Le Talon de fer/La Commune de Chicago

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Traduction par Louis Postif ; Vincent de l’Épine.
Edito-Service (p. 361-380).


22. La Commune de Chicago


Non seulement notre qualité d’agents provocateurs nous permettait de voyager librement, mais elle nous mettait en contact avec le prolétariat et avec nos camarades révolutionnaires. Nous avions pied dans les deux camps à la fois, servant ostensiblement le Talon de Fer, mais travaillant en secret et de tout cœur pour la Cause. Les nôtres étaient nombreux dans les divers services secrets de l’Oligarchie, et en dépit de criblages et remaniements incessants, on n’a jamais pu nous en éliminer tout à fait.

Ernest avait contribué pour une large part au plan de la première révolte, dont la date avait été fixée pour le début du printemps de 1918. À l’automne de 1917, nous n’étions pas prêts, il s’en faut de beaucoup ; et la révolte, en éclatant prématurément, était vouée à l’échec. Naturellement, dans un complot à ce point compliqué, toute précipitation devient fatale. Le Talon de Fer l’avait bien prévu, et avait dressé ses plans en conséquence.

Nous avions projeté de diriger notre premier coup contre le système nerveux de l’oligarchie. Celle-ci n’avait pas oublié la leçon de la grève générale, et s’était prémunie contre la défection des télégraphistes en installant des postes sans fil, sous le contrôle des Mercenaires. De notre côté, nous avions pris nos mesures pour parer ce contrecoup. Au signal donné, de tous les refuges du pays, des villes, des agglomérations et des baraquements, devaient sortir des camarades dévoués qui feraient sauter les stations de T. S. F. Ainsi, dès le premier choc, le Talon de Fer serait mis à terre et virtuellement privé de l’usage de ses membres.

En même temps, d’autres camarades devaient dynamiter les ponts et tunnels et disloquer tout le réseau des voies ferrées. Des groupes étaient désignés pour s’emparer de l’état-major des Mercenaires et de la police, ainsi que de certains oligarques particulièrement habiles ou remplissant d’importantes fonctions exécutives. De cette façon, les chefs de l’ennemi seraient écartés du champ des batailles qui ne pouvaient manquer de s’engager un peu partout.

Beaucoup de choses s’accompliraient simultanément dès que le mot d’ordre serait lancé. Les patriotes canadiens et mexicains, dont le Talon de Fer était loin de soupçonner la force réelle, s’étaient engagés à seconder notre tactique. Puis il y avait les camarades (les femmes, car les hommes seraient employés ailleurs) chargées d’afficher les proclamations sortant de nos presses secrètes. Ceux d’entre nous qui occupaient de hauts emplois dans le Talon de Fer s’arrangeraient pour jeter immédiatement le désordre et l’anarchie dans tous leurs services. Nous avions des milliers de camarades parmi les Mercenaires. Leur tâche consisterait à faire sauter les magasins et à saboter les mécanismes délicats de toutes les machines de guerre. Des opérations analogues devraient être perpétrées dans les cités spéciales des Mercenaires et des castes ouvrières.

En un mot, nous voulions asséner un coup soudain, magistral et étourdissant. Avant que l’oligarchie pût s’en remettre, elle serait détruite. L’opération comportait des heures terribles et le sacrifice de nombreuses existences, mais nul révolutionnaire ne se laisse arrêter par de pareilles considérations. Et même, bien des choses, dans notre plan, dépendaient du peuple inorganisé de l’Abîme, qui devait être lâché sur les palais et les cités de ses maîtres. Qu’importait la perte des vies et la destruction des propriétés ? La bête de l’Abîme rugirait, la police et les Mercenaires tueraient ; c’est entendu. Mais la bête de l’Abîme rugissait à tous propos, et les massacreurs patentés tueraient de toute façon. Cela revient à dire que les divers dangers qui nous menaçaient se neutralisaient réciproquement. Pendant ce temps-là nous accomplirions notre besogne avec une sécurité relative, et nous prendrions la direction de tout le mécanisme social.

