Le Vicomte de Bragelonne/Chapitre CC

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Michel Lévy frères (p. 611-613).

Chapitre
blessures sur blessures.


Mademoiselle de La Vallière, car c’était bien elle, fit un pas en avant.

— Oui, Louise, murmura-t-elle.

Mais dans cet intervalle, si court qu’il fût, Raoul avait eu le temps de se remettre.

— Vous, Mademoiselle ? dit-il.

Puis, avec un accent indéfinissable :

— Vous ici ? ajouta-t-il.

— Oui, Raoul, répéta la jeune fille ; oui, moi, qui vous attendais.

— Pardon ; lorsque je suis rentré, j’ignorais…

— Oui, et j’avais recommandé à Olivain de vous laisser ignorer…

Elle hésita ; et, comme Raoul ne se pressait pas de lui répondre, il se fit un silence d’un instant, silence pendant lequel on eût pu entendre le bruit de ces deux cœurs qui battaient, non plus à l’unisson l’un de l’autre, mais aussi violemment l’un que l’autre.

C’était à Louise de parler. Elle fit un effort.

— J’avais à vous parler, dit-elle ; il fallait absolument que je vous visse… moi-même… seule… Je n’ai point reculé devant une démarche qui doit rester secrète ; car personne, excepté vous, ne la comprendrait, monsieur de Bragelonne.

— En effet, Mademoiselle, balbutia Raoul, tout effaré, tout haletant, et moi-même, malgré la bonne opinion que vous avez de moi, j’avoue…

— Voulez-vous me faire la grâce de vous asseoir et de m’écouter ? dit Louise, l’interrompant avec sa plus douce voix.

Bragelonne la regarda un instant ; puis, secouant tristement la tête, il s’assit ou plutôt tomba sur une chaise.

— Parlez, dit-il.

Elle jeta un regard à la dérobée autour d’elle. Ce regard était une prière et demandait bien mieux le secret qu’un instant auparavant ne l’avaient fait ses paroles.

Raoul se releva, et, allant à la porte qu’il ouvrit :

— Olivain, dit-il, je n’y suis pour personne.

Puis, se retournant vers La Vallière :

— C’est cela que vous désirez ? dit-il.

Rien ne peut rendre l’effet que fit sur Louise cette parole qui signifiait : « Vous voyez que je vous comprends encore, moi. »

Elle passa son mouchoir sur ses yeux pour éponger une larme rebelle ; puis, s’étant recueillie un instant :

— Raoul, dit-elle, ne détournez point de moi votre regard si bon et si franc ; vous n’êtes pas un de ces hommes qui méprisent une femme parce qu’elle a donné son cœur, dût cet amour faire leur malheur ou les blesser dans leur orgueil.

Raoul ne répondit point.

— Hélas ! continua La Vallière, ce n’est que trop vrai ; ma cause est mauvaise, et je ne sais par quelle phrase commencer. Tenez, je ferai mieux, je crois, de vous raconter tout simplement ce qui m’arrive. Comme je dirai la vérité, je trouverai toujours mon droit chemin, dans l’obscurité, dans l’hésitation, dans les obstacles que j’ai à braver, pour soulager mon cœur qui déborde et veut se répandre à vos pieds.

Raoul continua de garder le silence.

La Vallière le regardait d’un air qui voulait dire : « Encouragez-moi ! par pitié, un mot ! »

Mais Raoul se tut et la jeune fille dut continuer.

— Tout à l’heure, dit-elle, M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi.

Elle baissa les yeux.

De son côté, Raoul détourna les siens pour ne rien voir.

— M. de Saint-Aignan est venu chez moi de la part du roi, répéta-t-elle, et il m’a dit que vous saviez tout.

Et elle essaya de regarder en face celui qui recevait cette blessure après tant d’autres blessures ; mais il lui fut impossible de rencontrer les yeux de Raoul.

— Il m’a dit que vous aviez conçu contre moi une légitime colère.

Cette fois, Raoul regarda la jeune fille, et un sourire dédaigneux retroussa ses lèvres.

