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Le Trésor de Mr. Toupie/09

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Librairie Hachette (p. 53-56).
DANS L’AUTOMOBILE JAUNE



Colette, qui savait conduire à merveille, avait franchi rapidement la distance qui sépare Auray de Vannes. Pendant ce temps sa colère s’était un peu calmée ; elle songeait d’ailleurs à la figure qu’avait dû faire son frère en la voyant s’éloigner avec l’automobile. Comment reviendrait-il ? se demandait-elle avec une pointe de malice. Au fond elle était bien certaine qu’il ne s’embarrasserait pas pour si peu.

Mais Mlle Marlvin poussa des cris d’effroi à la vue de Colette revenant seule dans l’automobile jaune. Elle blâma énergiquement sa conduite. Avoir abandonné son frère était pour elle une inqualifiable action. Elle le récompensait bien mal, par son ingratitude, de la gentillesse qu’il avait de l’accompagner dans une expédition qui n’avait aucun intérêt pour lui.

Colette écouta cette mercuriale en tirant, suivant son habitude quand elle était embarrassée, ses boucles de cheveux sur ses yeux. Oui, elle comprenait parfaitement qu’elle avait mal agi, mais aussi n’était-ce pas tentant de filer ainsi en conduisant une automobile ?

« Aussi, mademoiselle, pourquoi nous avez-vous dit d’aller à Auray, puisqu’il s’agit d’une Sainte Anne ? reprit-elle en relevant la tête.

— Je vous ai dit que la Bretagne était remplie de statues qui sont l’objet de pèlerinages, mais je n’ai rien spécifié. En tout cas, lorsqu’on veut prendre part à un concours, il faut en étudier soi-même les données. D’ailleurs, c’est bien fini maintenant. Demain nous reprendrons le chemin d’Arles. Ce voyage est trop rempli d’imprévus et je ne puis en assumer la responsabilité. »

Et, sans regarder Colette, Mlle Marlvin rentra dans sa chambre en fermant la porte derrière elle.


colette vit de nombreuses et antiques
statues.

Qui fut marri ? Ce fut Colette qui ne s’attendait pas à une telle fermeté de son institutrice. Elle resta quelques instants immobile, puis elle secoua la tête dans un mouvement de révolte, descendit et se posta près de la porte de l’hôtel pour guetter le retour de son frère.

Elle n’était pas depuis dix minutes en observation, qu’elle entendit tout à coup un vacarme au bout de la rue et aperçut un cavalier monté sur un cheval couvert de poussière et qui s’avançait à grande allure. C’était Paul, qui s’arrêta net devant le perron. Sautant à bas de sa monture, il saisit Colette dans ses bras en S’écriant :

« Chère petite sœur, tu ne te doutes pas que tu m’as fait faire la plus délicieuse promenade de ma vie ! »

Il tendit la bride du cheval à un garçon de l’hôtel (tout le monde était accouru sur le seuil pour voir quel était ce cavalier fougueux).

« Mettez la bête à l’écurie et bouchonnez-la comme il faut. Ne lui donnez ni à manger ni à boire pour l’instant, car elle a trop chaud… J’irai la voir dans une demi-heure. Je pense que vous savez soigner un cheval ?

— Eh oui, m’sieu, je suis resté cinq ans chez m’sieu Pavac, l’éleveur d’Auray.

— Cette bête vient de chez lui. Alors, c’est parfait !… »

Puis, se tournant vers Colette qui n’était pas encore revenue de son étonnement :

« Je l’ai achetée, cette jument. Elle s’appelle Helgoat. Ce sera un souvenir de notre voyage en Bretagne… Mais dis donc, petite farceuse, c’est comme ça que tu voulais abandonner ton vieux frère ?

— Oh ! je savais bien que tu te débrouillerais pour revenir vite, Mais ce que mademoiselle m’a grondée ! Et puis, tu sais, elle veut retourner immédiatement à Arles ; elle en a assez du voyage… Ça, c’est triste. »

Paul regarda sa sœur en riant.

« Non, ça ne se fera pas… C’est une plaisanterie. À propos, il y a ici des chevaux excellents ; je vais écrire à papa. Je pourrais en acheter plusieurs paires : ça serait une très bonne affaire…

— Et que décides-tu pour notre voyage ?

— Nous allons nous arranger pour parcourir rapidement la Bretagne en automobile ; ensuite nous verrons… Mais allons trouver Mlle Marlvin. »

Une fois de plus la pauvre institutrice constata que Colette finissait par avoir toujours le dernier mot. Elle dut céder aux instances de Paul qui se montrait extrêmement indulgent pour le mauvais tour que lui avait joué sa sœur.

