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Le Sang du pauvre/La Croix de Misère

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Stock, Delamain et Boutelleau (p. 39-44).



II

LA CROIX DE MISÈRE


Terram tenebrosam et opertam mortis caliginæ, terram miseriæ et tenebrarum ubi umbra mortis et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat.

Job.


La Pauvreté groupe les hommes, la Misère les isole, parce que la pauvreté est de Jésus, la misère du Saint-Esprit.

La Pauvreté est le Relatif, — privation du superflu. La Misère est l’Absolu, — privation du nécessaire.

La Pauvreté est crucifiée, la Misère est la Croix elle-même. Jésus portant la Croix, c’est la Pauvreté portant la Misère. Jésus en croix, c’est la Pauvreté saignant sur la Misère.

Ceux d’entre les riches qui ne sont pas exactement des réprouvés peuvent comprendre la pauvreté, puisqu’ils sont eux-mêmes des pauvres, en un sens ; ils ne peuvent pas comprendre la misère. Capables de l’aumône ; peut-être, incapables du dépouillement, ils s’attendriront, en belle musique, sur Jésus souffrant, mais sa Croix leur fera horreur, la réalité de sa Croix ! Il la leur faut toute en lumière et toute en or, somptueuse et légère, agréable à voir sur une belle gorge de femme.

Prêtres élégants, éloignez d’eux le lit d’amour de Jésus-Christ, la croix misérable, infiniment douloureuse, plantée au milieu d’un charnier de criminels, parmi les ordures et les puanteurs, la vraie Croix simplement hideuse, bonnement infâme, atroce, ignominieuse, parricide, matricide, infanticide ; la croix du renoncement absolu, de l’abandon et du reniement a jamais de tous ceux, quels qu’ils soient, qui n’en veulent pas ; la croix du jeûne exténuant, de l’immolation des sens, du deuil de tout ce qui peut consoler ; la croix du feu, de l’huile bouillante, du plomb fondu, de la lapidation, de la noyade, de l’écorchement, de l’écartellement, de l’intercision, de la dévoration par les animaux féroces, de toutes les tortures imaginées par les bâtards des démons… La Croix noire et basse, au centre d’un désert de peur aussi vaste que le monde ; non plus lumineuse comme dans les images des enfants, mais accablée sous un ciel sombre que n’éclaire pas même la foudre, l’effrayante croix de la Déréliction du Fils de Dieu, la Croix de Misère !

Si ces maudits se contentaient de n’en pas vouloir ! Mais ils prétendent qu’elle n’est pas pour eux, se prévalant de leur argent, qui est le Très-Précieux Sang du Christ, pour y envoyer à leur place le troupeau des pauvres qu’ils ont saignés et désespérés !

Et ils osent parler de charité, prononcer le mot Charité qui est le Nom même de la Troisième Personne divine ! Prostitution des mots à faire peur au diable ! Cette belle dame, qui n’a pas même la loyauté de livrer son corps aux malheureux qu’elle attise, ira, ce soir, montrer tout ce qu’elle pourra de sa blanche viande à sépulcre où frémissent des bijoux pareils à des vers et la faire adorer à des imbéciles, en des fêtes prétendues de charité, à l’occasion de quelque sinistre, pour engraisser un peu plus les requins ou les naufrageurs. La richesse dite chrétienne éjaculant sur la misère !

Dieu souffre tout cela jusqu’à ce soir, qui pourrait être le « Grand Soir », comme disent les nourrissons de l’Anarchie. Cependant il fait jour encore. Il n’est que trois heures, c’est l’heure de l’Immolation du Pauvre. Les esclaves des mines et des usines travaillent encore. Des millions de bras agissent péniblement sur toute la terre pour la jouissance de quelques hommes et les millions d’âmes, étouffées par l’angoisse de ce labeur, continuent à ne pas savoir qu’il y a un Dieu pour bénir ceux qui les écrasent : le Dieu des luxures et des élégances, dont « le joug est suave et le fardeau si léger » pour les oppresseurs.

C’est vrai qu’il y a des refuges : l’ivrognerie, la prostitution des corps, le suicide ou la folie. Pourquoi la danse ne continuerait-elle pas ?

Mais il n’y a pas de refuge pour l’Indignation de Dieu. C’est une fille hagarde et pleine de faim à qui toutes les portes sont refusées, une vraie fille du désert que nul ne connaît. Les lions au milieu desquels elle a été enfantée sont morts, tués en trahison par la famine et parla vermine. Elle s’est tordue devant tous les seuils, suppliant qu’on l’hébergeât, et il ne s’est trouvé personne pour avoir pitié de l’Indignation de Dieu.

Elle est belle pourtant, mais inséductible et infatigable et elle fait si peur que la terre tremble quand elle passe. L’Indignation de Dieu est en guenilles et n’a presque rien pour cacher sa nudité. Elle va pieds nus, elle est toute en sang et, depuis soixante-trois ans, — cela est terrible — elle n’a plus de larmes ! Ses yeux sont des gouffres sombres et sa bouche ne profère plus une parole. Quand elle rencontre, un prêtre, elle devient plus pâle et plus silencieuse, car les prêtres la condamnent, la trouvant mal vêtue, excessive et peu charitable. Elle sait si bien que tout est inutile désormais ! Elle a pris quelquefois des petits enfants dans ses bras, les offrant au monde, et le monde a jeté ces innocents dans les ordures en lui disant :

— Tu es trop libre pour me plaire ! J’ai des lois, des gendarmes, des huissiers, des propriétaires ! Tu deviendras une fille soumise et tu paieras ton terme.

— Mon terme est proche et je le paierai fort exactement, a répondu l’Indignation de Dieu