Le Tueur de daims/Chapitre XVII

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome dix-neuvièmep. 261-278).

CHAPITRE XVII.


Là, vous autres saints sages, voyez vos lumières et vos astres ; vous avez voulu être dupes et victimes, et vous l’êtes. Cela vous suffit-il ? ou faut-il que je vous trompe de nouveau, tandis que le frisson vit encore dans vos cœurs si sages ?

Le feu, la pirogue, et la source près de laquelle Deerslayer commença sa retraite, auraient formé les angles d’un triangle presque équilatéral. La distance du feu à la pirogue était un peu moindre que celle du feu à la source, tandis que la distance de la source à la pirogue était à peu près égale à celle qui séparait les deux premiers points qui viennent d’être désignés. Cependant ces distances sont ainsi calculées en droite ligne, ligne que les fugitifs ne pouvaient suivre, car ils furent obligés de faire un détour pour se mettre à couvert dans les buissons, et de suivre ensuite la courbe que décrivait le rivage. Ce fut avec ce désavantage que le jeune chasseur battit en retraite, désavantage qu’il sentit d’autant mieux, qu’il connaissait les habitudes de tous les Indiens, qui manquent rarement, dans les cas d’alarme soudaine, et surtout quand ils sont au milieu d’un couvert, de faire suivre sur les flancs les ennemis qu’ils poursuivent, afin de les rencontrer sur tous les points, et s’il est possible, de leur couper la retraite. Il crut possible qu’ils eussent adopté en ce moment quelque expédiant semblable, car il entendait le bruit de leurs pieds, non-seulement derrière lui, mais sur ses côtés, les uns se dirigeant vers la montagne en arrière, les autres vers l’extrémité de la pointe, dans une direction opposée à celle qu’il allait prendre lui-même. La célérité devenait donc de la plus grande importance, car ses ennemis pouvaient se réunir sur le rivage avant qu’il fût arrivé à la pirogue.

Quelque pressante que fût la circonstance, Deerslayer hésita un instant avant de s’enfoncer dans les buissons qui bordaient le rivage. Cette scène l’avait agité, et lui avait donné une fermeté de résolution à laquelle il avait été étranger jusque alors. Quatre ennemis sur la hauteur se dessinaient à ses yeux sur un fond bien éclairé par le feu, et l’un d’eux pouvait être sacrifié en un clin d’œil. Les Indiens s’étaient arrêtés pour donner à leurs yeux le temps de chercher dans l’obscurité la vieille dont le cri les avait alarmés. Avec un homme moins habitué aux réflexions que le chasseur, la mort de l’un d’eux aurait été certaine. Heureusement il fut plus prudent. Sa carabine se baissa vers celui des Indiens qui était un peu en avant des autres ; il ne voulut pourtant ni l’ajuster, ni faire feu, mais il disparut dans les broussailles. Gagner le rivage, et le suivre jusqu’à l’endroit où Chingachgook l’attendait dans la pirogue avec Hist, ce ne fut l’affaire que de quelques moments. Ayant jeté sa carabine au fond de la pirogue, il se baissait pour pousser la nacelle en pleine eau, quand un Indien agile et vigoureux sauta du milieu des buissons, et lui tomba sur le dos comme une panthère. Tout tenait alors à un fil ; un seul faux pas, et tout était perdu. Avec une générosité qui aurait rendu un Romain illustre à jamais, mais qui, dans la carrière d’un être si simple et si humble, aurait été ignorée du monde entier si elle n’eût été consacrée dans cette histoire sans prétentions, Deerslayer réunit toutes ses forces pour un effort désespéré, et poussa la pirogue avec une vigueur qui l’envoya en un instant à cent pieds dans le lac ; mais il tomba lui-même dans l’eau, entraînant nécessairement son ennemi avec lui.

Quoique l’eau fût profonde à quelques toises du rivage, elle ne venait qu’à la hauteur de la poitrine d’un homme à l’endroit où les deux ennemis étaient tombés ; mais c’en était assez pour faire périr le chasseur, car se trouvant sous l’Indien, il avait un grand désavantage. Cependant il avait les mains libres, et le sauvage fut obligé de se relever pour respirer. Deerslayer en fit autant, et pendant une demi-minute il y eut entre eux une lutte terrible. C’était comme un alligator attaquant une proie en état de lui résister, et chacun d’eux tenait les bras de l’autre peur l’empêcher de faire usage du couteau meurtrier. On ne peut savoir quelle aurait été la fin de ce combat à mort, car une demi-douzaine de sauvages s’étant jetés à l’eau pour donner du secours à leur compagnon, Deerslayer se rendit prisonnier, avec une dignité égale à son dévouement.

Quitter les bords du lac et conduire leur nouveau prisonnier près du feu qu’ils avaient allumé, fut l’affaire de quelques instants. Les sauvages étaient si occupés de la lutte qui venait d’avoir lieu et de la manière dont elle s’était terminée, qu’aucun d’eux n’aperçut la pirogue, quoiqu’ils en fussent si près que Chingachgook et Hist entendaient distinctement chaque mot qui était prononcé. Les Indiens s’éloignèrent donc, les uns continuant à poursuivre Hist le long du rivage, la plupart retournant vers le feu. L’antagoniste de Deerslayer, que celui-ci avait presque étranglé, avait alors repris haleine, et il recouvra assez de force pour raconter à ses compagnons de quelle manière Hist s’était échappée. Il n’était plus temps de chercher à la reprendre ; car dès que le Delaware avait vu emmener son ami dans les buissons, il avait pris les rames, et dirigé sans bruit la légère nacelle vers le milieu du lac pour la mettre hors de la portée du mousquet, après quoi il chercha à rejoindre l’arche.