Tel était notre plan ; chaque détail avait d’abord été élaboré en secret, puis, à mesure que l’époque approchait, communiqué à un nombre croissant de camarades. Cet élargissement progressif du complot en était le point dangereux : mais ce point ne fut même pas atteint. Grâce à son système d’espionnage, le Talon de Fer eut vent de la révolte projetée, et se prépara à nous infliger une nouvelle et sanglante leçon. Chicago fut le lieu choisi pour la démonstration, et elle fut exemplaire.

De toutes les villes, Chicago était la plus mûre pour la révolution[1] — Chicago jadis appelée la cité de sang, et qui allait de nouveau mériter ce surnom. Trop de grèves y avaient été écrasées à l’époque du capitalisme, et trop de têtes brisées dans la dernière, pour que les travailleurs fussent disposés à oublier ou pardonner. La révolte y couvait même parmi les castes ouvrières. Malgré leur changement de condition et toutes les faveurs accordées, leur haine de la classe dominatrice ne s’était pas éteinte. Cet état d’esprit avait contaminé les Mercenaires, dont trois régiments étaient même disposés à se joindre à nous en masse.

Chicago avait toujours été le centre des orages qui éclataient entre le travail et le capital ; ville des combats de rues et des morts violentes, où la conscience de classe et l’organisation étaient aussi développées chez les travailleurs que chez les capitalistes, où jadis les maîtres d’école eux-mêmes formaient des syndicats affiliés dans la Confédération Américaine du Travail avec ceux des aides-maçons et plâtriers. Chicago devait donc devenir le centre de dépression de cet orage prématuré que fut la première révolte.

Le déchaînement du cyclone fut précipité par le Talon de Fer. Ce fut habilement fait. Toute la population, y compris les castes des travailleurs privilégiés, fut soumise à une série de traitements outrageants. Des engagements et des accords furent violés, et les punitions les plus rigoureuses prodiguées pour des fautes insignifiantes. Le peuple de l’Abîme fut éveillé de son apathie à coups de fouet. Le Talon de Fer se mit en devoir de faire rugir la bête. En même temps, il faisait montre d’une incroyable insouciance en ce qui concernait les mesures de précaution les plus élémentaires. La discipline était relâchée parmi les Mercenaires restés en garnison, tandis que plusieurs régiments avaient été retirés de la ville et envoyés en diverses parties du pays.

Il ne fallut pas bien longtemps pour faire aboutir ce programme : ce fut l’affaire de quelques semaines. Nous autres révolutionnaires perçûmes quelques rumeurs sur l’état des esprits, mais elles étaient trop vagues pour nous faire comprendre la vérité. Nous pensions que ces dispositions à la révolte étaient spontanées et nous donneraient du fil à retordre, mais nous ne nous doutions pas que le mouvement était préparé de propos délibéré, et préparé si discrètement, dans le cercle du Talon de Fer, que rien n’en avait transpiré chez nous. L’organisation de ce complot en contre-partie fut une merveille, et son exécution en fut une autre.

J’étais à New York quand je reçus l’ordre de me rendre immédiatement à Chicago. L’homme qui me le remit était un des oligarques ; j’en fus certaine en l’entendant parler, bien que je ne connusse pas son nom et que je n’aie pas vu sa figure. Ses instructions n’étaient que trop claires : je lus tout de suite entre les lignes que notre conspiration était découverte ; la contre-mine n’attendait que l’étincelle pour éclater. Les innombrables agents du Talon de Fer, y compris moi-même, allaient faire jaillir cette étincelle, à distance ou en se rendant sur place. Je me flatte d’avoir conservé mon sang-froid sous le regard perçant de l’oligarque, mais mon cœur battait follement. Avant qu’il eût fini de donner ses ordres implacables, je me sentais prête à hurler et à lui serrer la gorge de mes dix doigts.

