Le Testament d’un excentrique/II/10

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Hetzel (p. 387-404).
Harris T. Kymbale eut les yeux réjouis. (Page 398.)

X

les pérégrinations d'harris t. kymbale.

Si les époux Titbury, si le commodore Urrican, ne se plaignaient pas sans raison de la déveine qui s’attachait à leurs personnes, il semble bien que le reporter en chef de la Tribune aurait eu, lui aussi, le droit de se plaindre dans une certaine mesure. Une première fois, le coup de dés du début l’avait obligé d’aller au pont du Niagara, État de New York et d’y payer une prime, puis, de là à Santa Fé, la capitale du New Mexico. Et voici que ce nouveau coup le mettait en demeure de gagner d’abord le Nebraska, et ensuite l’État de Washington, situé à l’extrémité ouest du territoire de la Confédération.

En effet, à Charleston de la Caroline du Sud, où il venait d’être si chaleureusement accueilli, Harris T. Kymbale avait reçu, le 4 juin, le télégramme qui le concernait. Le point de dix par six et quatre, redoublé, l’expédiait de la vingt-deuxième case à la quarante-deuxième.

Cette dernière, c’était celle du Nebraska, choisi par le défunt pour le labyrinthe du Noble Jeu de l’Oie. Or, – ce qui ne laissait pas d’être grave, c’est que le partenaire, après s’y être rendu et avoir payé une double prime, devrait rétrograder à la trentième, occupée par l’État de Washington. Il est vrai, cet itinéraire du South Carolina au Washington passait par le Nebraska.

On le comprend, à l’annonce de ce coup, ses partisans, réunis en grand nombre au Post Office de Charleston, furent atterrés, et le reporter se vit au moment de perdre la situation de grand favori que la plupart des agences lui attribuaient, un peu légèrement, il faut en convenir.

Mais cet homme, aussi débrouillard que résolu, eut bientôt rassuré ceux qui s’attachaient à sa fortune :

« Eh ! mes amis, s’écria-t-il, ne vous désespérez pas !… Vous savez que les longs voyages ne me font pas peur… De Charleston au Nebraska, du Nebraska au Washington, c’est l’affaire de deux enjambées, et j’ai quinze jours, du 4 au 18, pour enlever ces quatre mille milles !… Des railroads, j’en aurai tout le temps à ma disposition !… Quant à la prime à payer, cela regarde le caissier de la Tribune, et tant pis pour lui s’il fait la grimace !… Le désagrément, ce n’est point d’aller du Nebraska au Washington, c’est d’avoir à revenir de la quarante-deuxième case à la trentième !… Bah ! rétrograder de douze points, cela ne vaut pas la peine d’en parler, et j’aurai vite rattrapé ce que le dieu du hasard m’aura fait perdre !… »

Comment ne pas avoir une absolue confiance en l’homme qui se montre si confiant ?… Comment hésiter à risquer sur lui des sommes énormes ?… Comment lui marchander les applaudissements qu’il mérite à si juste titre ?… Aussi ne lui furent-ils point épargnés, et cette matinée vit se renouveler les triomphes de la veille à ce fameux banquet d’Astley, où avait figuré le pâté monstre de huit mille livres, qui avait occasionné quinze cent soixante-dix-sept indigestions dans la grande métropole.

Toutefois, Harris T. Kymbale faisait erreur en affirmant que l’on pouvait aller de Charleston à Olympia, cette capitale du Washington, que désignait la dépêche, en combinant toutes les ressources du réseau fédéral. Non, il existait une solution de continuité, et elle devait lui être signalée par Bruman S. Bickhorn, le secrétaire de la rédaction de la Tribune. Mais la moitié du voyage jusqu’au Nebraska s’accomplirait rapidement par les voies ferrées qui venaient s’amorcer à la ligne de l’Union Pacific.

Néanmoins, il n’y avait pas de temps à perdre, eu égard aux retards possibles, ni lieu de flâner en route. Non ! ce qui était sage, c’était de quitter Charleston le soir même, et c’est ce que fit le Pavillon Vert. Ses enthousiastes partisans l’acclamèrent au moment où le train démarra pour s’élancer à travers les plaines de la Caroline du Sud.