Quand Deerslayer fut arrivé près du feu, il se trouva entouré de huit sauvages à figure farouche, parmi lesquels il reconnut son ancienne connaissance Rivenoak. Dès que celui-ci eut jeté les yeux sur le prisonnier, il parla à part à ses compagnons, qui ne purent retenir une exclamation de surprise et de plaisir, quoiqu’à voix basse, en apprenant que le blanc, objet de leur merci ou de leur vengeance, était celui qui avait tout récemment donné la mort à un de leurs guerriers de l’autre côté du lac. Il ne se mêlait pas peu d’admiration dans les regards féroces qu’ils jetaient sur leur captif, et cette admiration était excitée autant par le sang-froid qu’il montrait en ce moment que par l’exploit qui avait coûté la vie à leur compagnon. On peut dire que ce fut le commencement de la grande réputation dont Deerslayer, ou Hawkeye, comme on l’appela par la suite, jouit parmi toutes les tribus de New-York et du Canada ; réputation qui était certainement moins étendue et moins connue que celle qu’on peut acquérir dans un pays civilisé, mais qui trouvait une compensation à ce qui lui manquait à cet égard, en ce quelle était juste et méritée, et qu’il ne la devait ni aux intrigues ni aux manœuvres.

On ne lia pas les bras de Deerslayer, et on lui laissa le libre usage de ses mains, après lui avoir retiré son couteau. Les seules précautions qu’on prit pour s’assurer de lui, furent de le surveiller de près, et de lui attacher les deux jambes avec une forte corde d’écorce, qui ne l’empêchait pas de marcher, mais qui ne lui permettait pas de chercher à s’échapper en courant. On ne prit même cette dernière précaution qu’après avoir examiné ses traits à la lueur du feu, et y avoir reconnu un caractère de fermeté et de détermination. Deerslayer avait regardé comme probable que les Indiens le garrotteraient quand ils voudraient dormir ; mais avoir les jambes liées à l’instant même où il venait d’être fait prisonnier, c’était un compliment à sa prouesse dont il pouvait être fier, et une preuve qu’il avait déjà acquis de la réputation. Tandis que de jeunes indiens attachaient la corde à ses jambes, il se demanda si Chingachgook aurait été traité de même s’il était tombé entre les mains des Mingos. Le jeune chasseur ne devait pas uniquement sa réputation parmi eux au succès qu’il avait obtenu dans son combat contre leur compagnon, car les événements de cette nuit l’avaient considérablement augmentée. Ignorant les mouvements de l’arche et l’accident qui avait fait découvrir leur feu, ils attribuaient la découverte de leur nouveau camp à la vigilance et à la dextérité d’un ennemi si habile. La hardiesse avec laquelle il s’était aventuré sur la pointe, l’enlèvement ou l’évasion de Hist, la force avec laquelle il avait lancé la pirogue à la dérive, étaient des anneaux importants dans la chaîne des faits qui étaient la fondation de sa renommée naissante. Les Indiens avaient été témoins de la plupart de ces circonstances ; d’autres leur avaient été expliquées, et ils les comprenaient toutes parfaitement.

Tandis que Deerslayer était l’objet de tant de compliments et de marques d’admiration, il n’en éprouva pas moins quelques-uns des inconvénients de sa situation. On lui permit de s’asseoir sur le bout d’un tronc d’arbre près du feu pour sécher ses habits. Celui qui venait d’être son antagoniste était en face de lui, exposant à l’action de la chaleur le peu de vêtements qu’il avait, et portant quelquefois une main à son cou, sur lequel on apercevait encore les marques de la pression des doigts du jeune chasseur. Les autres guerriers se consultaient ensemble à deux pas ; car ceux qui avaient été à la découverte étaient revenus, et avaient annoncé qu’ils n’avaient trouvé aucune trace d’ennemis dans les environs du camp. Tel était l’état des choses, quand la vieille femme, dont le nom rendu en anglais était l’Ourse, s’approcha de Deerslayer, les poings serrés et les yeux lançant des éclairs. Jusque-là elle avait été occupée à crier, occupation dont elle s’était acquittée avec beaucoup de succès ; mais, ayant réussi à alarmer tout ce qui était à la portée d’une paire de poumons rendus forts par une longue pratique, elle tourna son attention sur les avaries que ses charmes avaient souffertes dans sa lutte avec le jeune chasseur. Elles n’avaient rien d’alarmant, mais elles étaient de nature à exciter toute la rage d’une femme qui avait cessé depuis longtemps de se faire remarquer par sa douceur, et qui était disposée à se venger sur quiconque se trouverait en son pouvoir du mépris dont elle avait été si longtemps l’objet comme femme et mère de sauvages. Si les marques de sa lutte avec Deerslayer n’étaient pas indélébiles, elle en avait assez souffert momentanément pour en conserver un profond ressentiment, et elle n’était pas femme à pardonner un pareil outrage en faveur du motif.

— Excrément des Faces-Pâles ! s’écria cette furie courroucée, secouant le poing sous le nez de Deerslayer, vous n’êtes pas même une femme ! Vos amis les Delawares sont des femmes, et vous n’êtes que leur mouton. Votre peuple vous désavoue, et nulle tribu d’hommes rouges ne voudrait vous avoir dans ses wigwams ; vous vous cachez dans les rangs de guerriers en jupons. Vous vous vantez d’avoir tué le brave ami qui nous a quittés ! Non, sa grande âme a dédaigné de vous combattre, et a abandonné son corps plutôt que d’avoir la honte de combattre contre vous. Mais la terre n’a pas bu le sang que vous avez répandu pendant que son esprit vous méprisait trop pour songer à vous ; il faut qu’il soit essuyé par vos gémissements. Mais quels sons entends-je ? Ce ne sont pas les lamentations d’une Peau-Rouge ; nul guerrier rouge ne grogne comme un cochon. Ces sons partent du gosier d’une Face-Pâle, du sein d’un Anglais, et ils me sont aussi agréables que les chants des jeunes filles. Excrément du monde — chien — hérisson — cochon — crapaud — araignée — Anglais.