À peine hors de sa présence, je me mis à calculer l’emploi de mon temps. Si la chance me favorisait, je pouvais disposer de brèves minutes pour entrer en contact avec quelque chef local avant de sauter dans le train. Prenant mes précautions pour n’être pas suivie, je courus comme une folle à l’Hôpital d’Urgence et j’eus la chance d’être admise immédiatement près du médecin-chef, le camarade Galvin. Je commençais, hors d’haleine, à lui communiquer la nouvelle, mais il m’arrêta :

— Je suis au courant, dit-il d’un ton calme, en contraste avec l’éclair de ses yeux d’Irlandais. Je devinais le but de votre visite. J’ai reçu la communication voilà un quart d’heure et je l’ai déjà transmise. On fera tout le possible ici pour que les camarades se tiennent tranquilles. Chicago, mais Chicago seul, doit être sacrifié.

— Avez-vous essayé de vous mettre en rapport avec Chicago ? demandai-je.

Il secoua la tête. — Pas de communications télégraphiques. Chicago est isolé du monde, et l’enfer va s’y déchaîner.

Il s’arrêta un instant, et je le vis serrer le poing. Puis il éclata :

— Par Dieu ! Je voudrais bien y aller !

— Il y a encore une chance d’arrêter bien des choses, dis-je, si mon train n’a pas d’accident et si je puis arriver à temps ; ou si d’autres camarades du service secret, sachant la vérité, pouvaient y être assez tôt.

— Vous autres du cercle intime, vous vous êtes laissés surprendre cette fois, dit-il.

Je hochai la tête en toute humilité.

— Le secret était bien gardé, répondis-je. Seuls les chefs ont dû le connaître avant ce jour. N’ayant pu encore pénétrer jusque-là, nous étions forcément tenus dans l’ignorance. Si seulement Ernest était ici ! Peut-être est-il maintenant à Chicago, et alors tout va bien.

Le Dr Galvin fit un signe négatif : — D’après les dernières nouvelles, il venait d’être envoyé à Boston ou à New-Haven. Ce service secret pour l’ennemi doit le gêner énormément, mais cela vaut mieux que de rester terré dans un refuge.

Je me levai pour partir, et Galvin me serra vigoureusement la main.

— Ne perdez pas courage, me recommanda-t-il en guise d’adieu. Si la première révolte est perdue, nous en ferons une seconde, et cette fois-là nous serons plus sages. Au revoir et bonne chance. Je ne sais pas si je vous reverrai jamais. Ça va être terrible là-bas, mais je donnerais bien dix années de ma vie pour avoir la chance d’y être.

Le Vingtième-Siècle[2] quittait New York à six heures du soir et était censé arriver à Chicago à sept heures du matin. Mais il perdit du temps cette nuit-là. Nous suivions un autre convoi. Parmi les voyageurs de mon wagon Pulman se trouvait le camarade Hartman, qui appartenait comme moi au service secret du Talon de Fer. C’est lui qui me parla de ce train précédant immédiatement le nôtre. C’en était une parfaite reproduction, mais il ne contenait pas de voyageurs. Il était destiné, si l’on essayait de faire sauter le Vingtième-Siècle, à sauter à sa place. Même dans notre train il n’y avait pas grand monde, et je comptai à peine douze ou treize voyageurs dans notre voiture.

— Il doit y avoir de gros personnages dans ce train-ci, dit Hartman en conclusion. J’ai remarqué un wagon privé à l’arrière.

La nuit était tombée quand nous effectuâmes notre premier changement de locomotive, et je descendis sur le quai pour respirer un peu d’air pur et tâcher d’observer ce que je pourrais. Par les portières du wagon réservé, j’entrevis trois hommes que je connaissais. Hartman avait raison. L’un d’eux était le général Altendorff ; les deux autres, Masson et Vanderbold, représentaient le cerveau du service de l’Oligarchie.

C’était une belle nuit de clair de lune, mais j’étais agitée et ne pouvais dormir. À cinq heures du matin, je m’habillai et me levai.