Cette première partie de l’itinéraire, plusieurs des « Sept » l’avaient déjà suivie, lorsqu’ils parcouraient ces territoires, et ils la suivraient sans doute encore. Harris T. Kymbale franchit le Tennessee, et, le 5 au soir, atteignit Saint-Louis du Missouri, où Lissy Wag et Jovita Foley allaient trouver une prison. Puis, craignant de perdre trop de temps à remonter en steamboat jusqu’à Omaha, il combina les horaires de manière à profiter des trains les plus rapides pour gagner, par Kansas City, la métropole du Nebraska, où il arriva le 6 dans la soirée.

Cette nuit, il dut la passer tout entière en cette ville d’Omaha, à laquelle Max Réal, lors de son premier voyage, avait pu consacrer quelques heures.

Ce fut là que lui parvint la dépêche lancée à son adresse par le secrétaire de la rédaction de la Tribune. Cette dépêche lui chiffrait jour par jour les étapes, de telle façon qu’il pût être rendu à Olympia du Washington, le 18 avant midi. Voici ce qu’elle marquait :

« 1° Quitter Omaha City dès le matin du 7 courant par le train de l’Union Pacific de huit heures trente-cinq, pour atteindre, à trois cent quatre-vingt-dix milles de là, Julesburg-Jonction dans la soirée à six heures et demie ;

« 2° Là trouver un stage, tout attelé, muni de provisions avec relais préparés sur la route de cent milles qui aboutit aux Mauvaises Terres du Nebraska. Y arriver le lendemain dans la matinée, y faire constater sa présence, et revenir par le stage à Julesburg ;

« 3° Reprendre à Julesburg, dans la soirée du 10, le train qui se dirige vers la Californie par l’Union et le Southern Pacific, lequel déposera Harris T. Kymbale en gare de Sacramento dans la soirée du 12, et il devra passer la nuit dans cette ville ;

« 4° Le lendemain 13, sauter dans le railroad qui remonte vers le nord et s’arrêter à la station de Shasta, de la Haute-Californie, à trois cents milles de Sacramento, des travaux de réfection interrompant la circulation jusqu’à la station de Roseburg de l’Oregon ;

« 5° En ce pays montagneux où les stages ne peuvent circuler que lentement, faire à cheval ce trajet de deux cent quarante milles, afin d’arriver, le 17 au plus tard, à la station de Roseburg, voyage qui devra s’exécuter en quatre jours, à raison de vingt-cinq lieues par vingt-quatre heures, repos compris ;

« 6° Prendre dans l’après-midi du 17 à Roseburg le train pour Olympia, qui arrive le lendemain matin dans cette ville, après un trajet de trois cent cinquante milles.

« Nota. – Harris T. Kymbale est prié de ne rien perdre du temps qui lui est strictement mesuré, et de ne pas oublier que de grosses sommes sont engagées au journal sur les chances du Pavillon Vert. »

La dépêche était longue, mais claire, explicite, formelle. Le destinataire n’avait qu’à se conformer à ses prescriptions, et il serait à son poste, le jour dit, pour recevoir celle de son quatrième tirage. Il fallait espérer, d’ailleurs, qu’il ne se produirait aucun retard, car, ne fût-il que d’une demi-journée, il suffirait à compromettre le résultat du voyage.

Que l’on se rassure, Harris T. Kymbale était résolu à faire toute diligence. S’il passa la nuit à Omaha, c’est que le premier train ne partait que le lendemain. Il le prit donc, et dans la soirée, il descendit à Julesburg-Jonction, près de l’endroit où la voie vient affleurer la frontière du Colorado, non loin de la South-Platte River.

Cette fois, en quittant Charleston, le journaliste avait eu la précaution de ne point se mettre en évidence afin d’éviter les réceptions et leurs suites fâcheuses. Toutefois, à Julesburg, il n’aurait pu conserver l’incognito, car le stage commandé attendait son arrivée en cette bourgade.