— Oh ! continua-t-elle, je vous en supplie, ne dites pas que vous avez ressenti contre moi autre chose que de la colère. Raoul, attendez que je vous aie tout dit, attendez que je vous aie parlé jusqu’à la fin.

Le front de Raoul se rasséréna par la force de sa volonté ; le pli de sa bouche s’effaça.

— Et d’abord, dit La Vallière, d’abord, les mains jointes, le front courbé, je vous demande pardon comme au plus généreux, comme au plus noble des hommes. Si je vous ai laissé ignorer ce qui se passait en moi, jamais du moins je n’eusse consenti à vous tromper. Oh ! je vous en supplie, Raoul, je vous le demande à genoux, répondez-moi, fût-ce une injure. J’aime mieux une injure de vos lèvres qu’un soupçon de votre cœur.

— J’admire votre sublimité, Mademoiselle, dit Raoul en faisant un effort sur lui-même pour rester calme. Laisser ignorer que l’on trompe, c’est loyal ; mais tromper, il paraît que ce serait mal, et vous ne le feriez point.

— Monsieur, longtemps, j’ai cru que je vous aimais avant toute chose, et, tant que j’ai cru à mon amour pour vous, je vous ai dit que je vous aimais. À Blois, je vous aimais. Le roi passa à Blois ; je crus que je vous aimais encore. Je l’eusse juré sur un autel ; mais un jour est venu qui m’a détrompée.

— Eh bien ! ce jour-là, Mademoiselle, voyant que je vous aimais toujours, moi, la loyauté devait vous ordonner de me dire que vous ne m’aimiez plus.

— Ce jour-là, Raoul, le jour où j’ai lu jusqu’au fond de mon cœur, le jour où je me suis avoué à moi-même que vous ne remplissiez pas toute ma pensée, le jour où j’ai vu un autre avenir que celui d’être votre amie, votre amante, votre épouse, ce jour-là, Raoul, hélas ! vous n’étiez plus près de moi.

— Vous saviez où j’étais, Mademoiselle ; il fallait écrire.

— Raoul, je n’ai point osé. Raoul, j’ai été lâche. Que voulez-vous, Raoul ! je vous connaissais si bien, je savais si bien que vous m’aimiez, que j’ai tremblé à la seule idée de la douleur que j’allais vous faire ; et cela est si vrai, Raoul, qu’en ce moment où je vous parle, courbée devant vous, le cœur serré, des soupirs plein la voix, des larmes plein les yeux, aussi vrai que je n’ai d’autre défense que ma franchise, je n’ai pas non plus d’autre douleur que celle que je lis dans vos yeux.

Raoul essaya de sourire.

— Non, dit la jeune fille avec une conviction profonde, non, vous ne me ferez pas cette injure de vous dissimuler devant moi. Vous m’aimiez, vous ; vous étiez sûr de m’aimer ; vous ne vous trompiez pas vous-même, vous ne mentiez pas à votre propre cœur, tandis que moi, moi !…

Et toute pâle, les bras tendus au-dessus de sa tête, elle se laissa tomber sur les genoux.

— Tandis que vous, dit Raoul, vous me disiez que vous m’aimiez, et vous en aimiez un autre !

— Hélas ! oui, s’écria la pauvre enfant ; hélas ! oui, j’en aime un autre ; et cet autre… mon Dieu ! laissez-moi dire, car c’est ma seule excuse, Raoul ; cet autre, je l’aime plus que je n’aime ma vie, plus que je n’aime Dieu. Pardonnez-moi ma faute ou punissez ma trahison, Raoul. Je suis venue ici, non pour me défendre, mais pour vous dire : Vous savez ce que c’est qu’aimer ? Eh bien, j’aime ! J’aime à donner ma vie, à donner mon âme à celui que j’aime ! S’il cesse de m’aimer jamais, je mourrai de douleur, à moins que Dieu ne me secoure, à moins que le Seigneur ne me prenne en miséricorde. Raoul, je suis ici pour subir votre volonté, quelle qu’elle soit ; pour mourir si vous voulez que je meure. Tuez-moi donc, Raoul, si, dans votre cœur, vous croyez que je mérite la mort.