Je demandai à la servante du cabinet de toilette combien le train avait de retard, et elle me répondit deux heures. C’était une mulâtresse. Je remarquai qu’elle avait les traits hagards, avec de grands cernes sous les yeux, qui semblaient dilatés par une angoisse persistante.

— Qu’avez-vous ? lui demandai-je.

— Rien, Mademoiselle ; seulement je n’ai pas bien dormi, répondit-elle.

Je la regardai avec plus d’attention et risquai un de nos signes. Elle y répondit, et je m’assurai qu’elle était des nôtres.

— Il va se passer à Chicago quelque chose de terrible, dit-elle. Il y a ce faux train devant nous. C’est lui, et les convois de troupes, qui nous retardent.

— Des trains militaires ? demandai-je.

Elle fit un signe affirmatif. — La ligne en est bondée. Nous en avons dépassé toute la nuit. Et tous se dirigent vers Chicago. On les branche sur la ligne aérienne. Cela en dit long… J’ai un bon ami à Chicago, ajouta-t-elle en manière d’excuse. C’est un des nôtres. Il est dans les Mercenaires, et j’ai peur pour lui.

Pauvre fille ! son amoureux appartenait à l’un des trois régiments infidèles.

Hartman et moi déjeunâmes ensemble dans le wagon-restaurant, et je me forçai à manger. Le ciel s’était couvert, et le train filait comme un tonnerre monotone à travers les grisâtres draperies de cette journée qui s’avançait. Les nègres mêmes qui nous servaient savaient qu’un événement tragique se préparait. Ils avaient perdu leur légèreté habituelle de caractère et semblaient oppressés : ils se montraient lents dans leur service, leur esprit était ailleurs, et ils échangeaient des murmures attristés à l’extrémité du wagon, près de la cuisine. Hartman voyait la situation sous un jour désespéré.

— Que pouvons-nous faire ? demanda-t-il pour la vingtième fois en haussant les épaules. Puis, indiquant la fenêtre :

— Voyez ! tout est prêt ! Vous pouvez être sûre qu’ils en tiennent comme cela jusqu’à une distance de trente ou quarante milles en dehors de la ville, sur toutes les voies ferrées.

Il faisait allusion aux trains militaires rangés sur les voies de garage. Les soldats faisaient leur popote sur des feux allumés près des rails, et regardaient curieusement notre train qui filait sans ralentir son allure foudroyante.

Quand nous entrâmes dans Chicago, tout était tranquille. Il était évident que rien d’anormal ne s’y passait encore. Dans les faubourgs on nous distribua les journaux du matin. Ils n’annonçaient rien, et pourtant les gens habitués à lire entre les lignes y pouvaient trouver bien des choses qui échapperaient au lecteur ordinaire. La fine main du Talon de Fer apparaissait dans chaque colonne. On laissait entrevoir certains points faibles dans l’armure de l’Oligarchie, mais bien entendu, il n’y avait rien de défini : on voulait que le lecteur trouvât son chemin à travers ces allusions. C’était adroitement fait. Comme romans d’intrigue, ces journaux du matin du 27 octobre étaient des chefs-d’œuvre.

Les dépêches locales manquaient, et rien que cette absence était un coup de maître. Elle enveloppait Chicago de mystère, et suggérait au lecteur ordinaire de cette ville l’idée que l’Oligarchie n’osait pas donner les nouvelles locales. Une rubrique rapportait des rumeurs, fausses, naturellement, d’actes d’insubordination commis un peu partout dans le pays, mensonges grossièrement déguisés sous des allusions complaisantes aux mesures de répression à prendre. Une autre énumérait toute une série d’attentats à la dynamite contre des stations de télégraphie sans fil, et les grosses récompenses promises à ceux qui en dénonceraient les auteurs. On annonçait beaucoup de forfaits analogues, non moins imaginaires, mais cadrant avec les plans des révolutionnaires. Tout cela avait pour but de créer, dans l’esprit des camarades de Chicago, l’impression qu’une révolte générale débutait, tout en y jetant la confusion par les détails d’échecs partiels. Pour quelqu’un qui n’était pas au courant il était impossible d’échapper à la sensation vague mais certaine que tout le pays était mûr pour un soulèvement qui avait déjà commencé à éclater.