Et, d’ailleurs, ses partisans, accourus à la gare, comprirent qu’il ne fallait le retarder sous aucun prétexte, que les heures étaient comptées, que cette excursion aux Mauvaises Terres du Nebraska devait s’accomplir dans un temps rigoureux. Ils furent donc les premiers, quand ils reçurent sur le quai de la gare le reporter en chef de la Tribune, à lui conseiller de partir à l’instant. Et même une douzaine de ces Anglo-Américains, qui, avec les émigrants et un certain nombre de Sioux devenus citoyens des États-Unis, composent la population nebraskienne, avaient pris leurs dispositions pour l’accompagner. Cette escorte n’était pas à dédaigner sur ces territoires où quelques fauves à deux pieds ou à quatre pattes se rencontrent encore.

« Comme il vous plaira, messieurs, répondit Harris T. Kymbale en serrant les mains qui se tendaient vers lui, mais à la condition que la voiture puisse vous contenir tous…

— Nos places y sont retenues et… en se tassant… » répliqua un de ces enthousiastes.

Le Nebraska, par sa superficie, tient le quinzième rang dans l’Union. La Platte ou Nebraska River le parcourt de l’ouest à l’est pour aller se jeter dans le Missouri à Platte City, et c’est sa rive gauche que côtoie cette portion de l’Union Pacific jusqu’à Julesburg-Jonction. État plus agricole qu’industriel, en voie de prospérité, dont la population ne cesse de s’accroître, il a pour capitale Lincoln, une ville de l’intérieur, déclarée chef-lieu administratif dès l’année qui suivit sa naissance, et dont le port, Nebraska City, est situé sur le Missouri à cinquante milles de là.

En vérité, c’était une regrettable circonstance que Harris T. Kymbale, sur le territoire de la Californie et de l’Oregon, dût être contraint de faire à cheval ce trajet de Shasta à Roseburg au lieu de le faire en voiture. Ici, ce ne sont pas les prairies qui manquent à la surface de ce Great Band nebraskien, dont Waren en 1857 et Cole en 1865 opérèrent la reconnaissance. Après que le stage eut franchi la Platte en ferry-boat, après qu’il eut dépassé Fort Grattan, il fallait le voir rouler sur ces terrains unis. C’était une diligence transcontinentale, un de ces overland-mails de la compagnie Wells et Fargo qui parcouraient autrefois le territoire fédéral, une sorte de coche, peint de rouge vif, suspendu sur des lanières de cuir. Rien qu’un seul compartiment à neuf places, trois par trois sur les banquettes d’avant, de milieu, d’arrière, et munies de bretelles pour soutenir les vaillants voyageurs.

Il va de soi que le quatrième partenaire et huit de ses partisans occupaient l’intérieur du stage, quitte à remplacer les quatre autres à tour de rôle, dont deux étaient juchés sur les sièges extérieurs à l’arrière et deux près du cocher, qui poussait, bride abattue, les six vigoureux chevaux de son attelage.

En fait de routes, il n’y avait que les passes tracées par les convois de fourgons. Et en est-il besoin sur ces plaines interminables, où les railroads n’ont eu qu’à poser leurs traverses ? De temps en temps se rencontraient divers creeks aux environs des lagons Raymond et Cole, le Bourdman, la Niobrara River, que l’on franchissait à gué, et aussi quelques hameaux où attendaient les chevaux de relais.

C’est ainsi que dans la soirée du 8, après quarante heures d’un parcours favorisé par le temps, le stage arriva au district des Mauvaises Terres. Là, pas de villages, rien que des prairies où les chevaux pourraient pâturer à plein ventre. Quant à Harris T. Kymbale et à ses compagnons, il n’y avait pas à s’en inquiéter. Les coffres du véhicule étaient convenablement garnis de fines conserves, et les toasts ne manqueraient ni de wisky ni de gin.

Après une nuit sous un bouquet d’arbres, la voiture fut laissée à la garde du conducteur, et l’on descendit les premières rampes de la sauvage vallée.

Ah ! que William J. Hypperbone avait eu raison de choisir cette région du Nebraska pour en faire le labyrinthe de sa quarante-deuxième case !

Entre les extrêmes ondulations des Rocheuses, à proximité des Black Hills, hérissées de conifères, se développe cette profonde dépression du sol, large de trente-six milles, longue de quatre-vingt-cinq, qui s’étend jusqu’au territoire du Dakota. De tous côtés s’étagent les cirques, avec leurs mille pyramides, aiguilles, pinacles, clochetons de pierre. C’est bien un labyrinthe, et des plus embrouillés, ce domaine des Bad Lands, qui, sur des milliers de milles carrés, à travers les strates, les argiles, les sables ferrugineux, dresse les fûts, les colonnes, les piliers de ses rocs prismatiques. Çà et là, on croit voir des bastions, des forts, des châteaux, dont la couleur rouge de brique tranche vivement sur la blanche surface du sol.