La vieille ayant épuisé son haleine et la liste de ses épithètes, fut obligée de s’interrompre un moment, quoiqu’elle continuât à agiter ses poings sous le menton du prisonnier, et que son visage ridé fût enflammé d’un ressentiment féroce. Deerslayer regardait ses efforts impuissants pour lui faire perdre son sang-froid, avec la même indifférence qu’un gentleman, parmi nous, entend les propos offensants d’un misérable fort au-dessous de lui : le jeune chasseur sentant que la langue d’une vieille femme ne doit pas émouvoir un guerrier, et le gentleman sachant que les mensonges et les propos grossiers ne peuvent nuire qu’à celui qui y a recours. Cependant Deerslayer fut préservé pour le moment d’une nouvelle attaque par l’intervention de Rivenoak, qui repoussa la sorcière en lui ordonnant de se retirer et s’avança vers le prisonnier. La vieille obéit ; mais le jeune chasseur comprit fort bien qu’elle saisirait toutes les occasions de le harceler, si elle ne pouvait lui nuire plus sérieusement, tant qu’il serait au pouvoir de ses ennemis ; car rien ne porte la rage à un plus haut degré que la certitude qu’une tentative qu’on a faite pour exciter la colère n’a abouti qu’à faire naître le mépris, sentiment qui est ordinairement le plus impassible de tous ceux qui se trouvent dans le cœur humain. Rivenoak s’assit tranquillement à côté du prisonnier, et après un moment de silence, il entama une conversation que nous traduirons, suivant notre usage, en notre langue, par égard pour ceux de nos lecteurs qui n’ont pas étudié les idiomes des Indiens du nord de l’Amérique.

— Mon ami Face-Pâle est le bienvenu, dit l’Indien avec un air de familiarité, et un sourire dont l’expression était si bien couverte, qu’il fallut toute la vigilance de Deerslayer pour la découvrir, et une bonne partie de sa philosophie pour ne montrer aucune émotion après l’avoir découverte. — Oui, il est le bienvenu. Les Hurons ont un bon feu pour sécher les vêtements d’un homme blanc.

— Je vous remercie, Huron, ou Mingo, comme je préfère vous appeler ; je vous remercie de votre bienvenue et de votre feu ; l’un et l’autre sont utiles dans son genre, et le feu est très-bon, quand on sort d’une source aussi froide que le Glimmerglass. Même la chaleur d’un feu huron peut alors être agréable à un homme qui a le cœur d’un Delaware.

— La Face-Pâle… Mais mon frère a un nom. Un si grand guerrier ne peut avoir vécu sans nom.

— Mingo, répondit le jeune chasseur, son regard et le coloris de ses joues trahissant un peu la faiblesse de la nature humaine ; — Mingo, votre brave m’a nommé Hawkeye, et je suppose que c’est à cause d’un coup d’œil prompt et sûr, quand il avait la tête appuyée sur mes genoux, avant que son esprit partît pour vos forêts bienheureuses, toujours pleines de gibier.

— C’est un beau nom. — Le faucon est sûr de son coup. Mais Hawkeye n’est pas une femme ; pourquoi vit-il avec les Delawares ?

— Je vous comprends, Mingo ; mais nous regardons tout cela comme une invention de quelques-uns de vos démons astucieux. La Providence m’a placé tout jeune parmi les Delawares, et sauf ce que les usages chrétiens exigent de ma nature et de ma couleur, j’espère vivre et mourir dans leur tribu. Je ne renonce pourtant pas tout à fait à mes droits comme homme blanc, et je tâcherai de remplir les devoirs de Face-Pâle dans la compagnie des Peaux-Rouges.

— Bon ! un Huron est une Peau-Rouge aussi bien qu’un Delaware, et Hawkeye ressemble plus à un Huron qu’à une femme.

— Je suppose que vous savez ce que vous voulez dire, Mingo : si vous ne le savez pas, je ne doute point que Satan ne le sache. Mais si vous désirez tirer quelque chose de moi, parlez plus clairement, car on ne peut faire un marché les yeux fermés et la langue liée.

— Bon ! Hawkeye n’a pas la langue fourchue, et il aime à dire ce qu’il pense. Eh bien ! Hawkeye est une connaissance du Rat-Musqué, — c’était le nom que les Indiens donnaient à Hutter ; — il a vécu dans son wigwam, mais il n’est pas son ami. Il n’a pas besoin de chevelures comme un pauvre Indien, et il a tout le courage d’une Face-Pâle. Le Rat-Musqué n’est ni blanc ni rouge, ni chair ni poisson ; c’est un serpent d’eau, qui se tient tantôt sur le lac, tantôt sur la terre, et à qui il faut des chevelures. Hawkeye peut retourner chez lui, et lui dire qu’il a eu plus d’esprit que les Hurons, et qu’il leur a échappé ; et quand les yeux du Rat-Musqué seront dans un brouillard, et qu’il ne pourra voir de sa maison jusque dans les bois, Hawkeye peut ouvrir la porte aux Hurons. Et comment se partagera le butin ? Hawkeye, prendra ce qu’il lui plaira, et les Hurons se contenteront du reste. Quant aux chevelures, elles peuvent aller au Canada, car les Faces-Pâles ne s’en soucient point.

— Eh bien, Rivenoak, car je les entends vous nommer ainsi, je sais ce que vous voulez dire à présent ; quoique vous parliez iroquois, c’est d’assez bon anglais ; et je dois dire que les Mingos sont plus diables que le diable. Oui, sans doute, il me serait assez facile d’aller dire au Rat-Musqué que je me suis tiré de vos mains, et de me faire quelque mérite de cet exploit.

— Bon ! c’est justement ce que j’attends de vous.

— Oui, oui, cela est assez clair ; il ne vous faut pas plus de paroles pour me faire comprendre ce que vous voulez. Quand je serai chez le Rat-Musqué, mangeant son pain, riant et jasant avec ses jolies filles, il faut que je lui couvre les yeux d’un brouillard si épais, qu’il ne puisse voir sa porte et encore moins la terre.

— Bon ! Hawkeye aurait dû naître Huron ! Son sang n’est qu’à demi blanc.