Un télégramme disait que la défection des Mercenaires en Californie était devenue si sérieuse qu’une demi-douzaine de régiments avaient été débandés et démantelés, et que les soldats avec leurs familles avaient été expulsés de leurs cités spéciales et rejetés dans les ghettos de travailleurs. Or, les Mercenaires de Californie étaient, en réalité, les plus fidèles de tous à leurs employeurs. Mais comment pouvait-on le savoir à Chicago, isolée du reste du monde ? Il y avait aussi une dépêche mutilée dans la transmission, décrivant un soulèvement de la populace de New York, avec laquelle les castes ouvrières auraient fait cause commune, et se terminant par l’affirmation (destinée à être prise pour du bluff) que les troupes étaient maîtresses de la situation.

Et ce n’est pas seulement par la presse que les oligarques avaient cherché à répandre de trompeuses informations. Nous apprîmes plus tard qu’à diverses reprises, au commencement de la nuit, étaient venus des messages télégraphiques destinés uniquement à être surpris par les révolutionnaires.

— Je crois que le Talon de Fer n’aura pas besoin de nos services, remarqua Hartman en posant le journal qu’il venait de lire, quand le train entra au dépôt central. Ils ont perdu leur temps en nous envoyant ici. Leurs plans ont évidemment réussi mieux qu’ils ne s’y attendaient. L’enfer va se déchaîner d’une minute à l’autre.

Il se retourna pour regarder le train que nous venions de quitter.

— Je le pensais bien, dit-il. Ils ont décroché le wagon réservé au moment où les journaux ont été apportés dans le train.

Hartman était complètement abattu. J’essayai de le réconforter, mais il paraissait ignorer mes efforts. Tout à coup, il se mit à parler très vite et à voix basse pendant que nous traversions la gare. Je ne compris pas tout d’abord.

— Je n’en étais pas sûr, disait-il, et je n’en ai parlé à personne. Voilà des semaines que je tente l’impossible, et je n’ai pas pu arriver à une certitude. Faites attention à Knowlton. Je le soupçonne. Il connaît le secret d’un grand nombre de nos refuges. Il tient dans la main la vie de centaines des nôtres, et je crois que c’est un traître. C’est une impression plutôt qu’autre chose. Mais j’ai cru remarquer un changement chez lui depuis quelque temps. Il est possible qu’il nous ait vendus, ou en tous cas il va nous vendre. J’en suis presque sûr. Je ne voulais pas souffler mot de mes soupçons à âme qui vive, mais, je ne sais pourquoi, je m’imagine que je ne quitterai pas Chicago vivant. Ayez l’œil sur Knowlton. Tâchez de l’attirer dans un piège. Démasquez-le. Je ne sais rien de plus. Ce n’est qu’une intuition, et jusqu’à présent, je n’ai pas réussi à trouver le fil conducteur.

À ce moment, nous sortions sur le trottoir.

— Souvenez-vous, conclut Hartman d’un ton pressant. Ayez l’œil sur Knowlton.

Et il avait raison. Un mois ne s’était pas écoulé que Knowlton payait sa trahison de sa vie. Il fut formellement exécuté par les camarades du Milwaukee.

Tout était calme dans les rues, trop calme. Chicago semblait mort. On n’entendait pas le mouvement des affaires, il n’y avait même pas de voitures dehors. Les tramways à terre et les aériens ne marchaient pas. À intervalles seulement, sur les trottoirs, on rencontrait de rares passants, qui ne s’attardaient guère. Ils filaient très vite et avec un but évidemment bien défini, et cependant on devinait dans leur démarche une curieuse indécision, ils semblaient appréhender que les maisons ne leur tombent sur la tête ou que le trottoir ne s’enfonce sous leurs pieds. Pourtant, quelques gamins flânaient, et dans leurs yeux se lisait une attention contenue comme s’ils s’attendaient à des événements merveilleux et émouvants.