On a pu dire de ce coin du Nord-Amérique qu’il formait un monde à part. Aussi, dans les temps préhistoriques, fut-il fréquenté par d’immenses troupeaux d’éléphants, de mammouths, de mastodontes gigantesques, dont on retrouve encore les ossements conservés par la pétrification ou réduits en poussière ?…

Ce qui paraît une hypothèse admissible, c’est que cette dépression ait été remplie autrefois par les eaux descendues des Rocheuses et des Black Hills, depuis longtemps infiltrées dans les fissures du fond, car l’altitude de la région est considérablement au-dessus du niveau de la mer. Ce réservoir vidé serait devenu un ossuaire où les débris fossiles sont accumulés en quantités surprenantes.

Quant aux représentants de la faune actuelle, – peu nombreux sur ce territoire où ils trouveraient difficilement à vivre, – ce sont des bisons, des buffles à longs poils, des moutons à longues cornes, et quelques gracieuses antilopes. Mais ce n’est pas ici que des chasseurs feraient bonne chasse. Harris T. Kymbale et ses compagnons n’eurent pas l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Au surplus, s’ils avaient emporté des armes, c’était plutôt pour se défendre contre les bandes de Dakotas et de Sioux qui parcourent la région, ou pour repousser l’attaque des bandes de coyottes, ces loups de la prairie, dont on avait entendu les hurlements pendant la nuit précédente.

Il n’était pas question de s’engager profondément entre les sinuosités des Bad Lands. Il suffisait que le quatrième partenaire se fût présenté de sa personne à l’entrée de ce labyrinthe, et que sa présence eût été constatée par un acte authentique. On ne prit même pas la peine d’enfouir un document ainsi que l’avait fait le commodore Urrican avant de quitter la Vallée de la Mort. L’acte fut rédigé par Harris T. Kymbale, revêtu des douze signatures de ses compagnons, et cela devait suffire à témoigner de son arrivée en cette région nebraskienne. Un dernier repas fut pris à l’ombre du bouquet d’arbres, et les toasts furent aussi multiples que bruyants :

« Au reporter en chef de la Tribune !… Au favori du match !… À l’héritier des soixante millions de dollars de William J. Hypperbone ! »

Décidément, Harris T. Kymbale avait lieu d’être confiant. Ses partisans ne l’abandonneraient jamais. On oubliait, on voulait oublier que, d’aller du Nebraska au Washington, c’était rétrograder, sinon sur la carte des États-Unis, du moins sur la carte du défunt. En réalité, même lorsqu’il serait revenu à la trentième case, il n’y aurait à le devancer alors que Max Réal, quarante-quatrième case, Y K Z, quarante-sixième, Tom Crabbe, quarante-septième.

Le campement fut levé dès trois heures de l’après-midi. Harris T. Kymbale et ses compagnons, très animés par les grogs au wisky, reprirent leurs places dans et sur le stage. Le lendemain, vers dix heures du matin, ils étaient rentrés à Julesburg-Jonction.

Une heure après, arrivait le train de l’Union Pacific pour un arrêt de dix minutes. Rien que ces dix minutes de retard, et Harris T. Kymbale l’aurait manqué, – ce qui n’eût sans doute pas compromis le reste du voyage, car il passe deux trains par jour à cette jonction. Mais, au total, il n’avait pas une heure à perdre.

On sait quels États traverse la ligne en se dirigeant vers l’ouest, puisque Max Réal en allant à Cheyenne, Hermann Titbury en allant à Great Salt Lake City, le commodore Urrican en allant à Death Valley, les avaient suivis. Le reporter dut donc franchir le Wyoming, l’Utah, le Nevada, puis en partie la Californie, afin d’atteindre la capitale californienne. C’est là qu’il descendit, dans la nuit du 11 au 12 juin, frais, dispos, confiant, n’ayant égaré en route rien de sa belle performance.

