Le Trésor de Carcassonne/10

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H. Laurens, Éditeur (p. 75-84).


Une troupe de cavaliers sortis du bois.

X

LES BATTEURS D’ESTRADE

Ce n’était pas sans raison grave que le Roi, quelques mois auparavant, passant une inspection rapide des places fortes des provinces méridionales, était venu à Carcassonne. La guerre continuait avec Charles-Quint et des bandes espagnoles, débarquées en Roussillon, menaçaient, disait-on, le Languedoc.

Une certaine inquiétude régnait alors dans la province, mais les gens de la Cité se savaient en sécurité derrière leurs inexpugnables remparts. Tant de tours, tant de défenses accumulées ne s’enlevaient pas comme cela, on pouvait bien dormir tranquille.

Cassagnol ne se tourmentait guère. Il avait d’ailleurs l’esprit totalement accaparé par la hantise du trésor qui ne voulait pas se laisser prendre. Il lui semblait jouer à cachecache avec Alaric, lequel méchamment enlevait ce trésor et le changeait de cachette, chaque fois que Cassagnol brûlait.

Depuis l’affaire de la Tête-Noire, après quelques jours d’humeur sombre, il s’était remis à l’œuvre, non pas la pioche mais le crayon à la main. Cette fois, il ne voulait marcher qu’à coup sûr. Et il s’était mis à tracer des plans sur le papier. Ce n’était pas commode, il n’avait pas l’habitude et il perdait un peu la tête, mais il voulait arriver à bien marquer les endroits déjà fouillés pour chercher ailleurs la bonne direction.

La poursuite passionnante de ces richesses, qui toujours fuyaient, ne devait pourtant pas lui faire négliger ses autres occupations. Tant que le trésor ne serait pas en sa possession, il ne fallait pas laisser les gens s’apercevoir que le joyeux troubadour d’autrefois manquait un peu de verve maintenant, dans les fêtes et réjouissances. Le pain quotidien de la famille en dépendait.

Et Cassagnol, délaissant ses préoccupations, s’en allait aujourd’hui en un gros village au sud de Carcassonne, faire danser les gens à la noce d’un riche vigneron. Deux jours de danses. On avait fait prix : un demi-écu, deux poules et rafraîchissements à discrétion. C’était bien payé, Cassagnol ne pouvait dédaigner une si gentille recette.

En arpentant les chemins rocailleux Cassagnol s’efforçait de se mettre en train et chantonnait ses plus gaillardes chansons. Tout son vaste répertoire y passait : chansons à danser, chansons à boire, chansons à se battre, complaintes, poèmes des cours d’amour d’autrefois… Il se faisait ainsi la gorge aussi sèche que les croupes de la montagne, mais n’allait-il pas trouver de quoi la remettre en état dès l’arrivée ? Il fallait bien apporter la soif à la noce, pour ne pas faire injure au vigneron.

La première journée tout alla convenablement. Pour commencer Cassagnol conduisit les mariés à l’église en solennité, puis il ramena la compagnie à la maison, à une demi-lieue du bourg, et les réjouissances commencèrent, festins par belles tablées sous l’ormeau, rondes et danses par un beau soleil qui faisait apprécier l’ombre fraîche et les vins du pays.

Mais subitement vers le soir toute cette joie fut changée en épouvante. La mariée et le marié qui tenaient la tête d’une folle sarabande faillirent tomber sur leurs talons, tandis que la flûte de Cassagnol s’arrêtait sur une horrible fausse note. Le tocsin sonnait à l’église du bourg.

Les couples de danseurs demeuraient sur place pétrifiés par un coup d’émotion, puis s’agitaient éperdus. Que se passait-il ? Quelle catastrophe fondait sur le pays ? La réponse ne se fît pas attendre. Des clameurs retentirent au loin, et l’on vit des gens dégringoler la côte en criant, tandis que des lueurs d’incendie paraissaient sur divers points.

— Les Espagnols ! les Espagnols !

Le tocsin ne sonnait plus. Par les premiers fuyards on fut renseigné bien vite.

C’était la fin d’une belle journée, on rentrait tranquillement des champs ou des vignes, on ramenait les bestiaux, lorsque tout à coup une troupe de cavaliers sortant des bois s’était ruée sur les premières maisons et commençait à piller.

On croyait bien loin ces bandes espagnoles, arrêtées sur la côte à l’attaque ou à l’occupation de quelques petits ports, tandis qu’elles poussaient subitement leur pointe dans le pays. Que faire ? Combien les assaillants étaient-ils ? La peur grossissait leur nombre. Ils mettaient le bourg au pillage et enlevaient tous les bestiaux. Les clameurs redoublaient là-haut et les flammes des incendies montaient dans le ciel.

