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Le Vicaire de Wakefield/Chapitre 14

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Traduction par Charles Nodier.
Hetzel (p. 73-79).
Chap. XV.  ►




CHAPITRE XIV.


Nouvelles tribulations : une preuve que ce qui a l’air d’un mal peut être un bien.


Le voyage de mes filles à Londres fut décidé. M. Thornhill eut l’obligeance de nous promettre que lui-même surveillerait leur conduite, et nous écrirait pour nous tenir au courant.

Il était d’absolue nécessité que leur mise répondit à la grandeur de leur attente : on le reconnut ; mais, pour cela, grande dépense. On agita donc, en plein conseil, les meilleurs moyens de faire de l’argent, ou, en termes plus clairs, ce qu’il convenait le mieux de vendre. La délibération ne fut pas longue. Arrêté que le cheval qui nous restait ne pouvait plus aller ni à la charrue sans son camarade, ni à la selle avec un œil de moins ; arrêté, par suite, qu’il fallait, pour le motif ci-dessus, le vendre à la foire voisine ; et, pour prévenir une nouvelle duperie, je dus l’y mener moi-même. C’était un des premiers coups de commerce de ma vie : pourtant, je ne fis pas doute de m’en tirer avec honneur. L’opinion qu’un homme a de sa propre capacité se mesure à celle de ses entours, et, comme la mienne était cotée très-haut dans la famille, je n’avais pas mauvaise idée de mon aptitude aux choses de ce monde. Toutefois, le lendemain matin, au départ, quand j’eus fait quelques pas hors de la porte, ma femme me rappela pour me dire à l’oreille de bien me tenir sur mes gardes.

Arrivé à la foire, je mis, suivant l’usage, mon cheval à toutes ses allures ; mais, pendant longtemps, pas une seule offre. À la fin, un chaland s’approcha, tourna quelques instants autour du cheval pour l’examiner, et, voyant qu’il n’avait qu’un œil, il ne m’en dit absolument rien. Vint un second ; mais il s’aperçut que la bête avait un éparvin, et déclara qu’il n’en voudrait pas pour la peine de la conduire chez lui ; un troisième lui trouva une molette, et n’en donna pas un penny ; un quatrième reconnut à l’œil qu’elle avait des vers ; un cinquième, plus impertinent que tous les autres, demanda que diable je venais faire à la foire avec une rosse aveugle, harpant, pelée, bonne seulement à dépecer pour une meute. Moi-même je commençais à me sentir le plus profond mépris pour la pauvre bête, et je me trouvais tout honteux à l’approche des chalands. Si je ne prenais pas à la lettre ce que me disait chacun de ces gaillards-là, à part moi je reconnaissais que le nombre des critiques est une forte présomption en faveur de leur justesse. Saint Grégoire, sur les bonnes œuvres, professe précisément la même opinion.

J’étais dans cette position mortifiante, quand un confrère du clergé, une ancienne connaissance, qui avait quelque affaire à la foire, vint à moi, et, me secouant la main, me proposa d’entrer dans un lieu public et de prendre un verre de ce que nous y trouverions. J’acceptai sur-le-champ, et nous entrâmes dans une taverne. On nous conduisit à une petite arrière-salle, où il n’y avait qu’un vénérable vieillard assis devant un gros livre qu’il lisait, et qui paraissait absorber toute son attention. De ma vie, je n’ai vu une figure qui m’ait plus favorablement prévenu. Ses cheveux gris-argent donnaient je ne sais quoi d’imposant à son front qu’ils ombrageaient ; sa verte vieillesse semblait annoncer la santé et la bienveillance. Sa présence, toutefois, n’interrompit pas notre conversation. Mon ami et moi, nous passâmes en revue les phases diverses de notre fortune, la controverse whistonienne, ma dernière brochure, la réponse de l’archidiacre, et la mesure sévère prise contre moi. Mais, un moment après, notre attention fut attirée par l’apparition d’un jeune homme qui, entrant dans la pièce, adressa, respectueusement et à voix basse, quelques paroles au vieil étranger. « Pas d’excuse, mon enfant ! dit le vieillard ; faire le bien est pour nous un devoir envers tous nos semblables. Prenez ceci : je voudrais qu’il y eût davantage ; mais cinq livres sterling vous mettront hors de peine ; vous êtes toujours le bienvenu. » Le jeune homme, les yeux baissés, versait des larmes de reconnaissance ; c’est tout au plus pourtant si sa reconnaissance égalait la mienne. J’aurais serré le bon vieillard dans mes bras ; tant sa bienveillance me touchait !