« C’est ça, s’écria Colette qui avait déjà repris entrain et gaîté, nous partirons le matin et nous ne nous arrêterons que pour nous coucher. De cette façon, nous finirons très vite notre inspection. Vous voyez, mademoiselle, ajouta-t-elle en se tournant vers son institutrice dont le visage désolé était comique, il ne faut pas vous attrister. »

Pendant les jours qui suivirent, l’automobile jaune parcourut la Bretagne, avec la vitesse d’un bolide : le soir, les voyageurs gagnaient leur gîte à des heures très variables. Tantôt on atteignait un lieu habitable vers sept heures : dans ce cas on dînait, puis, après une petite promenade, Paul et sa sœur se couchaient, harassés de fatigue. Quelquefois, retardés par la visite d’un monument, d’un site, ce n’était que bien avant dans la nuit que les voyageurs gagnaient hôtel de petite ville ou auberge de campagne. Mlle Marlvin était au désespoir. Colette riait, tandis que Paul fumait philosophiquement des cigarettes.

Nos voyageurs allèrent au gré de la fantaisie et des caprices de Colette, c’est-à-dire presque toujours au hasard, à travers le Morbihan, le Finistère et les Côtes-du-Nord, dans toutes les localités connues pour être des lieux de pèlerinage, ou tout au moins renfermant chapelle, statue, etc, vénérée par les gens du pays. Mais Colette, avec désespoir, ne voyait jamais que des statues de saintes ou de saints, ou des calvaires ! Et puis, le temps était souvent couvert, d’un gris sombre. Il ventait dur et parfois il pleuvait.

Cependant, ils arrivèrent à Locronan, près de Douarnenez, par une journée éblouissante de soleil. Le bourg était en pleine effervescence. Une foule énorme le remplissait. Ce n’était que Bretons et Bretonnes, en pittoresques costumes, chacun évoquant le coin de Bretagne d’où était originaire celui ou celle qui le portait. On ne voyait que coiffes aux formes infiniment variées, dont les ailes voltigeaient au vent, grands chapeaux, robes et gilets couverts de broderies de couleur. Des mendiants, des infirmes, psalmodiaient leurs plaintes et leurs supplications. Des cercles se formaient autour de musiciens et de chanteurs ambulants qui exécutaient quelque vieille complainte dont l’origine se perd dans la nuit des temps… Des marchandes, devant un éventaire où s’étalaient chapelets, statuettes de bois, souvenirs divers, sollicitaient les acheteurs. Des reposoirs décorés de feuillages et fleuris de roses s’élevaient çà et là.

On célébrait, en effet, cette année, le pardon de la Grande Troménie, qui n’a lieu que tous les six ans et qui commence le deuxième dimanche de juillet pour durer huit jours. Plus de vingt-mille pèlerins étaient déjà venus, surtout de la Basse-Cornouaille, à ce pardon en l’honneur de saint Ronan qui a son tombeau à Locronan. Et il en arrivait encore !

Colette et son frère assistèrent à la procession qui se rend de Locronan vers Plonévez-Porzay, la chapelle de Kergoat et la forêt du Duc, et s’arrête en un endroit élevé d’où l’on a vue sur la baie de Douarnenez.

Le temps était splendide. Sous le ciel bleu, la terre la côte, la mer, prenaient des teintes méridionales.

« Tiens, dit Paul, on dirait la Méditerranée. »

Mais Colette se récria :

« La Méditerranée… La Méditerranée… Elle, au moins, est toujours bleue ! Tandis qu’ici… »

Au retour, la procession traversa une lande où se dressait un rocher dont la forme bizarre rappelait vaguement celle d’un cheval, et qui, dans la région, passe pour être la jument pétrifiée de saint Ronan. Le cortège fit plusieurs fois le tour du rocher ; en tête, un vieux bonhomme agitait une clochette, sollicitant les aumônes des spectateurs. Après avoir passé sous plusieurs reposoirs en forme d’arcades, la procession rentra à Locronan vers six heures et demie.

Le séjour des Dambert en Bretagne ne se prolongea d’ailleurs pas beaucoup. Au retour, Colette et son frère s’arrêtèrent à Dol. Ils logèrent à l’hôtel du Menhir du Champ-Dolent et furent servis par Fiacre. L’hôtel était bondé de voyageurs. Plusieurs familles avec de nombreux enfants, garçons et filles, s’y étaient établis ; les jeunes collégiens de dix à quinze ans n’y étaient pas rares. Comment reconnaître les concurrents au milieu de cette foule ?


une foule de bretons étaient venus pour le pardon.


Mais n’oublions pas que Colette était curieuse et Fiacre bavard. Au bout de deux jours, après quelques questions posées par la fillette, elle sut l’histoire de Procope, de Charles et d’Arthur.

Colette s’enthousiasma pour les deux amis ; elle aurait voulu les rencontrer, mais ils étaient partis !

« Où sont-ils allés ? demanda Colette à Fiacre qui, pour la troisième fois, lui faisait le récit de la nuit tragique.

— Je ne sais pas, » commença par répondre Fiacre d’un air mystérieux car il ne voulait pas nuire à Charles et à Arthur pour lesquels il se sentait plein de sympathie.


en voyant colette revenir seule, mlle marlvin fut atterrée.

Mais il ne sut pas résister aux supplications de Colette et il finit par lui souffler ce simple mot : Pyrénées.

Le lendemain, l’automobile jaune quittait la Bretagne…