— C’est en quoi vous vous trompez, Huron. Oui, vous vous trompez autant que si vous preniez un loup pour un chat sauvage. J’ai le sang et le cœur blancs, quoique mes habitudes et mes goûts soient un peu rouges. Mais quand le vieux Hutter aura les yeux dans un brouillard, que ses jolies filles seront peut-être endormies, et que le Grand-Pin, comme vous autres Indiens vous appelez Hurry Harry, rêvera à toute autre chose qu’à une trahison, je n’aurai qu’à mettre en vue quelque part une torche pour signal, ouvrir la porte, et laisser entrer les Hurons pour qu’ils prennent leurs chevelures.

— Mon frère se méprend sûrement : il ne peut avoir le sang blanc ; il est digne d’être un grand chef parmi les Hurons.

— J’ose dire que cela serait vrai s’il faisait tout cela. Mais écoutez-moi, Huron, et entendez pour une fois des paroles honnêtes sortir de la bouche d’un homme franc. Je suis né chrétien, et ceux qui viennent d’une telle souche, et qui ont entendu les paroles qui ont été adressées à leurs pères, et qui le seront à leurs enfants jusqu’à ce que la terre et tout ce qu’elle contient aient cessé d’exister, ne peuvent jamais se prêter à une telle perversité. Les ruses peuvent être et sont légitimes dans la guerre ; mais l’astuce, la tromperie, la trahison à l’égard d’amis, ne conviennent qu’à ces Faces-Pâles qui sont des démons ; car je sais qu’il en existe assez parmi eux pour vous donner une fausse idée de notre nature ; mais de pareils hommes sont infidèles à leur sang et à leurs dons, et ils devraient être vagabonds et proscrits sur la terre. Pas un blanc ayant de la droiture ne consentirait à faire ce que vous désirez. Et pour être aussi franc envers vous que je le désire, je vous dirai qu’il en est de même des Delawares ; quant aux Mingos, le cas peut être différent.

Rivenoak écouta ce discours avec un mécontentement évident ; mais il avait un but en vue, et il était trop rusé pour vouloir perdre toute chance d’y arriver en cédant avec trop de précipitation à son ressentiment. Affectant de sourire pendant que Deerslayer parlait ainsi, il eut l’air de l’écouter avec attention, et réfléchit quelques instants avant de lui répondre.

— Hawkeye est-il ami du Rat-Musqué ? demanda-t-il enfin, ou est-il amant d’une de ses filles ?

— Ni l’un ni l’autre, Mingo. Le vieux Tom n’est pas un homme qui puisse gagner mon affection. Quant à ses filles, elles sont certainement assez belles pour gagner le cœur de tout jeune homme ; mais il y a des raisons pour ne pas avoir un grand amour pour aucune d’elles. Hetty est une bonne âme, mais la nature a appesanti la main sur son esprit, pauvre créature !

— Et la Rose-Sauvage ? s’écria Rivenoak, — car la renommée de la beauté de Judith s’était répandue parmi les tribus sauvages aussi bien que parmi les habitants des frontières, et elles lui avaient donné ce nom ; — et la Rose-Sauvage ! le parfum n’en est-il pas assez doux pour qu’elle soit placée sur le sein de mon frère ?

Deerslayer avait trop de délicatesse naturelle pour dire la moindre chose qui pût nuire à la réputation d’une jeune fille qui ne pouvait se défendre ; et ne voulant ni dire ce qu’il pensait, ni faire un mensonge, il garda le silence. Le Huron se méprit sur les motifs du jeune chasseur, et supposa qu’un amour désappointé était la cause de sa réserve. Toujours déterminé à gagner ou à corrompre son prisonnier pour se mettre avec son aide en possession des trésors dont son imagination remplissait le château, il persista dans son attaque.

— Hawkeye parle à un ami ; il sait que Rivenoak est homme de parole, car ils ont trafiqué ensemble, et le trafic ouvre l’âme. Mon ami est venu ici parce qu’une jeune fille tenait une petite corde qui pouvait tirer à elle le corps du guerrier le plus robuste.

— Vous êtes plus près de la vérité, Huron, que vous ne l’avez été depuis le commencement de notre conversation. Oui, cela est vrai. Mais un bout de cette corde n’était pas attaché à mon cœur, et l’autre ne se trouvait pas entre les mains de la Rose-Sauvage.

— Cela est étonnant. L’amour de mon frère est-il dans sa tête et non dans son cœur ? L’Esprit-faible a-t-elle tiré si fort un guerrier si robuste ?

— Vous y voilà encore ! vous devinez quelquefois juste, et quelquefois vous vous trompez. La petite corde dont vous parlez est attachée au cœur d’un grand Delaware, d’un rejeton de la souche des Mohicans, qui vit avec les Delawares depuis la dispersion de sa tribu, et qui est de la famille des Uncas ; il se nomme Chingachgook, ou le Grand-Serpent. Il venu ici, tiré par cette corde, et je l’ai suivi, ou plutôt je l’ai précédé ; car j’y suis arrivé le premier sans être tiré par autre chose que l’amitié, ce qui est bien suffisant pour ceux qui ne sont pas chiches de leur affection, et qui sont disposés à vivre un peu pour leurs semblables aussi bien que pour eux-mêmes.

— Mais toute corde à deux bouts. L’un dites-vous était attaché au cœur d’un Mohican ; et l’autre ?

— L’autre était ici près du feu, il y a une demi-heure. Wah-ta !-Wah le tenait dans sa main, s’il ne tenait pas à son cœur.

— Je comprends ce que vous voulez dire, mon frère, répondit l’Indien d’un ton grave, saisissant pour la première fois le fil des aventures de cette nuit ; le Grand-Serpent étant le plus vigoureux, a tiré le plus fort, et Wah-ta !-Wah a été forcée de nous quitter.

— Je ne crois pas qu’il ait eu besoin de tirer beaucoup, répliqua Deerslayer, riant à sa manière silencieuse aussi cordialement que s’il n’eût pas été prisonnier et qu’il n’eût pas couru le risque d’être torturé et mis à mort ; non, je ne crois pas qu’il ait eu besoin de tirer bien fort. Que le ciel vous aide, Huron ! il aime la jeune fille, la jeune fille l’aime ; et il est au-dessus de l’astuce même des Hurons de séparer deux jeunes gens qui sont unis par un sentiment si puissant.