— Prenez-y garde, Mademoiselle, dit Raoul, la femme qui demande la mort est celle qui ne peut plus donner que son sang à l’amant trahi.

— Vous avez raison, dit-elle.

Raoul poussa un profond soupir.

— Et vous aimez sans pouvoir oublier ? s’écria Raoul.

— J’aime sans vouloir oublier, sans désir d’aimer jamais ailleurs, répondit La Vallière.

— Bien ! fit Raoul. Vous m’avez dit, en effet, tout ce que vous aviez à me dire, tout ce que je pouvais désirer savoir. Et maintenant, Mademoiselle, c’est moi qui vous demande pardon, c’est moi qui ai failli être un obstacle dans votre vie, c’est moi qui ai eu tort, c’est moi qui, en me trompant, vous aidais à vous tromper.

— Oh ! fit La Vallière, je ne vous demande pas tant, Raoul.

— Tout cela est ma faute, Mademoiselle, continua Raoul ; plus instruit que vous dans les difficultés de la vie, c’était à moi de vous éclairer ; je devais ne pas me reposer sur l’incertain, je devais faire parler votre cœur, tandis que j’ai fait à peine parler votre bouche. Je vous le répète, Mademoiselle, je vous demande pardon.

— C’est impossible, c’est impossible ! s’écria-t-elle. Vous me raillez !

— Comment, impossible ?

— Oui, il est impossible d’être bon, d’être excellent, d’être parfait à ce point.

— Prenez garde ! dit Raoul avec un sourire amer ; car tout à l’heure vous allez peut-être dire que je ne vous aimais pas.

— Oh ! vous m’aimez comme un tendre frère ; laissez-moi espérer cela, Raoul.

— Comme un tendre frère ? Détrompez-vous, Louise. Je vous aimais comme un amant, comme un époux, comme le plus tendre des hommes qui vous aiment.

— Raoul ! Raoul !

— Comme un frère ? Oh ! Louise, je vous aimais à donner pour vous tout mon sang goutte à goutte, toute ma chair lambeau par lambeau, toute mon éternité heure par heure.

— Raoul, Raoul, par pitié !

— Je vous aimais tant, Louise, que mon cœur est mort, que ma foi chancelle, que mes yeux s’éteignent ; je vous aimais tant, que je ne vois plus rien, ni sur la terre, ni dans le ciel.

— Raoul, Raoul, mon ami, je vous en conjure, épargnez-moi ! s’écria La Vallière. Oh ! si j’avais su !…

— Il est trop tard, Louise ; vous aimez, vous êtes heureuse ; je lis votre joie à travers vos larmes ; derrière les larmes que verse votre loyauté, je sens les soupirs qu’exhale votre amour. Louise, Louise, vous avez fait de moi le dernier des hommes : retirez-vous, je vous en conjure. Adieu ! adieu !

— Pardonnez-moi, je vous en supplie !

— Eh ! n’ai-je pas fait plus ? Ne vous ai-je pas dit que je vous aimais toujours ?

Elle cacha son visage entre ses mains.

— Et vous dire cela, comprenez-vous, Louise ? vous le dire dans un pareil moment, vous le dire comme je vous le dis, c’est vous dire ma sentence de mort. Adieu !

La Vallière voulut tendre ses mains vers lui.

— Nous ne devons plus nous voir dans ce monde, dit-il.

Elle voulut s’écrier : il lui ferma la bouche avec la main. Elle baisa cette main et s’évanouit.

— Olivain, dit Raoul, prenez cette jeune dame et la portez dans sa chaise, qui attend à la porte.

Olivain la souleva. Raoul fit un mouvement pour se précipiter vers La Vallière, pour lui donner le premier et le dernier baiser ; puis, s’arrêtant tout à coup :

— Non, dit-il, ce bien n’est pas à moi. Je ne suis pas le roi de France, pour voler !

Et il rentra dans sa chambre, tandis que le laquais emportait La Vallière toujours évanouie.