Le Vieux de la montagne (Gautier)/VI

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Armand Collin et Ccie (p. 115-136).

VI


Homphroy du Toron se penchait vers lui et tenait sa main, lorsque Hugues rouvrit les yeux.

Il était sous une tente, et, à quelques pas de son lit, le médecin arabe du roi préparait un breuvage.

— Il s’éveille ! il s’éveille ! s’écria le jeune connétable.

Et le médecin, s’approchant, fit boire la potion au blessé.

— Où donc sommes-nous ? demanda Hugues.

— Dans la vallée de Maçiâf, en face du château du Vieux de la Montagne, répondit Homphroy. Le roi s’est établi là.

— Le roi ?…

— Nous étions tout près de rejoindre l’avant-garde, que vous commandiez, quand votre messager accourut pour nous dire de ne pas avancer, qu’il y avait trahison. Au lieu de nous arrêter, cette nouvelle nous a fait nous jeter en avant pour vous secourir. Mais les ennemis ont fui devant nous sans accepter le combat. Ils ont disparu dans ce château, au pied duquel le roi a fait dresser son camp. Il va assembler le conseil afin de délibérer sur ce qu’il nous reste à faire, pour tirer vengeance de ce chien.

— Pourrai-je assister au conseil ? demanda Hugues au médecin.

— Sa Majesté attend que je me prononce sur votre état, répondit celui-ci.

— Il n’est pas en danger ? demanda Homphroy.

— Non, connétable ; j’espère même une prompte guérison. Je vais dire au roi qu’il peut assembler le conseil ici même, comme il le désire.

Et le savant arabe sortit de la tente.

— Hugues ! mon cher Hugues ! s’écria alors Homphroy, que je suis heureux de vous voir revivre. C’est moi qui vous ai découvert parmi les morts. Dieu ! avec quelle douleur ! car vous sembliez n’être plus de ce monde… Mais dites-moi, maintenant que nous sommes seuls, comment se peut-il que, navré si grièvement et n’ayant pas un vivant auprès de vous, nous vous ayons trouvé pansé si merveilleusement que le médecin n’a rien trouvé à reprendre ?

— Ah ! c’est donc vrai ! je n’ai pas rêvé ! dit le blessé. C’est elle ! Elle est venue ! Je sais son nom !… Le Christ a fait pour moi un miracle : il a exaucé mon vœu, et il me laisse la vie !

— Quoi ?… Cette infidèle, vous l’avez revue ? Mais, silence ! Voici les damoiseaux qui viennent disposer des sièges : le roi est impatient de délibérer.

Amaury parut presque aussitôt, en effet, et s’approcha du blessé.

— Que Dieu vous conserve à notre amour, lui dit-il, vous, un de nos plus parfaits chevaliers ! Dans quel état vous voici !

— Votre compassion m’est bien précieuse, sire, dit Hugues. J’espère vous servir encore, avec l’aide du Christ.

— Pouvez-vous me dire, sans lassitude, en quelles circonstances le prince des Montagnes vous a attaqué ?

Hugues se souleva un peu, tandis que Homphroy lui amassait des coussins derrière le dos. Il répondit :

— Nous campions depuis trois jours dans ce haut val où vous nous avez trouvé, sans voir âme qui vive, sans que rien ait bougé dans le château muet. Des hérauts envoyés par moi, tout d’abord, restèrent une demi-journée au pied des murailles, sonnant de leurs trompettes, sans obtenir de réponse. Plusieurs des nôtres disparurent, entre autres mon écuyer Urbain, le fils du vicomte de Chaco. Je pensais que le Vieux de la Montagné, qui passe pour être un magicien, voulait surprendre notre imagination par quelque étrangelé ; mais la surprise fut autre : une troupe de cavaliers, dix fois nombreuse comme celle que je commandais, se jeta sur nous à l’improviste et nous mit dans l’état que vous voyez.

— Et, devant moi, cette même troupe a fui, précipitamment, en refusant le combat, dit le roi. On a cru voir un signal sur le donjon du château. Je redoute un piège. Ces sectaires ont la réputation de ne jamais reculer, et le Vieux de la Montagne nous laisse nous installer bien près de sa ville et de son château.

