Le Sang du pauvre/La Dérision homicide

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Stock, Delamain et Boutelleau (p. 119-124).



XI

LA DÉRISION HOMICIDE


— Nous ne pouvons rien pour la personne recommandée. Le budget de notre charité est bouclé.

Un monsieur dans les œuvres.


Au contraire du Précepte évangélique poussiéreux et démodé, la main gauche sait fort bien ce que fait la droite. Celle-ci donne ou fait semblant de donner à grand carillon et l’autre, placée du côté du cœur, la retient tant qu’elle peut. C’est ce combat, dont l’issue n’est jamais douteuse, qui constitue ce qu’on nomme les fêtes de bienfaisance ou de charité et les effets admirables de ces divertissements prétendus chrétiens.

On se pare de la dépouille du pauvre et on s’amuse avec fracas pour lui venir en aide, quand il est aux trois quarts détruit par un cataclysme. On récolte ainsi de l’argent dont les misérables entendent parler sans jamais le voir venir. Car il faut compter avec les intermédiaires crochus presque sans nombre qui se multiplient, au cours des voyages, comme les requins dans le sillage d’un navire où il y a des agonisants. Il faut compter aussi avec les fournisseurs pour sinistrés dont les entrepôts de vivres en putréfaction ressemblent aux boutiques des épaveurs ou fanfrelucheurs de la mort sur les chemins des cimetières.

Les tremblements de terre, les incendies ou les cyclones font aller le commerce, pour ne rien dire des guerres ou massacres asiatiques ou européens qui l’accélèrent encore. Les affaires étant les affaires, la spéculation s’y ingénie. On sait, par exemple, qu’il est au pouvoir de tel groupe honorable d’accapareurs britanniques ou américains de décréter une famine profitable en un point déterminé du planisphère. Dans l’hiver de 97 à 98, un spéculateur américain très-admiré, pour maintenir la hausse du blé sur le marché universel, en fit jeter à la mer soixante-dix millions d’hectolitres, à deux ou trois heures de New-York. Cet homme qui détruisait ainsi la subsistance de la population d’un empire, avait reçu au baptême ou autrement le nom de Joseph qui signifie « gardien du pain ». À la même époque, d’autres qui ont encore leurs têtes sur leurs épaules, se sont servis de blé, eux aussi, pour chauffer des locomotives. Simple question de capitaux, d’arithmétique, de géographie et d’estomac.

Ensuite et par voie de conséquence, on donne des galas, des fêtes, des illuminations, des loteries, au profit des victimes, en vue d’autres affaires de moindre grandeur. Et les dames de plusieurs pays sont dans la gloire, ayant eu l’occasion de montrer beaucoup leurs clavicules et leur poitrail. Tout le monde y gagne ; excepté les affamés. À l’heure où j’écris, il y a deux mois que Messine et Reggio ont été renversées de fond en comble. Il est vrai — ou du moins probable — que cette catastrophe ne fut pas déterminée par une spéculation transatlantique, mais la suite est exactement la même. Des sommes immenses, disent les fouilles, ont été recueillies. Nul ne sait ce qu’elles sont devenues. Cinquante mille corps humains continuent de pourrir sous les décombres, en attendant d’exhaler la peste aux premiers souffles du printemps, et ceux qui survivent crèvent de misère.

La Bergère de la Salette, la prophétesse Mélanie jugeait cela plus effrayant que les catastrophes mêmes. La Dérision de la Charité, la dérision qui donne du pain à ceux qui meurent d’inanition, pour le reprendre avec un éclat de rire, quand ils le portent à leur bouche, la dérision qui tarit les mamelles, qui assassine les moribonds, qui fait de la luxure avec de la douleur, de la volupté sentimentale avec du désespoir !

Quelquefois, cela finit mal. On a vu, il n’y a pas si longtemps, des personnes tout à fait exquises, devenues, en un instant, des torches vivantes et hurlantes, au milieu d’une impraticable fournaise, — des personnes qui « faisaient le bien », a dit un imbécile fameux. Elles avaient fait de l’Évangile grand ouvert et planté debout, une haute muraille d’airain pour protéger leur plaisir et cette muraille, devenue rouge, est tombée sur elles. Il a fallu des pelles et des tombereaux pour les mettre au lit. Leçons bien inutiles pour les autres et nullement profitables aux indigents qui continueront à être secourus de la sorte jusqu’au Jour de Dieu.

J’imagine que ce jour commencera par une aube d’une douceur infinie. Les larmes de tous ceux qui souffrent ou qui ont souffert auront tombé toute la nuit, aussi pures que la rosée du premier printemps de l’Éden. Puis, le soleil se lèvera comme une Vierge pâle de Byzance dans sa mosaïque d’or, et la terre se réveillera toute parfumée. Les hommes, ivres de délices et réconfortés puissamment, s’étonneront de ce renouveau du Jardin de volupté et se dresseront parmi les fleurs en chantant des choses profanes qui les rempliront d’extase. Les infirmes eux-mêmes et les putréfiés vivants auront l’illusion des désirs de l’adolescence. Agitée du pressentiment d’une Venue indicible, la nature se vêtira de ses accoutrements les plus magnifique et, pareille à une courtisane superbe, répandra sur elle, avec ses joyaux qui ont perdu tant de condamnés à mort, les fragrances capiteuses qui font oublier la vie.

Rien ne saurait être trop beau, car ce sera le Jour de Dieu — enfin ! — attendu, des milliers d’années, dans les ergastules, dans les bagnes, dans les tombeaux ; le jour de la dérision en retour, de la Dérision grande comme les cieux que le Saint Livre nomme la Subsannation divine. Ce sera la vraie fête de charité, présidée par la Charité en Personne, par le Vagabond redoutable dont il est écrit que nul ne connait ses voies, qui n’a de comptes à rendre à personne et qui va où il lui plaît d’aller. Ce sera tout de bon la fête des pauvres, la fête pour les pauvres, sans attente ni déception. En un clin d’œil, ils recueilleront eux-mêmes, sans intermédiaire, tout ce que les riches peuvent donner en s’amusant et encore bien au delà, prodigieusement et à jamais.

Pour ce qui est de l’incendie qui terminera le gala, il n’y a pas de créature, fût-ce un archange, qui pourrait en dire un seul mot.