De quelque part, à une grande distance dans le sud, nous parvint le bruit sourd d’une explosion. Ce fut tout. Le calme reprit, bien que les gamins, mis en éveil, tendissent l’oreille, comme de jeunes daims, dans la direction du son. Les portes de tous les bâtiments étaient fermées, les devantures des magasins abaissées. Mais on voyait en évidence beaucoup de policiers et de gardes, et, de temps à autre, passait rapidement une patrouille de Mercenaires en automobiles.

Hartman et moi décidâmes d’un commun accord qu’il était inutile de nous présenter aux chefs locaux du service secret. Cette omission serait excusée, nous le savions, à la faveur des événements subséquents. Nous nous dirigeâmes donc vers le grand ghetto de travailleurs du quartier sud, dans l’espoir d’entrer en contact avec quelques-uns de nos camarades. Il était trop tard. Nous le savions. Mais nous ne pouvions rester à rien faire dans ces rues horriblement silencieuses. Où était Ernest ? Je me le demandais. Que se passait-il dans les cités des castes ouvrières et celles des Mercenaires ? Et à la forteresse ?

Comme en réponse à cette question, un rugissement prolongé s’éleva dans l’air, un grondement un peu assourdi par la distance, mais ponctué d’une série de détonations précipitées.

— C’est la forteresse ! s’écria Hartman. Le ciel ait pitié de ces trois régiments !

À un croisement de rues nous remarquâmes, dans la direction des magasins d’approvisionnement, une gigantesque fumée. Au carrefour suivant, nous en vîmes plusieurs autres qui montaient vers le ciel du quartier de l’ouest. Au-dessus de la cité des Mercenaires planait un gros ballon captif ; il éclata au moment même où nous le regardions, et ses débris enflammés retombèrent de toutes parts. Cette tragédie aérienne ne nous apprenait rien, car nous ne pouvions savoir si le ballon était monté par des amis ou des ennemis. Un bruit vague bourdonnait dans nos oreilles, quelque chose comme le bouillonnement lointain d’un chaudron gigantesque, et Hartman me dit que c’était le crépitement des mitrailleuses et des fusils automatiques.

Cependant, nous avancions toujours dans un voisinage tranquille, où n’arrivait rien d’extraordinaire. Il passa des agents de police et des patrouilles en automobile, puis une demi-douzaine de pompes qui revenaient évidemment d’un incendie quelconque. Un officier en automobile héla les pompiers, dont l’un répondit en criant : « Il n’y a pas d’eau ! Ils ont fait sauter les conduites principales. »

— Nous avons détruit l’approvisionnement d’eau, remarqua Hartman enthousiasmé. Si nous pouvons faire une chose pareille dans une tentative prématurée, isolée et avortée d’avance, que ne ferions-nous pas si l’effort avait mûri et concerté dans tout le pays ?

L’automobile de l’officier qui avait posé la question démarra en vitesse. Soudain éclata un fracas assourdissant. La voiture, avec son chargement humain, fut soulevée dans un tourbillon de fumée, puis s’affaissa en un tas de débris et de cadavres.

Hartman exultait.

— Bravo, bravo ! répétait-il à demi-voix. Aujourd’hui le prolétariat reçoit une leçon, mais il en donne une aussi.

La police accourait vers le lieu du sinistre. Une autre automobile de patrouille s’était arrêtée. Quant à moi, j’étais comme abasourdie par la soudaineté de l’événement. Je ne comprenais pas ce qui venait de se passer sous mes yeux, et je m’étais à peine aperçue que nous avions été saisis par la police. Brusquement, je vis un agent qui se préparait à abattre Hartman. Mais celui-ci, toujours de sang-froid, lui donna les mots de passe ; je vis le revolver braqué vaciller, puis s’abaisser, et j’entendis le policier grommeler d’un air déçu. Il était en colère et maudissait tout le service secret. Il déclarait qu’on avait toujours ces gens-là dans les jambes. Hartman lui répondait avec la suffisance caractéristique des agents du service de renseignements et lui dénonçait en détail les bévues de la police.