Un excellent accueil attendait le reporter. En grand nombre, ses partisans l’acclamèrent, mais ne songèrent pas un instant à le retenir, le train partant de Sacramento à une heure après-midi.

Entre autres personnes, qui, par intérêt ou par sympathie, étaient venues au-devant de Harris T. Kymbale, figurait au premier rang le correspondant de la Tribune, Will Walter, qui lui dit :

« Monsieur, j’ai été informé que vous deviez arriver aujourd’hui, et je vous félicite sincèrement de n’avoir éprouvé aucun retard.

— En effet, mon cher confrère, répondit Harris T. Kymbale, pas le moindre retard entre Charleston et Sacramento, et je compte qu’il en sera de même entre Sacramento et Olympia.

— Il n’y a pas lieu de le craindre, affirma Will Walter. Sans doute, il est fâcheux que la ligne soit momentanément interrompue ; mais le train va vous conduire à la station de Shasta, où vous trouverez des chevaux tout prêts. Un guide, connaissant bien le pays, vous mènera par le plus court à Roseburg, où vous reprendrez le Southern Pacific pour Olympia.

— Il ne me reste donc qu’à vous remercier de votre obligeance, monsieur Walter…

— Non point, monsieur Kymbale, c’est moi qui vous remercie puisque je vous ai pris…

— À combien ?… demande vivement le journaliste.

— À un contre cinq.

— Eh bien, cher confrère, cinq bonnes poignées de main par reconnaissance…

— Le double, si vous voulez, monsieur Kymbale, et, maintenant, bon voyage !… »

La locomotive siffla, le train se mit en route et disparut au tournant de la voie dans la direction de Marysville qu’il atteignit près de Feather River.

Une circonstance fâcheuse, c’est que ce train ne marchait pas à grande vitesse. Il s’était arrêté à chaque station, à Ewings, à Woodland. Il est vrai, la voie ne cessait de monter, afin de gagner cette région de la Haute-Californie d’une altitude considérable au-dessus du niveau de la mer.

Le train s’arrêta à Marysville, cité qui, de même que Oroville et Placerville, est délaissée, depuis que, les chercheurs d’or en ayant vidé « les poches », la vogue est aux mines des territoires du Nord et de l’Alaska. Seule, Marysville offre quelque résistance à cet abandon, parce que sa situation, au confluent des rivières Yuba et Feather, lui assure un mouvement de batellerie qui étend son commerce sur toute la région.

Au delà, il fallut compter avec les haltes de Gridley, Nelson, Chico, Tehama, où des rampes, très accentuées, exigèrent de la locomotive de plus grands efforts au préjudice de sa rapidité.

Bref, ce ne fut pas avant huit heures du matin, heure réglementaire d’ailleurs, que, à la date du 13, le train vint s’arrêter à la ville de Shasta, cette station, on ne l’a pas oublié, à partir de laquelle la circulation était interrompue.

Avant de reprendre le railroad à Roseburg, Harris T. Kymbale aurait à remonter d’une centaine de lieues vers le nord, avec le guide et les chevaux commandés par les soins du correspondant de la Tribune.

Il ne restait plus que cinq jours pleins pour gagner Olympia, dont quatre devaient être employés au voyage à cheval, avec une moyenne de vingt-quatre à vingt-cinq lieues par vingt-quatre heures. À ce faire, rien d’impossible, mais grosse fatigue à prévoir, pour les montures, et aussi pour les cavaliers.

Trois chevaux attendaient devant la station, l’un destiné à Harris T. Kymbale, les deux autres au guide et à un garçon d’écurie qui l’accompagnait. Inutile de dire que le reporter avait l’habitude de l’équitation comme de tous les genres de sport.

Le guide, nommé Fred Wilmot, était un homme de quarante ans, dans toute la force de l’âge.

« Vous êtes prêt ?… lui demanda Harris T. Kymbale.

— Prêt.

— Et nous arriverons…

— Oui, si vous êtes bon cavalier. Avec le stage, il eût fallu le double de temps…

— Je réponds de moi…

— Alors en selle. »

Les chevaux partirent au grand trot. De la question de nourriture, il n’y avait pas à se préoccuper, car bourgades et villages sont nombreux sur la route.

