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Le Sang du pauvre/Le Désir des Pauvres

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Stock, Delamain et Boutelleau (p. 63-70).



V

LE DÉSIR DES PAUVRES


La Règle de notre Ordre nous défend de faire l’aumône

Un Père de l’Assomption.

J’ai connu un garde-chiourme qui se nommait Monsieur Désir.


Ce qui doit, un jour, accuser si terriblement les riches, c’est le Désir des pauvres. Voici un millionnaire qui détient, inutilement pour lui, ou qui dépense en une minute, pour une fantaisie vaine, ce qui, durant cinquante ou soixante ans, a été l’objet des vœux désespérés d’un pauvre homme. Rien qu’en France, il y en a des centaines de mille, car il n’est pas nécessaire qu’ils aient des millions. Tout homme qui possède au delà de ce qui est indispensable à sa vie matérielle et spirituelle est un millionnaire, par conséquent un débiteur de ceux qui ne possèdent rien.

Nul n’a droit au superflu, excepté le Fils de Dieu incarné. Celui-là fut privilégié au delà de tout ce qui peut être dit ou imaginé, au point que son privilège n’a pu être connu que par révélation. « Le nombre des coups de fouet que reçut le Sauveur, depuis les pieds jusqu’à la tête », dit la célèbre voyante d’Agreda, « fut de 5115 » ! Quelques autres ont été plus loin. Or, la terrible flagellation romaine, telle qu’on l’appliquait en Judée, ne devait pas dépasser 39, quadragenas una minus. Tel était le Désir exorbitant du Roi des pauvres, son superflu ! On ne sait rien du chiffre des soufflets, des coups de poing et des crachats, mais il est présumable qu’il dut être en proportion.

Le désir de l’homme, c’est l’homme lui-même et le désir de l’Homme-Dieu était naturellement de satisfaire pour tous les hommes, à quelque prix que fut le miracle. De ce point de vue le désir du riche devrait être, au moins, son nécessaire des souffrances du pauvre, et celui du pauvre son nécessaire du superflu des consolations dont le riche est accablé.

Existe-t-il un seul prêtre qui oserait prêcher sur ce texte : « Væ vobis divitibus quia habetis consolationem vestram ! Malheur à vous, riches, qui avez votre consolation ! » ? C’est trop grave, trop évangélique, trop peu charitable. Les riches n’entendent pas que les pauvres aient des consolations ou des plaisirs. L’idée qu’un indigent aura acheté du tabac ou pris une tasse de café leur est insupportable. Ils ont raison, sans le savoir, puisque les pauvres souffrent pour eux. Mais ils gardent leur consolation à eux, leur consolation épouvantable, et quelle agonie lorsque, devant expier, par des compensations indicibles, chaque parcelle de leur homicide richesse, ils verront s’avancer sur eux cette montagne de tourments !

Consolationem vestram. Quelle désolation inverse est impliquée par ce mot ineffaçable et quel désir de l’autre côté ! Le désir d’avoir du pain, d’avoir un peu de ce bon vin qui réjouit le cœur, le désir des fleurs et de l’air des champs, de tout ce que Dieu a créé pour les hommes, sans distinction ; le désir au moins du repos après le labeur, quand sonne l’Angélus dû soir. — Mes enfants, ma femme vont mourir, condamnés par des milliers de mes frères qui les sauveraient en donnant seulement la pitance d’un de leurs chiens. Moi-même je n’en peux plus et je suis comme si je n’avais pas une urne précieuse, une âme de gloire que les cieux ne rempliraient pas, mais que l’avarice des premiers-nés du Démon a faite aveugle, sourde et muette. Cependant ils n’ont pas pu tuer le désir qui me torture !…

Une pauvre vieille doit une dizaine de francs à une dame de charité qui lui dit : — Vous ne pouvez pas me donner d’argent, vous me donnerez votre travail. La malheureuse, pleine du désir de s’acquitter, travaille donc, faisant le ménage, le savonnage, la cuisine, la couture. Les semaines, les mois, les années passent ainsi. La mort arrive. Elle doit toujours dix francs et une reconnaissance éternelle.

