toute la terre. Vous ne pourrez, en aucune façon, exercer un tel jugement[6].

— Je pardonnerai à cause d’eux, prononce le Seigneur.

Abraham se replie sur lui-même. Il considère qu’il n’est que « cendre et poussière », mais enfin, puisqu’il a commencé, pourquoi ne continuerait-il pas de parler à son Maître ?

— S’il s’en fallait de cinq, hasarde-t-il, qu’il y eût cinquante justes, détruiriez-vous toute la ville parce qu’il n’y en aurait que quarante-cinq ?

Le Seigneur considère à son tour qu’étant tout-puissant, il peut tout perdre, mais qu’il faudra quarante-cinq colonnes parfaitement droites et magnifiques pour soutenir la coupole du palais mystique de Salomon[7], et il promet de ne pas détruire la ville s’il y trouve quarante-cinq justes.

Abraham parle une troisième fois.

— Mais s’il y a quarante justes, que ferez-vous ? Ah ! oui, Seigneur, que ferez-vous ? Le Déluge a duré quarante jours et autant de nuits, après lesquels vous fermâtes les fontaines de l’abîme ; votre peuple est prédestiné à se lamenter quarante ans dans le désert, avant d’arriver à la région de son désir ; Ézéchiel, le voyant de votre gloire et l’appariteur de vos Évangélistes, annoncera, dans quelques siècles, l’assomption par vous de l’iniquité de Juda, pendant les quarante jours de votre jeûne[8]. Que ferez-vous de Sodome si vous y découvrez autant de justes que votre Incommunicable Unité divine est contenue de fois dans le nombre symbolique de la Pénitence ?

— En considération de quarante, je consens à ne point frapper, dit le Seigneur.

— Ne vous indignez pas, je vous en prie, reprend le Patriarche, si je parle encore. Qu’arrivera-t-il, s’il n’y en a que trente ? Souvenez-vous que l’Arche, qui portait dans ses entrailles la Réconciliation[9], n’avait que trente coudées de hauteur[10]. C’est vous-même qui donnâtes cette mesure au juste Noé, et ce sera précisément le nombre misérable des pièces d’argent qui serviront un jour à vous acheter pour le Sacrifice, quand il y aura dans le monde un dénûment total d’holocaustes capables de vous apaiser.

— Je ne ferai rien, répondit aussitôt le Seigneur, si je trouve ici le nombre de trente.

Insister davantage est évidemment téméraire. Un homme de grande discrétion et de foi modique s’en tiendrait là. Néanmoins, Abraham espère encore. Il se dit, comme David, qu’il n’est pas possible que Dieu se dépouille de sa miséricorde, qu’il oublie d’avoir pitié, et qu’il emprisonne sa clémence dans sa fureur[11]. Alors, cet homme de tous les commencements se détermine.

— Puisque j’ai commencé une bonne fois, je parlerai encore à mon Seigneur. S’il ne s’en trouvait que vingt. S’il arrivait qu’il n’y eût que vingt fils vraiment fidèles dans le cœur de la Mère que je dois vous donner un jour ; si le parvis de votre Tabernacle n’était soutenu que par vingt colonnes d’airain à chapiteaux d’argent ciselé[12], votre Demeure Immaculée croulerait-elle pour cela ?… Et ce n’est pas tout, Seigneur. Vous savez que vous serez vendu une autre fois aux Madianites, c’est-à-dire aux gens de justice[13], dans la personne de mon arrière petit-fils Joseph, et, dans cette circonstance, vous ne serez acheté que vingt pièces d’argent, car vous êtes à vendre à tout prix, ô mon Dieu !

— Par déférence pour le nombre vingt, je ne tuerai pas, dit le Seigneur.

L’Écriture appelle Abraham le « bien-aimé » de Dieu… Il lui reste encore une prière sur le cœur. Il faut qu’il la dise, et c’est d’autant plus difficile qu’elle est absolument semblable aux autres. Mais, après tout, c’est de lui que doit sortir un jour Celle dont les entrailles et les mamelles seront appelées bienheureuses. À ce titre, il peut tout oser.

— Je vous supplie, dit-il, de ne pas vous mettre en colère si je parle encore une fois, une seule fois. Que déciderez-vous, si vous trouvez dix justes en ce lieu ?… Ne doit-il pas venir un jour où dix hommes, en effet, dix hommes « de toutes les langues des nations », accourus pour chercher la Face de Dieu, se pendront à la frange de l’Homme Juif et lui diront : « Nous voulons aller avec toi, parce que Dieu est ton compagnon[14] »… Ces dix hommes ne sont-ils pas nécessaires à vos desseins, tout autant que les Dix Commandements de la Loi que vous écrirez de votre main sur le Sinaï formidable ?

Dans le lumineux crépuscule de son oraison de prophète, le Patriarche entrevoit sans doute ces étrangers de la fin des fins… S’ils allaient pourtant se rencontrer dans Sodome, cité du mystère !… le Seigneur serait bien forcé de pardonner !

Et il pardonne, en effet, s’engageant à ne pas détruire la ville si ces dix justes s’y trouvent.

Ici finit le dialogue de la Toute-Puissance vengeresse et de la Toute-Puissance suppliante[15]. Le Seigneur ayant été vaincu six fois, s’en va et cesse de parler à Abraham, comme s’il craignait d’être vaincu une septième et de ne plus pouvoir se « reposer » ensuite dans sa justice.

  1. Genèse, XVIII, 20.
  2. Genèse, XVIII, 1 et 2. — Le texte parle de trois hommes, tres viri stantes, et Abraham leur parle continuellement au singulier. Ne doit-on pas conclure de cette circonstance et des marques extraordinaires de respect qu’il leur donne, que le patriarche se savait en présence du Seigneur lui-même ? Grand nombre de Pères l’ont cru. Le Concile de Sirmich a prononcé anathème contre ceux qui diraient qu’Abraham n’avait pas vu le Fils, et l’Église adopta ce sentiment, puisqu’elle chante en son office : Tres vidit et Unum adoravit. S. Augustin dit, serm. 70, de tempore : In eo quod tres vidit, Trinitatis mysterium intellexit. Quod autem quasi unum adoravit, in tribus personis Unum Deum esse cognovit.
  3. Luc, XVI, 22 et 23.
  4. Tel est le sens hébraïque de ces deux noms.
  5. Genèse, VI, 15.
  6. Genèse, XVIII, 25.
  7. IIIe livre des Rois, VII, 3.
  8. Ézéchiel, IV, 6.
  9. Ecclésiastique, XLIV, 17.
  10. Genèse, VI, 15.
  11. Psaume LXXVI, 9 et 10.
  12. Exode, XXVII, 10.
  13. Madian signifie jugement et implique l’idée de litige.
  14. Zacharie, VIII, 23.
  15. Omnipotentia supplex. Ce nom magnifique de la Vierge fut révélé par saint Bernard.