Le temps semblait devoir se maintenir au beau, avec une certaine fraîcheur qui s’accentuerait dans la région montagneuse. La journée serait coupée par une halte de deux heures, et l’on se reposerait une partie de la nuit.

Le chemin suivait la rive droite du Sacramento, et, après un arrêt pour le repas dans une ferme, Fred Wilmot vint s’arrêter à Butter, en plein pays de sources minérales comme il y en a tant en Amérique.

Sept heures de sommeil dans une auberge, et les voyageurs repartirent dès l’aube, pour aller déjeuner à Yreka. À une centaine de milles dans l’est, on eût rencontré le Shasta, dont le cratère s’ouvre à plus de douze mille pieds entre deux sommets. Solidement assis sur sa base que découpent des ravins verdoyants, ce mont est considéré comme le plus beau des États-Unis, « avec ses laves roses émaillées de glace », a dit un enthousiaste voyageur.

Harris T. Kymbale dut remettre son admiration à un autre voyage.

Un grand État, cet Oregon, le neuvième des États-Unis. Faible de population, il possède de vastes pâturages, et son principal rendement vient de la pêche du saumon, très fructueuse dans ses cours d’eau. En outre, l’extrême fertilité des terres dans l’ouest les fait rechercher pour les établissements agricoles.

Pendant cette journée, Harris T. Kymbale eut les yeux réjouis par la contemplation de sites magnifiques. Un regard en passant, c’était tout ce qu’il pouvait leur accorder, à son vif regret. En lui, le touriste s’effaçait devant le partenaire. Le soir, ayant franchi la passe de Pilot Rock, hommes et bêtes, pas mal éreintés, vinrent prendre repos à la bourgade de Jackson, qu’il ne faut pas confondre avec ses homonymes des États-Unis, – quatre Jackson, au Michigan, au Mississippi, au Tennessee et dans l’Ohio, et deux Jacksonville, l’une dans l’Illinois, l’autre dans la Floride, à plusieurs milliers de milles de la Californie.

Le lendemain, 16, après une dernière journée que les chevaux enlevèrent sans trop de peine, et dont la seconde étape se prolongea jusqu’à près de minuit, le guide signala les lumières de Roseburg.

Ainsi s’était effectué ce cheminement, pas un accident, pas même un incident, avec la régularité d’un express. Ni les remerciements ni les dollars ne furent ménagés à Fred Wilmot, et le lendemain, dès l’aube, Harris T. Kymbale « sauta », – le mot est employé par le correspondant de la Tribune, – dans le premier train en partance pour Olympia.

Ce train dessert les principales villes ou bourgades de cette riche vallée de la Villamette, Vinchester, Eugène City, Harrisburg, Albany, Salem, la capitale de l’État, fraîche corbeille de fleurs et de verdure, Canb, Oregon City, la plus industrieuse, grâce aux puissantes chutes qui actionnent ses papeteries, ses sucreries et ses filatures, Portland, peuplée de soixante-quinze mille habitants, qui tient la tête du commerce oregonnais, et dont la Columbia fait un port de mer d’une grande activité.

Enfin, le train franchit cette rivière qui sépare l’Oregon du Washington, et vint s’arrêter sur la rive droite, en amont du confluent de la Villamette, à Vancouver, le 18, huit heures du matin.

Harris T. Kymbale ne disposait plus que de six heures, mais n’était qu’à cent vingt milles d’Olympia.

Ah ! si le temps ne lui eût manqué, comme il aurait pris plaisir à visiter en détail cet Oregon qu’il venait de quitter, ce Washington où son pied venait de se poser pour la première fois !

C’est un État de trois cent cinquante mille habitants, en pleine prospérité, si éloigné soit-il à cette extrémité du territoire fédéral, auquel il n’a été rattaché qu’en 1859 et dont il occupe le dix-huitième rang. Il a Olympia pour capitale, où peuvent remonter les navires par le Puget-Sound ; mais Seattle l’emporte par l’étendue de son commerce, et Tacoma, par son trafic avec le Japon et la Chine ; cette dernière-née de la famille washingtonienne donne les plus belles espérances pour l’avenir.

Ce fut de Vancouver, – bien entendu la ville de ce nom du Washington, et non celle de la Colombie anglaise, située à une centaine de milles plus au nord, – que Harris T. Kymbale partit à huit heures dix du matin, afin d’accomplir la dernière étape de ce voyage.