— Et Hawkeye et Chingachgook ne sont venus dans notre camp que dans ce dessein ?

— C’est une question qui se résout d’elle-même, Mingo. Si une question pouvait parler, elle vous répondrait à votre parfaite satisfaction. Pour quelle autre raison y serions-nous venus ? Et cependant cela n’est pas tout à fait exact ; car nous ne sommes pas entrés dans votre camp ; nous ne nous sommes approchés que jusqu’à ce pin, dont vous pouvez voir la cime derrière cette hauteur. De là nous avons épié vos mouvements aussi longtemps que nous l’avons voulu. Quand nous fûmes prêts, le Grand-Serpent fit son signal, et ensuite tout alla comme nous le désirions, jusqu’au moment où ce vagabond là-bas me sauta sur le dos. Il est bien certain que nous sommes venus pour cela, et non pour autre chose ; et nous avons eu ce que nous venions chercher ici, il est inutile de prétendre le contraire : Wah-ta !-Wah est partie avec l’homme qui est presque son mari ; et quoi qu’il puisse m’arriver, c’est décidément une bonne chose.

— Quel signal fit connaître à la jeune fille que le Grand-Serpent était si près d’elle ? demanda Rivenoak avec plus de curiosité qu’il n’avait coutume d’en montrer.

Deerslayer rit encore, et parut jouir du succès de son entreprise avec autant de joie que s’il n’en eût pas été victime.

— Vos écureuils sont de grands rôdeurs, Mingo, répondit-il, oui, ce sont certainement de grands rôdeurs. Quand les écureuils des autres sont chez eux à dormir, les vôtres courent les champs, sautent sur les branches, et chantent et gazouillent de telle sorte, que même une jeune Delaware peut comprendre leur musique. Eh bien ! il y a des écureuils à quatre pattes, et il y en a à deux jambes ; et parlez-moi des derniers, quand il y a une bonne corde qui attache deux cœurs. Si on les réunit ensemble, l’autre dit quand il faut tirer le plus fort.

Le Huron parut piqué, mais il réussit à réprimer toute marque violente de ressentiment. Il quitta bientôt son prisonnier, et ayant rejoint ses guerriers, il leur communiqua en substance tout ce qu’il venait d’apprendre. L’audace et le succès de leurs ennemis leur inspirèrent, comme à lui, une admiration mêlée de courroux. Trois ou quatre d’entre eux montèrent sur la colline et regardèrent l’arbre, près duquel Deerslayer avait dit que son ami et lui s’étaient postés ; et l’un d’eux descendit même pour aller examiner les traces de pieds qui devaient se trouver sur la terre, afin de vérifier si deux hommes seulement avaient été en cet endroit. Cet examen confirma pleinement le récit du prisonnier, et ils retournèrent près de leur compagnon avec plus de surprise et d’admiration que jamais. Le messager que leur avaient envoyé les autres Hurons campés plus haut sur les bords du lac, et qui était arrivé pendant que Deerslayer et Chingachgook surveillaient leurs mouvements, fut congédié avec une réponse, et remporta sans doute aussi la nouvelle de tout ce qui venait de se passer.

Jusqu’à ce moment, le jeune Indien que Deerslayer et son ami avaient vu avec Hist et une autre Indienne, n’avait cherché à avoir aucune communication avec le prisonnier ; il s’était tenu à l’écart, non-seulement de ses compagnons, mais même des jeunes femmes qui étaient réunies ensemble, à quelque distance des hommes, suivant l’usage, et qui s’entretenaient à voix basse de l’évasion de leur compagne. Peut-être serait-il vrai de dire qu’elles étaient aussi charmées que piquées de cet événement, car leur cœur prenait intérêt aux deux amants, tandis que leur amour-propre aurait désiré le succès complet de leur tribu. Il est possible aussi que les charmes supérieurs de Hist la fissent paraître une rivale dangereuse aux yeux de quelques jeunes filles, et qu’elles ne fussent pas fâchées de ne plus avoir à craindre de perdre leur ascendant. Au total pourtant, le sentiment dominant parmi elles était favorable aux deux amants ; car ni l’état sauvage dans lequel elles vivaient, ni leurs idées sur l’honneur de leur tribu, ni leur condition misérable comme femmes d’Indiens, ne pouvaient entièrement triompher du penchant irrésistible de leur sexe pour les affections du cœur. Une des plus jeunes filles ne put même s’empêcher de rire de l’air inconsolable du jeune Indien, qui pouvait se regarder comme un amant abandonné. Il s’en aperçut, et cette circonstance lui donnant quelque énergie, il s’approcha du tronc d’arbre sur lequel le prisonnier était assis, séchant ses vêtements.

— Voici Catamount[1] ! dit l’Indien, frappant d’une main sa poitrine nue, et prononçant ces mots de manière à prouver qu’il comptait que ce nom produirait un grand effet.

— Et voici Hawkeye, répondit Deerslayer, adoptant le nom sous lequel il savait qu’il serait désormais connu des tribus iroquoises ; mon coup d’œil est prompt. Mon frère saute-t-il bien loin ?

— D’ici aux villages des Delawares. Hawkeye m’a volé ma femme ; il faut qu’il me la ramène, ou sa chevelure, suspendue à un bâton, sèchera dans mon wigwam.

— Hawkeye ne vole rien, Huron ; il n’est pas issu d’une race de voleurs, et il n’a pas reçu le don du vol. Votre femme, comme il vous plaît d’appeler Wah-ta !-Wah, ne sera jamais la femme d’aucune Peau-Rouge du Canada. Son cœur est dans le wigwam d’un Delaware, et son corps est allé le retrouver. Le Catamount est actif, je le sais ; mais il a les jambes trop courtes pour suivre les désirs d’une femme.

— Le Serpent des Delawares est un chien, un pauvre animal qui se tient dans l’eau ; il n’ose se montrer sur la terre, comme un brave Indien.

— Eh bien, Huron, vous n’avez pas mal d’impudence, car il n’y a pas une heure que le Serpent était à cent pas de vous ; et quand je vous ai montré à lui, il vous aurait envoyé une balle pour mesurer l’épaisseur de votre peau, si je n’avais placé sur sa main le poids d’un peu de jugement.