Il continua sa lecture, et nous reprîmes notre conversation ; puis mon compagnon, se rappelant, quelque temps après, qu’il avait une affaire à terminer en foire, me promit de revenir. « Je désire, ajouta-t-il, jouir autant que possible de la compagnie du docteur Primrose. » À ce nom, le vieux gentleman sembla me regarder un moment avec attention, et, quand mon ami fut sorti, il me demanda très-respectueusement si j’étais parent du grand Primrose, ce courageux monogame qui avait été le boulevard de l’Église. Jamais je n’ai senti de ravissement aussi pur qu’en ce moment. « Monsieur, répondis-je, le suffrage d’un homme bienveillant, comme j’ai la certitude que vous l’êtes, ajoute au bonheur dont votre bonté vient de me faire jouir. Vous voyez devant vous le docteur Primrose, le monogame, que vous avez bien voulu appeler grand. Vous voyez l’infortuné théologien qui a si longtemps, et il me siérait mal de dire si victorieusement, combattu la dentérogamie de ce siècle. — Monsieur, répliqua l’étranger d’un air de déférence, je crains d’avoir été trop familier ; mais vous excuserez ma curiosité ; je vous en demande pardon. — Monsieur, et je lui prenais la main, loin que votre familiarité me désoblige, acceptez, je vous prie, mon amitié comme vous avez déjà mon estime. — J’accepte avec reconnaissance ; et, à son tour, il me serrait la main ; vous, le glorieux pilier de l’inébranlable orthodoxie ! Ai-je bien devant les yeux ?…. » Je l’interrompis ; en ma qualité d’auteur, je pouvais, sans aucun doute, digérer une bonne dose de flatterie ; mais, cette fois, ma modestie n’en souffrit pas davantage. Jamais amoureux de roman ne se jurèrent amitié plus soudaine.

Nous causâmes d’une foule de choses. Je le jugeai tout d’abord plus pieux que savant, et je crus m’apercevoir qu’il méprisait, comme vaines, toutes les doctrines de ce monde. Mais il n’y perdit rien dans mon estime ; car, intérieurement, moi-même je commençais depuis quelque temps à me ranger à cette opinion. J’en pris donc occasion de remarquer que, généralement, le monde devenait d’une indifférence blâmable pour les choses de doctrine, et s’attachait beaucoup trop aux spéculations purement humaines. « Ah ! monsieur, répondit-il, comme s’il eût réservé toute sa science pour ce moment, ah ! monsieur, le monde est bien vieux, et pourtant la cosmogonie ou la création du monde ont embarrassé les philosophes de tous les siècles. Quel chaos d’opinions sur la création du monde ! Sanchoniaton, Manéthon, Bérose, Ocellus Lucanus s’y sont vainement escrimés ! C’est dans le dernier qu’on lit : Anarchon ara kai ateleutaion to pan, c’est-à-dire toutes choses n’ont ni commencement ni fin. Manéthon, aussi, qui vivait du temps de Nébuchadon-Asser (Asser est un mot syriaque, surnom habituel des rois de Syrie, Teglat-Phael-Asser, Nébuchadon-Asser) ; Manéthon, dis-je, a formulé une hypothèse également absurde ; car, comme nous disons habituellement : Ek to biblion kubernetes, c’est-à-dire les livres ne feront jamais connaître le monde… il a voulu rechercher… Mais, pardon, monsieur ; je m’écarte de la question… » Il s’en écartait effectivement, et, sur ma vie, je ne vois pas ce que la création du monde avait à faire dans la question qui nous occupait ; mais c’en était assez pour me montrer qu’il était homme de lettres, et je l’en révérais davantage. Je voulus donc l’éprouver ; mais il était trop doux, trop pacifique pour disputer la victoire. Toutes les fois que je faisais une remarque qui avait l’air d’une provocation à la controverse, il souriait, hochait la tête et ne disait mot ; j’en conclus qu’il aurait pu beaucoup dire s’il l’avait voulu.