La méchanceté la plus horrible est d’opprimer les faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre. Prendre le pain d’un enfant ou d’un vieillard, par exemple, et combien d’autres iniquités du même genre dont la seule pensée crève le cœur, c’est tout cela qui doit être strictement, rigoureusement, éternellement reproché aux riches.

J’en sais deux, que je pourrais nommer, l’homme et la femme. Ceux-là exigent de leur bonne, souvent renouvelée — l’indignation et l’horreur la mettant bientôt en fuite — qu’elle jette dans la boîte aux ordures tous les restes, quelquefois importants, de leur table, viandes ou poissons à peine entamés. Ordre formel de les déchiqueter, de les souiller d’excréments ou de pétrole, pour que nul n’en puisse profiter, pas même les chiens et les rats. Même injonction et même contrôle pour les vêtements hors d’usage. Ces gens mangent à peine. Leur régal, c’est le désir et la déception des affamés.

J’ai parlé de la prostitution du mot charité, sottement et diaboliquement substitué au nom plus humble de l’aumône. Quand on n’est pas exactement un méchant, on fait l’aumône, qui consiste à donner une part très faible de son superflu, — volupté d’attiser le désir sans le satisfaire. L’aumônier donne les autres, c’est-à-dire ce qui appartient aux autres, son superflu. Le charitable se donne lui-même en donnant son nécessaire et, par là, le désir du pauvre est éteint. C’est l’Évangile et il n’y en a pas d’autre. Jésus qui a donné sa Chair et son Sang a promis à ses Apôtres qu’ils seront les juges de la terre. L’apôtre Judas qui a rendu l’argent sera donc le juge de ceux qui crèvent sans le rendre. La locution crever et même « crever par le ventre » doit avoir son origine dans la mort du Traître et convient admirablement à la mort des riches.

On veut, à toute force, que l’Évangile ait parlé d’un mauvais riche, comme s’il pouvait y en avoir de bons. Le texte est pourtant bien clair : homo dives « un riche », sans épithète. Il serait temps de discréditer ce pléonasme qui ne tend à rien moins qu’à dénaturer, au profit des mangeurs de pauvres, l’enseignement évangélique.

Un mauvais riche, si on tient à rapprocher ces deux mots, est comme un mauvais fonctionnaire ou un mauvais ouvrier, c’est-à-dire un individu ne sachant pas son métier ou infidèle à sa fonction. Le mauvais riche est celui qui donne et qui, à force de donner, devient un pauvre, « un homme de désir », ainsi que le prophète Daniel qui préfigura Jésus-Christ.

Le Désir du pauvre est facilement assimilable au désir plus ou moins impur qu’on peut avoir pour une femme coquette qui ne veut pas se donner. Une superfine expérience de l’abomination du monde n’est pas nécessaire pour savoir ou deviner ce que peut faire souffrir la déloyauté d’une chienne de femme qui s’offre sans cesse pour se refuser toujours. On a vu de très nobles hommes en mourir. L’ostentation de la richesse est un homicide semblable, quand elle n’est pas un féroce et dangereux défi. On peut combler toute mesure de prévarication et mettre bas, tous les jours, contre soi-même, une ventrée de fureurs ; il ne faut pas toucher au Désir des pauvres qui est la pupille de l’Œil de Dieu, la Plaie du Côté, par où jaillissent les dernières gouttes du dernier ruisseau du Sang de son Fils.

La dérision du Désir des pauvres est l’iniquité impardonnable, puisqu’elle est l’attentat contre la suprême étincelle du flambeau qui fume encore et qu’il est tant recommandé de ne pas éteindre. C’est violer le refuge du lamentable Lazare qu’Abraham cache dans son sein.