— Voici le conseil du roi, dit le connétable.

Milon de Plancy entra le premier, le visage rouge et les sourcils froncés.

Puis vinrent le comte de Tripoli, l’archidiacre Guillaume et les principaux barons. Le roi s’étant assis, quelques-uns l’imitèrent ; les autres restèrent debout.

Amaury mordillait sa barbe avec impatience, toujours embarrassé quand il fallait parler. Il commença d’une voix sourde, en zézayant comme d’ordinaire.

— Vous savez tous de quelle façon courtoise j’ai traité Boabdil, l’ambassadeur du Vieux de la Montagne ; vous vous souvenez de la magnificence des fêtes données en son honneur, et de la cérémonie de son baptême, qui avait mis toute la ville en liesse. Il quitta Jérusalem, très satisfait en apparence, emportant des présents pour son maître et, pour le préserver lui-même de toute attaque, notre sauf-conduit royal. Il était chargé de dire à Raschid ed-Din qu’il nous précédait seulement de quelques jours, que, passant dans les environs de ses domaines pour aller protéger le débarquement d’un renfort qui m’arrive par mer, je ferais, avec plaisir un détour afin de me rencontrer avec lui. Comment celui qui nous offrait son amitié et ordonnait aux siens d’embrasser notre foi, est-il devenu tout à coup notre ennemi ? Il y a dans ceci quelque chose d’incompréhensible…

— Allez-vous attendre d’avoir compris pour attaquer le château ?… s’écria Milon de Plancy en interrompant le roi. Égorgeons ce traître et pillons son repaire : on dit qu’il y a là d’immenses richesses.

— Il vaut mieux trop méditer avant d’agir que de se repentir plus tard d’avoir agi sans réflexion. Ton avis, Guillaume ?

— Si je puis parler franc, sire, dit le chancelier, je dirai qu’il faut, dans le cas pRésent, patience et prudence, car la colère du prince des Assassins peut amener la ruine irréparable du royaume de Jérusalem.

— Voilà bien un discours de prêtre ! s’écria Milon d’une voix furieuse. Essuyons patiemment le crachat sur notre face, n’est-ce pas ? Tendons l’autre joue si on nous soufflette !… Sommes-nous fous ?… L’ennemi est en fuite, et c’est nous qui tremblons.

Guillaume, sans cesser d’être calme, reprit, parlant au roi :

— Vous pensez comme moi, sire, que, le royaume du Christ étant fondé, tous nos efforts doivont tendre à le conserver en recherchant la paix, car, aujourd’hui, une alliance vaut mieux pour nous que plusieurs victoires.

Mais le sénéchal ne le laissa pas finir.

— C’est une honte d’entendre de pareilles choses ! cria-t-il. Des alliances avec les mécréants ! N’êtes-vous plus chrétiens ? Ah ! ces païens ! Ils vous ensorcèlent ; tout en eux vous attire ; vous prenez leurs atours, leurs armes, leur mollesse ; au lieu de horions, vous échangez avec eux des présents, et même on voit cette chose incroyable : des fraternités d’armes entre des soldats du Christ et des sectaires de Mahomet.

Et, comme il y eut des murmures, il reprit :

— Il ne faudrait pas chercher bien loin… Personne ne niera qu’Homphroy du Toron, l’ancien, n’ait eu pour frère d’armes un émir de Nour ed-Din, et le comte de Tripoli…

Homphroy s’élança, tout pâle.

— Je ne permets à personne de toucher à la mémoire de mon grand-père, dit-il.

Raymond de Tripoli se contentait de ricaner en tiraillant sa barbe.

— Allons, paix ! paix ! dit le roi. Vous fatiguez le blessé.

— Haïr l’ennemi, le tuer et le piller, voilà ma devise en terre sainte, et c’est la bonne !

— Sénéchal, tu parles beaucoup, dit Amaury.

— Eh bien ! bonsoir ! Je vais dormir. Quand vous aurez fini vos piteux conciliabules et que ce sera aux langues d’acier de s’agiter, vous me trouverez.

— Bon somme, cousin ! dit le roi.

Et Milon de Plancy s’en alla, en remuant ses fortes épaules qui lui engonçaient le cou.