— Hist se moque de lui. — Elle voit qu’il est boiteux, que c’est un pauvre chasseur, et qu’il n’a jamais été sur le sentier de guerre. — Elle prendra pour mari un homme, et non un fou.

— Comment savez-vous cela, Catamount ? répliqua Deerslayer en riant ; comment le savez-vous ? Vous voyez qu’elle est allée sur le lac ; elle préfère peut-être une truite à un chat bâtard. Quant au sentier de guerre, le Serpent et moi nous sommes prêts à convenir que nous n’en avons pas une longue expérience ; mais si nous n’y sommes pas après ce que nous avons fait aujourd’hui, il faut que vous le nommiez comme l’appellent les filles des établissements, le grand chemin du mariage. Suivez mon avis, Catamount, et cherchez une femme parmi les Huronnes, car vous n’en trouverez jamais une de bonne volonté parmi les Delawares.

La main de Catamount chercha son tomahawk, et quand ses doigts en touchèrent le manche, ils furent agités de convulsions, comme s’il eût hésité entre la politique et le ressentiment. En ce moment critique, Rivenoak s’approcha, fit un geste d’autorité qui obligea le jeune Indien à se retirer, et reprit sa première position sur le tronc d’arbre, à côté de Deerslayer. Il y resta quelque temps en silence avec la réserve et la gravité d’un chef indien.

— Hawkeye a raison, dit-il enfin ; sa vue est si bonne, qu’il peut voir la vérité pendant la nuit la plus sombre, et nous avons été des aveugles. C’est un hibou à qui l’obscurité ne peut rien cacher. Il ne doit pas frapper ses amis, il a raison.

— Je suis charmé que vous pensiez ainsi, Mingo ; car, à mon avis, un traître est pire qu’un lâche. Je ne prends au Rat-Musqué d’autre intérêt que celui qu’un homme blanc doit prendre à un autre ; mais c’en est assez pour ne pas le trahir comme vous le désirez. En un mot, suivant mes idées, toutes tromperies, à moins que ce ne soit en guerre ouverte, sont contraires à la loi, et à ce que nous autres blancs nous appelons l’Évangile.

— Mon frère à face pâle a raison ; il n’est pas Indien, et il ne doit oublier ni son Manitou ni sa couleur. Les Hurons savent qu’ils ont un grand guerrier pour prisonnier, et ils le traiteront comme tel. S’il est destiné à la torture, ils lui réservent des tourments qu’un homme ordinaire ne saurait supporter ; et s’il doit être traité en ami, il sera l’ami de tous les chefs.

Tout en lui donnant cette assurance extraordinaire d’estime et de considération, le Huron jetait sur lui un coup d’œil à la dérobée, pour voir comment il prenait ce compliment, quoique la gravité et l’air de sincérité du chef sauvage eussent empêché tout autre qu’un homme habitué aux artifices des Indiens de découvrir ses motifs. Deerslayer faisait partie de cette classe d’hommes qui ne connaissent pas le soupçon ; et sachant quelles sont les idées des Indiens sur la manière de traiter leurs prisonniers pour leur montrer du respect, il sentit son sang se glacer à cette annonce ; mais il sut conserver un aspect si ferme, que l’œil perçant de son ennemi ne put découvrir en lui aucun signe de faiblesse.

— Dieu m’a fait tomber entre vos mains, Huron, et vous ferez de moi ce qu’il vous plaira. Je ne me vanterai pas de ce que je puis faire dans les tourments, car je n’ai jamais été mis à l’épreuve, et personne ne doit parler auparavant ; mais je ferai tous mes efforts pour ne pas faire honte à la nation parmi laquelle j’ai été élevé. Quoi qu’il en soit, je vous prends à témoin que je suis entièrement de sang blanc, et que je n’ai naturellement que les dons qui ont été accordés aux blancs. Par conséquent, si les tourments sont plus forts que moi et que je m’oublie, mettez-en la faute où elle doit être, et n’en accusez ni les Delawares ni leurs alliés et leurs amis les Mohicans. Nous sommes tous créés avec plus ou moins de faiblesse, et je crains que ce ne soit le don d’une Face-Pâle de céder à de grands tourments, tandis qu’ils n’empêchent pas une Peau-Rouge de chanter et de se vanter de ses exploits pour braver ses ennemis.

— Nous verrons. Hawkeye a l’air ferme, et son corps est endurci. — Mais pourquoi serait-il mis à la torture quand les Hurons sont ses amis ? Il n’est pas né leur ennemi, et la mort d’un de leurs guerriers ne jettera pas un nuage éternel entre eux et lui.

— Tant mieux, Huron, tant mieux. Cependant je ne veux rien devoir à une méprise, et il faut bien nous entendre. Je suis charmé que vous n’ayez pas de rancune pour la perte d’un guerrier qui a péri dans la guerre ; mais il n’est pas vrai qu’il n’y ait pas d’inimitié — je veux dire d’inimitié légale — entre nous. En tant que j’ai les sentiments d’une Peau-Rouge, ce sont ceux des Delawares ; et je vous laisse à juger jusqu’à quel point ils doivent être amis des Mingos.

Deerslayer cessa tout à coup de parler, car il aperçut en face de lui une sorte de spectre dont l’apparition subite interrompit son discours et le fit douter un instant de la bonté de ses yeux : Hetty Hutter était debout près du feu, aussi tranquillement que si elle eût fait partie de la tribu.

Tandis que le jeune chasseur et le chef indien épiaient, chacun de son côté, l’émotion qui se peignait involontairement sur la physionomie de l’autre, la jeune fille s’était approchée sans qu’on fît attention à elle, ayant sans doute monté sur le rivage au sud de la pointe, ou près de l’endroit où l’arche avait jeté l’ancre, et elle s’était avancée vers le feu avec cette confiance qui caractérisait sa simplicité, et qui d’ailleurs était justifiée par la manière dont les Indiens l’avaient déjà traitée. Dès que Rivenoak l’aperçut, il la reconnut, et appelant deux ou trois des plus jeunes guerriers, il leur ordonna de faire une reconnaissance, de crainte que cette apparition ne fût l’annonce de quelque nouvelle attaque. Il fit alors signe à Hetty d’approcher.