Aucun obstacle, aucun retard à craindre. Neuf stations, et le train arriverait, un peu après onze heures, en gare d’Olympia. Holbrook, Waren, Kalama, Stockport, Sopenah, Chealis, Centralia, furent laissées successivement en arrière. Le train filait assez rapidement à la surface de cette région arrosée par les nombreux affluents et sous-affluents de la Columbia. Enfin il était onze heures trois minutes, lorsqu’il s’arrêta à la petite bourgade de Tenino, séparée de la capitale par une distance de quarante milles, – une quinzaine de lieues environ.

Là, fâcheuse nouvelle pour les voyageurs, et désastreuse pour Harris T. Kymbale, – un accident que le minutieux Bickhorn de la Tribune n’avait pu prévoir. Impossible au train d’aller au delà de Tenino. À dix milles de cette station, un pont s’était écroulé une heure avant, et la circulation avait dû être arrêtée sur cette partie de la ligne.

Coup mortel s’il en fut jamais, et dont le quatrième partenaire ne se relèverait pas !

« Maudite guigne, s’écria-t-il, en se précipitant hors de son wagon, tu me fais périr au port ! »

Eh bien, non, et peut-être allait-il s’en tirer…

Trois jeunes gens, descendus du train, s’approchèrent de lui.

« Monsieur Kymbale, lui dit l’un d’eux, savez-vous monter à bicyclette ?…

— Oui.

— Venez donc. »

Il n’y eut pas d’autres paroles échangées. On le voit, c’était entrer carrément en matière, comme il convient entre ces gens pratiques des États-Unis.

Ce n’était pas une bicyclette, mais bien une triplette qui fut retirée du fourgon de bagages et déposée sur le quai de la gare.

« Monsieur Kymbale, dit le jeune homme, l’un de nous va vous céder sa place au milieu, l’autre se mettra derrière, moi je me mettrai devant, et il y a des chances d’arriver pour midi à Olympia !

— Vos noms, messieurs ?…

— Will Stanton et Robert Flock.

— Et le vôtre, à vous, monsieur, qui me cédez votre place ?…

— John Berry.
Il fallut plus que jamais repousser les coyottes. (Page 404.)

— Eh bien, messieurs Stanton, Flock et Berry, merci… et en route, et que saint Cycle, le patron des bicyclistes, nous protège !… »

Quinze lieues en moins d’une heure !… Ce record n’était pas encore détenu par aucun professionnel.

Avant de démarrer :

« Messieurs, dit Harris T. Kymbale, je ne sais comment je pourrai reconnaître…

— En gagnant, répondit simplement Will Stanton.

— Nous avons parié pour vous », ajouta Robert Flock.

La triplette était une machine sortie des ateliers de Cambden and Co. de New York, pourvue d’une multiplication de vingt-sept pieds deux pouces, et qui avait fait ses preuves dans une lutte internationale, précisément sur le vélodrome de Chicago. Ces illustres bécanards, Will Stanton et Robert Flock, originaires du Washington, étaient des stayers de la vélocipédie, ayant les meilleures performances et capables de tout le rendement que peut donner ce genre de sport. Harris T. Kymbale, monté sur la selle intermédiaire, n’aurait eu qu’à se laisser conduire, mais il entendait bien ajouter sa puissance musculaire à celle de ses entraîneurs – c’est le mot, – et pédaler pour son propre compte.

Will Stanton s’achevala en avant, Robert Flock en arrière, Harris T. Kymbale entre les deux. Quelques personnes obligeantes qui maintenaient la machine sur la route, lui imprimèrent un vigoureux élan, et elle s’élança, saluée de bruyants hurrahs.

Ce départ fut magnifique. Le rapide véhicule allait comme un « tonnerre graissé », – expression bien américaine, – sur un chemin soigneusement entretenu, une véritable piste de vélodrome moins les virages, et très plat en cette partie du Washington qui avoisine le littoral. Les trois cyclistes ne parlaient pas, la bouche fermée, les lèvres entr’ouvertes par un tuyau de plume, qui, sans permettre à l’air d’arriver trop brutalement aux poumons, aidait cependant la respiration par le nez.