— Quelle insupportable arrogance ! s’écria Homphroy.

— Il nous réduit tous au silence, dit Guillaume.

Et le comte de Tripoli ajouta :

— C’est comme un bœuf affolé par les mouches : il n’y a qu’à laisser la route libre devant sa course.

— Pardonnez-lui, dit le roi, pour les rudes coups qu’il donne dans les combats, et hâtons-nous de délibérer. Quel événement a pu changer si brusquement l’amitié en haine ? Voilà ce qu’il faudrait savoir. Nous étions partis le cœur en joie, comme pour une fête, à tel point que les dames nous accompagnaient et que nous avons chassé tout le long du chemin. Et voilà que nous arrivons pour relever des morts et des blessés… Nous écrirons à Raschid ed-Din, pour lui demander la raison de sa conduite, et, si c’est seulement par caprice et traîtrise qu’il a ainsi changé d’humeur, nous lui déclarerons la guerre. Direz-vous comme moi, Hugues de Césarée ?

— Sire, vous parlez sagement, et, malgré que j’aie le cœur navré d’avoir vu périr autour de moi tant de braves compagnons, je me soumets à votre avis.

— Faisons comme vous dites, mais faisons vite, sire, dit Raymond ; sinon, il y aurait de la honte sur nous.

— Dès l’éveil, demain, j’adresserai une lettre au prince des Assassins, et un héraut cornera devant son donjon, dit le roi en se levant.

La nuit était venue, très rapide et très profonde entre ces hautes montagnos, et, de tous côtés, dans le camp chrétien, des feux s’allumaient. Entre les pics qui dentelaient le ciel, les étoiles brillaient aussi, et toutes ces lumières, au fond de la vallée, faisaient croire qu’un lac reflétait les astres.

La tente du roi était dressée au milieu du camp. On tripla les gardes autour d’elle, et, même, plusieurs chevaliers veillèrent à l’intérieur. Sans relâche, on fit des rondes, et, de temps à autre, les sentinelles s’appelaient pour marquer leur vigilance.

Homphroy était resté auprès de Hugues. Il avait fait dresser un lit à côté du sien, et, comme le blessé, tourmenté de fièvre, ne pouvait dormir, ils causaient tous deux à demi-voix. Hugues contait l’apparition de Gazileh au moment où il croyait mourir et le bonheur céleste qu’il avait eu de la revoir. Homphroy lui parlait de Sybille, de ce voyage fait en sa compagnie. Elle le traitait comme un esclave et l’assurait de sa haine ; pourtant, il continuait à porter la manche d’azur et ne se rebutait de rien. La jalousie ôtée de son cœur, il n’y avait plus que de l’amour, et il espérait vaincre à force de constance.

Pendant la route, il avait eu le bonheur de faire revenir un tiercelet à la princesse auquel elle tenait beaucoup et qui s’était échappé. Elle l’avait payé d’un « merci » bien sec, mais n’avait pu cacher le plaisir qu’elle avait à revoir son oiseau favori. Et il semblait à Homphroy qu’à cause de cela elle le haïrait moins.

Hugues, à la fin, s’assoupissait. Homphroy se tut, et il allait s’endormir à son tour, quand un cri terrible, parti du centre du camp, le fit bondir à bas de son lit et s’élancer hors de la tente.

Il se heurta à des gens demi-nus, éveillés comme lui et affolés par ce cri. On courait de-ci de-là, s’interrogeant :

— Quoi ? Qu’y a-t-il ? Ce cri !…

— J’en suis tout tremblant !

— Qui a crié ?

— C’est chez le roi !

— Que Dieu nous assiste !

— Oui, oui, c’était la voix du roi !

— Courons…

Devant la tente royale, en effet, des lumières s’assemblaient. Tout à coup, le roi parut, en vêtement de nuit, très pâle, tremblant d’émotion et de colère. Il tenait à la raain un poignard.

— Voilà comment on veille ! dit-il d’une voix altérée ; c’est ainsi que l’on garde le roi ! Fouillez la tente. Quelqu’un y est entré, et vous l’avez laissé faire.

Sybille accourut, ses beaux cheveux blonds épars sur sa tunique blanche. Elle se jeta dans les bras du roi.