— J’espère que votre arrivée, Hetty, est un signe que le Serpent et Hist sont en sûreté, dit Deerslayer dès qu’elle eut obéi au geste du Huron. — Je ne crois pas que vous soyez venue ici une seconde fois dans un dessein semblable à celui qui vous y a déjà amenée.

— C’est Judith qui m’a dit d’y venir cette fois-ci, Deerslayer ; elle m’y a conduite elle-même dans une pirogue, aussitôt que le Serpent lui eut fait voir Hist et lui eut conté son histoire. Comme Hist est belle ce soir ! combien elle a l’air plus heureuse que lorsqu’elle était avec les Hurons !

— C’est la nature, Hetty ; oui, cela doit être attribué à la nature. Elle est avec celui qu’elle doit épouser, et elle ne craint plus d’avoir un Mingo pour mari. Judith elle-même, à mon avis, perdrait beaucoup de sa beauté si elle pensait que cette beauté dût être le partage d’un Mingo. Le contentement ajoute toujours à la bonne mine ; et je vous réponds que Hist est assez contente, à présent qu’elle est hors des mains de ces mécréants et près du guerrier dont elle a fait choix. — Ne m’avez-vous pas dit que votre sœur vous a engagée à venir ici ? quelle raison en avait-elle ?

— Elle m’a dit de venir vous voir, et d’engager ces sauvages à accepter d’autres éléphants pour votre rançon. — Mais j’ai apporté la Bible avec moi, et cela fera plus que tous les éléphants qui sont dans la caisse de mon père.

— Et votre père, ma bonne Hetty, et Hurry Harry, sont-ils instruits de votre départ ?

— Non ; ils dorment tous deux. Judith et le Serpent ont cru qu’il valait mieux ne pas les éveiller, de peur qu’il ne leur prît encore envie d’aller chercher des chevelures, car Hist leur a dit qu’il y a dans le camp beaucoup de femmes et d’enfants et peu de guerriers. Judith ne m’a pas laissé de repos que je ne fusse partie pour voir ce qui vous est arrivé.

— Eh bien ! cela est remarquable en ce qui concerne Judith. Pourquoi a-t-elle tant d’inquiétude pour moi ? — Je vois ce que c’est à présent ; oui, j’entends toute l’affaire. Vous devez comprendre, Hetty, que votre sœur craignait que Hurry March ne s’éveillât, et ne vînt se jeter encore une fois entre les mains des ennemis, dans quelque idée qu’ayant été mon camarade de voyage, il devait m’aider dans cette affaire. Hurry fait souvent des bévues, j’en conviens ; mais je crois qu’il ne courrait pas volontiers pour moi autant de risques que pour lui-même.

— Judith n’aime pas Hurry, quoique Hurry aime Judith, répondit Hetty innocemment, mais d’un ton positif.

— Je vous l’ai déjà entendu dire, Hetty ; oui, vous m’avez déjà dit la même chose, mais vous vous trompez. On ne vit pas dans une tribu d’Indiens sans voir quelque chose de la manière dont l’affection agit sur le cœur d’une femme. Quoique je ne sois nullement porté à me marier moi-même, j’ai joué le rôle d’observateur parmi les Delawares, et c’est une affaire dans laquelle les blancs et les rouges agissent absolument de même. Quand l’amour commence, la jeune fille est pensive ; elle n’a des yeux et des oreilles que pour le guerrier qui s’est rendu maître de son imagination. Viennent alors les soupirs, la mélancolie, etc., etc. ; après quoi, et surtout si les choses n’en viennent pas à une déclaration formelle, elle a recours à la calomnie, lui trouve cent défauts, et lui fait un reproche, même de ce qu’elle aime le mieux en lui. Il y a bien des jeunes filles qui prennent cette manière de prouver leur amour, et j’ai dans l’idée que Judith en est une. Je l’ai entendue nier que Hurry fût un garçon de bonne mine, et la jeune fille qui peut nier cela doit en être terriblement éprise.

— Une jeune fille qui aimerait Hurry conviendrait qu’il est beau. Moi, je le trouve très-beau, et je suis sûre que quiconque a des yeux doit penser de même. Judith n’aime pas Harry March, et c’est pourquoi elle lui trouve des défauts.

— Eh bien ! eh bien ! ma bonne petite Hetty, pensez-en ce que vous voudrez. Nous en parlerions jusqu’à l’hiver sans qu’aucun de nous changeât d’opinion, et il est inutile d’en dire davantage. Moi je crois que Judith est fort engouée de Hurry, et que tôt ou tard elle l’épousera ; et je le crois d’autant plus qu’elle en dit plus de mal. J’ose dire que vous pensez tout le contraire ; mais faites attention à ce que je vais vous dire, et faites semblant de n’en rien savoir, — continua cet être, dont l’esprit était si obtus sur un point que les hommes sont ordinairement si habiles à découvrir, et si perçant sur ce qui déjouerait la sagacité de la plus grande partie du genre humain ; — je vois ce qui se passe parmi ces vagabonds. Vous voyez que Rivenoak nous a quittés, et qu’il est à causer là-bas avec ses jeunes gens. Il est trop loin pour que je puisse l’entendre ; mais je vois ce qu’il leur dit. Il leur ordonne de surveiller vos mouvements, — de découvrir l’endroit où la pirogue doit vous attendre, — de vous reconduire à l’arche, et de s’y emparer de tout ce qu’ils pourront. — Je suis fâché que Judith vous ait envoyée ici, — car je suppose qu’elle désire que vous retourniez auprès d’elle.

— Tout cela est arrangé, Deerslayer, répondit Hetty en baissant la voix et d’un ton confidentiel. Vous pouvez vous fier à moi pour tromper le plus fin de tous ces Indiens. Je sais que j’ai l’esprit faible, mais j’ai quelque bon sens, et vous verrez comme je m’en servirai pour m’en aller quand je n’aurai plus rien à faire ici.