— Vite à Carcassonne ! Les provisions, ne laissez pas les provisions, il faut tout emporter ! s’écria Cassagnol, en vidant soigneusement un broc pour se donner des jambes.

Quelques garçons précautionneux s’étaient déjà jetés sur les victuailles préparées pour le repas après les danses. Tout fut bientôt enlevé, chacun prit sa part et l’on n’oublia pas les canards et les poulets à demi-cuits, ni ceux que l’on se préparait à faire rôtir.

— À Carcassonne ! à Carcassonne ! répéta Cassagnol. Et toute la noce éperdue lui emboîta le pas, suivie par bon nombre de malheureux fuyant le village incendié. Lugubre fin d’une journée si joyeusement commencée. Et les bonnes gens qui avaient une après-midi de danse dans les jambes, les jeunes filles et les matrones qui sautaient si gaillardement tout à l’heure, considéraient avec effroi la longue route à faire. Heureusement, on recueillit à travers champs plusieurs chevaux, des ânes et même une génisse effarés par le tumulte ; les plus fatigués se juchèrent dessus et l’on se hâta vers Carcassonne.

Cassagnol, après avoir d’abord entraîné un peu rapidement les fuyards, modéra le mouvement quand on eut abattu une ou deux lieues. Ce n’était plus la peine de marcher si vite puisqu’on avait mis une assez bonne distance entre le danger et soi ; d’ailleurs, inutile d’arriver à Carcassonne au milieu de la nuit, les portes fermées ne s’ouvriraient pas. Donc on pouvait respirer et prendre son temps.

Les gens de la noce restaient groupés autour de Cassagnol et montraient leur désolation, maintenant qu'on allait moins vite. La mariée pleurait avec sa mère, sa belle-mère et toutes les tantes, les cousines, les compagnes. Le marié tempêtait plein de rage. Une journée si bien commencée !

La noce en déroute.

Ces gémissements fendaient le cœur du sensible Cassagnol ; il ne pouvait pourtant pas faire marcher cette troupe lamentable aux sons de la flûte, ou bien organiser une sauterie dans les fossés de la Cité quand on fut arrivé devant la haute silhouette sombre de la Porte Narbonnaise. Ah, le matin parut long à venir, bien que le soleil se levât de bonne heure.

Enfin des cloches tintèrent en ville, à la cathédrale l’Angelus sonna. On pouvait entrer.

Cassagnol s’en vint à l'avancée de la porte héler le sergent de garde qui s’obstinait à dormir.

— Holà, c’est moi, Cassagnol, hé, sergent, réveille-toi, tu me reconnais bien !

— Voilà ! voilà ! dit enfin le sergent dont on entendait les bâillements scandant les grincements des chaînes du pont-levis.

Enfin le pont-levis tomba.

Le matin parut long à venir.

— Ah ça, dit le sergent stupéfait à la vue de ces gens en habits de fête couverts de poussière, dis donc, joyeux troubadour, tu nous amènes une noce à cette heure-ci ?

— Oui, c’est une noce, soupira Cassagnol en bâillant à son tour, mais quelle drôle de noce !

— Et ta flûte ? tu ne joues pas de ta flûte ? Ma flûte, ma flûte, les Espagnols ont failli me la prendre !… Oui, ce sont des épousailles bousculées par les Espagnols… Ma noce a fait quatre lieues cette nuit et elle a
Le sergent, de la Porte Narbonnaise.
couché dans le fossé en attendant l’ouverture des portes… Allons, passons vite, il faut que j’aille parler à M. le Sénéchal… Peut-être ferais-tu bien, en attendant, de relever le pont-levis.

Les gens de la noce n’avaient plus la force de gémir. Cassagnol, ayant mis en quelques mots le sergent au courant des événements de la nuit, les poussa en avant.

Quelques minutes après, Colombe occupée à son ménage au milieu de ses enfants à peine réveillés ou dormant encore, fut ébahie autant qu’épouvan tée de voir tout à coup son jardin et sa maison envahis par ces gens inconnus, poussiéreux, qui se traînaient à peine et semblaient à bout de souffle, mais Cassagnol parut derrière pour la rassurer.