Insensiblement, de l’antiquité, la conversation passa au motif qui nous amenait à la foire : « Moi, lui dis-je, c’est un cheval à vendre. » Et heureusement c’était, lui, un cheval à acheter pour un de ses fermiers. Je lui amenai mon cheval, et tout de suite nous fûmes d’accord. Il ne restait plus qu’à me payer, et pour cela il tira de sa poche un billet de trente livres sterling, me priant de le lui changer. Comme il m’était impossible de faire ce qu’il me demandait là, il fit appeler son laquais, qui parut vêtu d’une fort élégante livrée. « Tiens, Abraham, lui dit-il, va me chercher de l’or pour ceci ; tu en trouveras ou chez le voisin Jackson ou chez un autre. » Le laquais parti, l’extrême rareté de l’argent fut, de sa part, l’objet d’une très-pathétique harangue, sur laquelle j’enchéris à mon tour en déplorant l’extrême rareté de l’or, de telle sorte que, au retour d’Abraham, nous venions de tomber d’accord que les espèces n’avaient jamais été si difficiles à obtenir qu’en ce moment. Abraham revenait nous dire qu’il avait couru toute la foire sans pouvoir changer, quoiqu’il eût offert une demi-couronne de prime. Grand désappointement pour tous deux ! Mais le vieux gentleman, après une courte pause, me demanda si je connaissais dans nos environs un certain Salomon Flamborough. Sur ma réponse que c’était mon plus proche voisin, que nous habitions porte à porte : « En ce cas, me dit-il, nous allons, je crois, nous arranger. Voici un mandat à vue sur lui, et, permettez-moi de le dire, c’est, à cinq milles à la ronde, l’homme le plus solide. Nous avons été, l’honnête Salomon et moi, liés pendant longues années : j’étais, je me le rappelle, le plus fort aux trois sauts ; mais, à cloche-pied, il me battait. » Un mandat sur mon voisin était pour moi de l’argent ; car je le savais parfaitement bon. On signa le mandat, on me le remit, et le vieillard, M. Jenkinson, Abraham, son laquais, et mon cheval, le vieux Blackberry, s’en allèrent trottant, enchantés l’un de l’autre.

Un instant après, laissé à mes réflexions, je sentis que j’avais eu tort de recevoir un mandat d’un étranger, et prudemment je me décidai à courir après mon acheteur et à ramener mon cheval ; mais il était trop tard. Je repris donc tout droit le chemin de la maison, bien résolu à convertir, le plus tôt possible, chez mon ami, le mandat en espèces.

Je trouvai mon honnête voisin fumant sa pipe devant sa porte, et lui annonçai que j’avais sur lui un petit effet. Il le lut deux fois : « Vous pouvez, je suppose, déchiffrer le nom, lui dis-je : Ephraïm Jenkinson. — Oh ! oui, le nom est assez nettement écrit, et je connais aussi le gentleman… le plus grand fripon que couvre la calotte des cieux ; c’est le même vaurien qui nous a vendu des lunettes. Un homme de mine vénérable, n’est-ce pas ?… cheveux gris, pas de pattes à ses poches ? N’a-t-il pas défilé un long chapelet de science sur les Grecs, la cosmogonie et le monde ? » Je répondis par un soupir. « Ah ! continua-t-il, c’est là tout son bagage scientifique, et il ne manque jamais de le déployer quand il se trouve en compagnie d’un savant ; mais je connais mon coquin, et je le pincerai. »

Je me trouvais déjà bien mortifié ; mais mon plus grand embarras était de reparaître devant ma femme et mes filles. Jamais, après l’école buissonnière, enfant n’eut, de l’école et de la figure du maître, autant de peur que j’en avais de rentrer chez moi. Je résolus, toutefois, de prévenir leur colère, en me fâchant moi-même le premier.

Mais, hélas ! en rentrant je ne trouvai pas la famille d’humeur à batailler. Ma femme et mes filles étaient tout en larmes. M. Thornhill venait de leur annoncer, dans la journée, que leur voyage à Londres était tout à fait manqué. De méchantes gens avaient fait, sur nous, des rapports aux deux grandes dames, et, le jour même, elles étaient reparties pour Londres. M. Thornhill n’avait pu découvrir ni la nature de ces rapports, ni leur auteur ; quels qu’ils fussent, il avait renouvelé à la famille la promesse de son amitié et de sa protection. Ma mésaventure fut donc supportée par tout mon monde avec grande résignation, éclipsée qu’elle était par la grandeur de leur propre désappointement. Mais qui avait eu l’infamie de flétrir la réputation d’une famille comme la nôtre, trop humble pour exciter l’envie, trop inoffensive pour provoquer la haine ! Cette pensée était ce qui nous tourmentait le plus.