— Ah ! mon père, s’écria-t-elle, qu-est-il arrivé ? Qui a poussé ce cri ? Il m’a semblé que c’était vous !

— Chère fille ! J’aurais pu t’embrasser hier pour la dernière fois.

— Ce poignard ! Vous êtes blessé ?

— Non, grâce à Dieu ! Ou plutôt parce que mon ennemi m’a fait grâce. Voyez, messires : malgré votre vigilance, au milieu du camp, gardé par mes meilleurs chevaliers veillant dans ma tente même, ce poignard vient d’être planté, au chevet de ma couche et d’y clouer ce papier !

Sybille prit le papier et lut à la clarté des torches :

« Celui qui a enfoncé là ce poignard pouvait aussi aisément le plonger dans ton cœur. »

— Je me suis éveillé en sursaut et j’ai vu briller cette lame tout près de ma tempe, dit Amaury ; l’angoisse et la surprise m’ont arraché ce cri.

Sybille faisait remarquer que le poignard était empoisonné jusqu’à mi-lame et que des mots étaient gravés. Homphroy lut en arabe : « Le Khâlîfe de Dieu. »

— C’est ainsi que l’impudent signe ses crimes, dit-il.

On avait fouillé la tente sans rien découvrir. Tout était en ordre et tout était changé de place cependant. Les grands chandeliers qui brûlaient au pied du lit avaient été transportés au chevet ; les sièges qui étaient à droite étaient à gauche.

— Ah ! homme terrible mais lâche et sournois ! Sors donc de ta forteresse et viens te mesurer avec moi, s’écria Homphroy en tendant le poing dans la nuit.

— Pas de menaces vaines, dit le roi. Puisque Raschid ed-Din ne m’a pas tué, m’ayant en son pouvoir, c’est qu’il ne veut pas ma mort… Dès que le jour sera venu, nous nous efforcerons de lui faire parvenir la lettre que je vais écrire.

Amaury rentra sous sa tente et appela auprès de lui le chancelier Guillaume, qui remarqua, avec chagrin, combien le roi paraissait troublé et abattu.

— Sire, remettez-vous, dit-il : le ciel ne vous abandonnera pas.

— Ah ! Guillaume, vois à combien peu tient notre vie.

— Un soldat du Christ doit être prêt à toute heure à paraître devant son Juge.

— Ce n’est pas la mort qui m’effraye, tu le sais bien ; mais j’ai peur d’être surpris par elle en état de péché. Tiens… j’aurais pu m’en aller là, tout à l’heure, sans confession, et la conscience chargée d’une faute que je n’ai jamais osé t’avouer.

— Quoi ? mon fils ! s’écria Guillaume d’un ton sévère, vous avez des secrets pour Dieu, qui sait tout ? Voyez à quoi cela vous expose.

— J’ai eu tort, c’est vrai… Eh bien ! écoute-moi tout de suite. Qui sait si la minute prochaine m’appartient ?

— Je vous écoute, mon fils. Confiez-vous à Dieu : sa miséricorde est infinie.

— Voici. C’est très ancien, ce péché-là ; ce n’est pas le roi qui l’a commis, c’est le jeune Amaury, comte de Jaffa. J’étais alors prisonnier de Nour ed-Din. Dans la première fougue de l’adolescence et trop facile à enflammer dans ce temps-là !…

— Ah ! sire ! s’écria Guillaume en joignant les mains, vous l’êtes toujours ; les années n’ont rien fait à cela, car vous ne péchez jamais que contre la chasteté. Le sacrement de mariage, même, n’est pas sacré pour vous, et vous donnez l’exemple du scandale !

— Si tu grondes déjà…

— Je ne gronde pas : je déplore seulement un défaut que nulle pénitence n’a pu amender.

— Cela passera, va, avec le temps, quoi que tu en penses… Donc, voilà ce que j’ai peine à confesser : Quand j’étais prisonnier du sultan, j’ai follement aimé et pris pour femme, en secret, la fille d’un prince musulman.

— Vous, le mari d’une païenne !