— Hélas ! ma pauvre fille, je crains que cela ne soit plus facile à dire qu’à faire. C’est une race venimeuse de reptiles, et, pour avoir perdu Hist, ils n’ont rien perdu de leur poison. Du moins je suis charmé que le Serpent leur ait échappé avec Hist ; car, par ce moyen, il y aura deux êtres heureux, au lieu que, s’il fût tombé entre les mains des Mingos, il y en aurait eu deux malheureux, et un troisième qui aurait été loin d’être ce qu’un homme aime à se sentir.

— Et à présent, Deerslayer, vous me faites songer à une partie de ma mission que j’avais presque oubliée. Judith m’a chargée de vous demander ce que vous croyez que les Hurons vous feraient si l’on ne pouvait réussir à racheter votre liberté, et ce qu’elle pouvait faire pour vous servir, — oui, c’était la partie la plus importante de ma mission, — ce qu’elle pouvait faire pour vous servir.

— Vous avez raison de le penser, Hetty ; mais n’importe. Les jeunes filles sont sujettes à attacher le plus d’importance à ce qui touche leur sensibilité. Mais n’importe, encore une fois ; agissez comme vous l’entendrez ; pourvu que vous ayez bien soin que ces vagabonds ne s’emparent point d’une pirogue. Quand vous serez de retour dans l’arche, dites-leur de s’y tenir bien enfermés, et de changer souvent de place, surtout pendant la nuit. Il ne peut se passer beaucoup d’heures avant que les troupes qui sont sur la rivière entendent parler de cette incursion des sauvages, et alors vos amis peuvent attendre du secours. Du lac au fort le plus voisin il n’y a qu’une journée de marche, et de bons soldats ont de longues jambes quand les ennemis sont dans les environs. Tel est mon avis ; et vous pouvez dire à votre père et à Hurry que la chasse aux chevelures ne sera pas profitable à présent que les Mingos ont pris l’éveil, et que la seule chose qui puisse les sauver d’ici à l’arrivée des troupes, c’est de maintenir une bonne ceinture d’eau entre eux et les sauvages.

— Que dirai-je de vous à Judith, Deerslayer ? Je sais qu’elle me renverra ici si elle ne sait pas la vérité.

— Eh bien ! dites-lui la vérité ; je ne vois pas de raison pour ne pas dire à Judith Hutter la vérité sur moi aussi bien qu’un mensonge. Je suis prisonnier des Mingos, et la Providence seule sait ce qui en arrivera. — Baissant alors la voix, il ajouta : — Écoutez-moi, Hetty, vous avez l’esprit un peu faible, il faut en convenir, mais vous connaissez quelque chose des Indiens. Je suis en leur pouvoir, après avoir tué un de leurs plus braves guerriers, et ils ont essayé, en m’en faisant craindre les suites, de me décider à trahir votre père et tous ceux qui se trouvent dans l’arche. J’ai compris les vagabonds comme s’ils me l’avaient dit tout crûment. Ils m’ont attaqué d’un côté par la cupidité, de l’autre par la crainte, et ils ont cru qu’entre ces deux écueils l’honnêteté coulerait à fond. Mais que votre père et Hurry sachent que cela n’arrivera jamais. Quant au Serpent, il le sait déjà.

— Mais que dirai-je à Judith ? Je vous dis qu’elle me renverra ici, si je ne mets pas son esprit en repos.

— Dites-lui la même chose. — Sans doute les sauvages auront recours à la torture pour me faire céder et pour se venger de la mort de leur guerrier ; mais il faut que je lutte contre la faiblesse de la nature aussi bien qu’il me sera possible. Vous pouvez dire à Judith de n’avoir aucune inquiétude pour moi. — Ce sera un moment dur à passer, je le sais, vu que les dons d’un homme blanc ne sont pas de se vanter et de chanter au milieu des tortures. Mais vous pouvez lui dire qu’elle soit sans inquiétude, je crois que je saurai tout supporter, et elle peut compter sur une chose, c’est que, quelle que soit la faiblesse de ma nature, quand même je prouverais par mes plaintes, mes cris et même mes larmes, que je suis tout à fait blanc, je ne m’abaisserai jamais jusqu’à trahir mes amis. Quand ils en viendront à me faire des trous dans la chair avec des baguettes de mousquet rougies au feu, à m’arracher les cheveux, et à me déchiqueter le corps, la nature peut l’emporter, en ce qui concerne les plaintes et les gémissements ; mais là finira le triomphe des vagabonds, car rien ne peut forcer un homme honnête à agir contre sa couleur et son devoir, à moins que Dieu ne l’ait abandonné au démon.

Hetty l’écouta avec beaucoup d’attention, et ses traits doux, mais expressifs, montrèrent la compassion que lui faisait éprouver le tableau anticipé des tourments qu’il se supposait destiné à souffrir. D’abord elle parut ne savoir que faire ; ensuite elle lui prit la main avec affection et lui proposa de lui prêter sa Bible, afin qu’il pût la lire pendant que les sauvages le mettraient à la torture. Quand il lui eut avoué qu’il ne savait pas lire, elle lui offrit de rester avec lui, et de lui en faire elle-même la lecture. Il refusa cette offre avec douceur, et Rivenoak paraissant vouloir s’approcher d’eux, il l’engagea à s’éloigner, et lui recommanda de nouveau de dire à ceux qui étaient dans l’arche d’avoir toute confiance en sa fidélité.

Hetty se retira, et se mêla au groupe de femmes avec autant de confiance et de sang-froid que si elle eût appartenu à leur tribu. De son côté, le chef huron reprit sa place auprès du prisonnier, et continua à lui faire des questions avec l’adresse astucieuse d’un Indien, tandis que Deerslayer employait contre lui les moyens qui sont connus comme les plus efficaces pour déjouer la diplomatie plus présomptueuse de la civilisation, ou en bornant ses réponses à la vérité, — à la vérité seule.


  1. Chat sauvage.