Comme au sortir d’un songe, je me rendis compte de ce qui était arrivé. Tout un groupe s’était formé autour de l’épave, et deux hommes étaient en train de soulever l’officier blessé pour le porter dans l’autre voiture. Une panique soudaine les saisit, et la bande affolée se dispersa dans toutes les directions. Les deux hommes avaient laissé retomber rudement le blessé et couraient comme les autres. L’agent grognon se mit à courir aussi, et Hartman et moi en fîmes autant, sans savoir pourquoi, poussés par une terreur aveugle à nous éloigner au plus vite de cet endroit fatal.

Il ne s’y passait rien de particulier à ce moment, et cependant je m’expliquai tout. Les fuyards revenaient timidement, mais à chaque instant ils levaient les yeux avec appréhension vers les fenêtres hautes des grandes maisons qui dominaient la rue de chaque côté comme les parois d’une gorge abrupte. De l’une de ces innombrables fenêtres, la bombe avait été lancée, mais de laquelle ? Il n’y avait pas eu de seconde bombe, mais on en avait eu la crainte.

Désormais, nous regardâmes les fenêtres d’une manière avertie. Derrière n’importe laquelle, la mort pouvait être braquée. Tout bâtiment était une embuscade possible. C’était la guerre dans cette jungle moderne qu’est une grande ville. Chaque rue représentant un canyon, chaque construction une montagne. Rien n’était changé depuis les temps de l’homme primordial, en dépit des automobiles de guerre qui filaient autour de nous.

Au détour d’une rue, nous trouvâmes une femme gisant sur le pavé dans une mare de sang.

Hartman se pencha sur elle. Quant à moi, je me sentais défaillir. Je devais voir bien des morts, ce jour-là, mais ce carnage en masse m’affecterait moins que ce premier cadavre abandonné là, à mes pieds, sur le pavé.

— Elle a reçu un coup de revolver dans la poitrine, déclara Hartman.

Elle serrait sous le bras, comme un enfant, un paquet d’imprimés. Même en mourant, elle n’avait pas voulu se séparer de ce qui avait causé sa mort. Car lorsque Hartman eut réussi à retirer le paquet, nous vîmes qu’il se composait de grandes feuilles imprimées, les proclamations des révolutionnaires.

— Une camarade ! m’écriai-je.

Hartman se contenta de maudire le Talon de Fer, et nous passâmes notre chemin. Nous fûmes plusieurs fois arrêtés par des agents ou des patrouilles, mais les mots de passe nous permirent d’avancer. Il ne tombait plus de bombes des fenêtres, les derniers passants semblaient s’être évanouis, et la tranquillité de notre voisinage immédiat était redevenue plus profonde que jamais. Cependant, le gigantesque chaudron continuait à bouillonner dans le lointain, le bruit de sourdes explosions nous arrivait de tous côtés, et des colonnes de fumée plus nombreuses dressaient plus haut leurs panaches sinistres.



  1. Chicago était le pandémonium industriel du XIXe siècle. Une curieuse anecdote nous vient de John Burns, grand chef travailliste anglais, qui fut un instant membre du Cabinet. Il visitait les États-Unis lorsque, à Chicago, un journaliste lui demanda ce qu’il pensait de cette ville : « Chicago ! répondit-il, c’est une édition de poche de l’enfer. » Quelques temps après, au moment où il prenait le bateau pour retourner en Angleterre, un autre reporter l’aborda pour lui demander s’il avait modifié son opinion de Chicago : « Oui, certes ! répondit John Burns. Mon opinion actuelle est que l’enfer est une édition de poche de Chicago. »
  2. C’était le nom d’un train réputé comme le plus rapide du monde à l’époque.