— Entrez ! entrez tous ! cria-t-il, asseyez-vous sur des sièges ou par terre, comme vous pourrez, reposez-vous… Colombe, fais asseoir la mariée… on te racontera… la noce, le tocsin, les Espagnols… Moi je cours prévenir M. le Sénéchal et je reviens !…

La maison fut bientôt pleine de gens assis ou couchés par terre, d’autres dans le jardin s’allongeaient sur l’herbe ou sur les légumes de Cassagnol ; tout le monde parlait à la fois et Colombe connut toute la catastrophe. La mariée pleurait et avec elle tous les petits Cassagnol, tandis que, la tête hors de son appentis, Belleàvoir, se mettait a braire tristement en signe de protestation.

Cassagnol fut longtemps à revenir, sans doute il était retenu par M. le Sénéchal. Les gens de la noce installaient un campement tant bien que mal ; les uns s’endormaient, d’autres entamaient les provisions emportées, on amassait du bois devant le Grand-Puits pour faire rôtir les canards plumés sauvés du désastre.

Les mauvaises nouvelles s’étaient vite répandues en ville, on courait à la Porte Narbonnaise où la garde avait levé le pont-levis. La place du Grand-Puits était pleine de gens amassés autour de la noce infortunée.

Au grand soulagement de Colombe désespérée qui ne savait plus où donner de la tête et songeait à se réfugier à la cave, Cassagnol enfin reparut. Il eût peine à traverser les groupes qui le tiraillaient pour avoir des nouvelles vraies.

— Ce n’est rien ! ce n’est rien ! cria-t-il, M. le Sénéchal répond de tout, il dit que chacun se tranquillise et retourne à son logis… M. le Sénéchal s’occupe des pauvres villageois réfugiés en nos murs, on va leur trouver un asile dans les bâtiments du château, il y a de la place…

Enfin il put rentrer en sa maison, Colombe larmoyante se jeta dans ses bras pendant que les enfants s’accrochaient à ses jambes.

— Allons, du calme ! du calme ! dit-il.

— Antoine, tu n es pas blessé ? fit Colombe, tu es bien sûr de n’être pas blessé ?

— Ni tué non plus, j’en suis certain…

— Eh bien ? Eh bien ? interrogeaient anxieusement les parents des mariés, que dit M. le Sénéchal ?

— On va vous loger, pauvres gens, on va vous mener au château, ce n’est pas la place qui manque, mais soyez calmes, M. le Sénéchal ne veut pas que vous inquiétiez la population par des récits alarmants… Tout va s’arranger, il répond de tout !

Les gens de la noce soupirèrent.

— Mon Dieu ! fît Colombe, allons-nous être attaqués ?

— Tu te tourmentes toujours !… Voici ce qu’a dit M. le Sénéchal… Àpropos, et ma flûte ? où est ma flûte ? qu’est devenue ma flûte dans tout ce bouleversement ?… Je l’ai rapportée, il faut me la trouver…

— Voilà, papa, voilà ! s’écria Cathounette bondissant vers son lit sur lequel était assise une grosse cousine de la mariée qui fermait les yeux de fatigue et somnolait malgré tout le bruit.

Cathounette fît lever la bonne femme et tira de dessous la couverture la flûte qu’elle avait enveloppée et cachée.

— À la bonne heure, très bien, embrasse-moi, Cathounette, tu es une fille sérieuse… Donc, reprit Cassagnol, voici ce qu’a dit M. le Sénéchal :

— Si les soudards de Charles-Quint veulent venir, on les recevra… vous avez vu ces Espagnols, ont-ils des ailes dans le dos ? — Je ne crois pas, monsieur le Sénéchal. — Non ? les Espagnols n’ont pas d’ailes ? Alors il suffit que j’aie les clefs de la ville dans ma poche. Carcassonne peut se rire de tout ennemi que la nature n’a pas pourvu d’ailes pour passer par-dessus les cinquante ou soixante tours de sa double enceinte ! Qu’on se souvienne de dame Carcas qui tint sept ans contre l’empereur Charlemagne ; moi je me charge de tenir plus longtemps qu’elle !… Voilà ce que M. le Sénéchal m’a chargé de dire à tout le monde…

— Oui mais, glissa tout bas Colombe à l’oreille de Cassagnol, et le souterrain ?

— Quel souterrain ?

— Le souterrain du Grand-Puits ! S’ils arrivaient par là ? Tout ça Antoine, c’est ta faute, j’en ai bien peur ? C’est la vengeance des fées et des Wisigoths !

— Tu deviens tout à fait folle, ma pauvre Colombe ?… Mais tais-toi, on vient chercher nos pauvres gens, il faut que je conduise ma noce jusqu’au château.


La mariée.