Et, c’est ainsi qu’ils n’hésitèrent pas à « emballer » dès le début de cette course vertigineuse. Les roues de la triplette tournaient avec la vitesse d’une dynamo mue par un puissant moteur, et, cette fois, le moteur, c’étaient ces trois hommes dont les jambes, transformées en bielles, poussaient l’appareil de toute leur vigueur. La triplette entraînait avec elle un nuage de poussière et, lorsqu’elle franchissait à gué quelque creek, soulevait une nappe d’eau qui se recourbait sur ses jantes. L’avertisseur lançait au loin des sons pour s’assurer la route libre, et les gens se rangeaient sur les côtés afin de livrer passage à cette machine éclair.

Enfin, après le premier quart d’heure, – ainsi que le dit Will Stanton qui comptait les bornes milliaires – les cinq premières lieues avaient été enlevées, et il suffirait de conserver cette moyenne pour atteindre le but quelques minutes avant midi.

Il ne semblait donc pas qu’aucun obstacle pût surgir, quand, un peu après onze heures, alors que la triplette traversait une vaste plaine, se firent entendre de furieux hurlements.

Un cri s’échappa de la bouche de Robert Flock, qui laissa tomber son tuyau de plume.

« Des coyottes ! »

Oui, des coyottes, une vingtaine de ces redoutables loups de la prairie. Enragés de faim, sans doute, ces farouches animaux s’approchaient avec une vitesse supérieure à celle des cyclistes et se jetèrent sur leurs flancs.

« Vous avez un revolver ?… demanda Will Stanton, sans ralentir un instant la triplette.

— Oui, répondit Harris T. Kymbale.

— Tenez-vous prêt à faire feu, – toi aussi, Flock, avec le tien… Moi, je ne lâche pas la direction… Continuons à pédaler tous trois, et peut-être devancerons-nous cette bande ?… »

La devancer ?… il fut bientôt évident que cela ne serait pas possible.

Les coyottes bondissaient en suivant la triplette, prêts à se précipiter sur le reporter et ses compagnons, qui seraient perdus s’ils étaient renversés.

Deux détonations éclatèrent, et deux loups, atteints mortellement, roulèrent sur la route en hurlant. Les autres, au comble de la fureur, s’élancèrent sur la machine, laquelle ne put éviter le choc que par un crochet brusque, qui faillit désarçonner Harris T. Kymbale.

« Pédalons… pédalons ! » cria Will Stanton.

Et les jarrets se détendirent avec une telle vigueur que les dents de la multiplication craquèrent à faire craindre qu’elles ne fussent brisées.

Pendant le second quart d’heure, cinq autres lieues avaient été franchies. Mais il fallut, plus que jamais, repousser les coyottes qui sautaient au moyeu des roues, et dont les ongles grinçaient sur les rayons de fil d’acier. Les revolvers furent tirés jusqu’à leurs dernières cartouches, et la bande, réduite de moitié, laissa une dizaine de loups en arrière.

À ce moment, Harris T. Kymbale, abandonnant la barre, parvint à recharger son revolver, dont les six coups mirent les coyottes en pleine déroute.

Il était alors midi moins dix. À deux lieues environ apparaissaient les premières maisons d’Olympia.

La triplette dévora cette distance avec la vitesse d’un express, elle atteignit la ville, et, en dépit des règlements de police, au risque d’écraser quelques-uns de ses cinq mille habitants, elle s’arrêta devant le Post Office, comme midi commençait à sonner.

Harris T. Kymbale prit terre. N’en pouvant plus, respirant à peine, il fendit la foule des curieux qui attendaient l’arrivée du quatrième partenaire, et se précipita dans la salle au moment où l’horloge tintait pour la dixième fois.

« Il y a un télégramme pour Harris T. Kymbale… cria l’employé du télégraphe.

— Présent !… » répondit le chroniqueur en chef de la Tribune, qui tomba sans connaissance sur un banc.

Le protégé de saint Cycle était arrivé à temps, grâce au dévouement et à l’énergie de ses compagnons. Quant à MM. Will Stanton et Robert Flock, avec quinze lieues parcourues en quarante-six minutes et trente-trois secondes, ils battaient le record de vitesse des cinq parties du monde !