— D’après les lois de son pays, elle était ma femme ; mais, d’après celles du mien, je n’étais pas tout à fait son mari… Bref, le père découvrit trop tôt nos amours, et, à mon grand désespoir, la princesse me fut enlevée… Elle était grosse. C’est cela surtout qui me cause grand souci : je songe, avec effroi, qu’il est bien probablement de par le monde un fils de mon sang qui confesse Mahomet.

— Ah ! sire, voilà donc pourquoi le ciel vous frappe si cruellement en la personne du très vertueux prince Baudouin, votre héritier ! Hélas ! je comprends maintenant : si la lèpre affreuse menace son jeune corps, c’est pour vous faire souvenir qu’un autre enfant, né de vous, a l’âme rongée par la lèpre de l’impiété. Il faut, à tout prix, retrouver ce malheureux, menacé de damnation, et qu’il soit purifié dans les eaux saintes du baptême.

— Oui, il le faut, dit le roi, pensif : mais où le chercher ? La vie privée de ces païens est sévèrement murée, et rien n’en transpire au dehors. Enfin, tu m’aideras, et je te léguerai ce devoir sacré, si je meurs sans l’accomplir.

— Avec l’aide de Dieu nous réussirons.

Le roi mit un doigt sur ses lèvres :

— Garde le secret bien fidèlement, dit-il : si la reine savait !…

Il y avait un grand brouhaha au dehors ; tout le monde était sur pied. Le camp, éveillé, ne s’était pas rendormi ; de proche en proche, on se contait l’événement et ce danger mortel couru par le roi.

Le jour naissait, d’ailleurs. Les sommets devenaient roses, comme des fleurs, tandis que le fond des vallées bleuissait ; puis la rosée se vaporisa, et on eût dit que des mousselines traînaient partout, si légères que, la brise les déchirait. Les champs de narcisses et de giroflées embaumaient, et, dans les bouquets d’oliviers, les oiseaux, tout à la fois, commençaient leurs chants.

Le roi parut. Il s’était fait vêtir et avait dicté à Guillaume la lettre à Raschid ed-Din. Il la tenait à la main, et l’on voyait osciller, au bout d’un ruban blanc, le sceau royal empreint sur la cire rouge.

Amaury s’arrêta sur le seuil de sa tente, sans prendre garde aux acclamations dont on le saluait.

Le merveilleux château du prince des Sept-Montagnes fascinait ses regards. Il s’élevait au delà d’une colline rocheuse qui bordait la vallée du côté du camp, et il fallait se renverser la tête pour voir son faîte, qui, recevant déjà toute la lumière du soleil, montrait des coupoles d’or, des tours et des tourelles, des murs dentés de créneaux, où des gemmes incrustées scintillaient et jetaient des flammes. Le roi mesurait de l’œil cette vertigineuse paroi que le rocher à pic prolongeait jusqu’au fond d’un gouffre. Elle était lisse et tout unie, à l’exception d’une voûte large et haute qui la perçait au niveau de la colline et que le pont-levis relevé masquait à demi. Amaury soupirait en se disant qu’assiéger ce château formidable serait une folie bien vaine et que, si les avances du Vieux de la Montagne cachaient un piège, il regrettait amèrement de s’y être laissé prendre.

Tout à coup, des trompettes sonneront dans le château, claires, puissantes, et si mélodieuses, qu’à les entendre un sourire naissait sur toutes les lèvres. Les chrétiens déclarèrent même qu’elles devaient être enchantées, car jamais aucune musique n’avait aussi voluptueusement caressé leur oreille.

Silencieusement, le pont-levis s’abaissa, posa son extrémité au sommet de la colline, et, du fond noir de l’ogive géante, des cavaliers, vêtus de blanc, montés sur des chevaux blancs, s’avancèrent. Ils franchirent le pont-levis et descendirent au galop la pente de la colline.

— C’est le Vieux ! c’est le Vieux ! criait-on.

— Il vient, sans doute, au-devant des explications, dit le roi.

Mais un écuyer accourut qui annonça des Frères de la Pureté, envoyés du Prince des Assassins.

— Ah ! ce n’est pas lui-même, dit Amaury, un peu déçu, tant il était curieux de voir enfin ce singulier personnage. Eh bien ! que ces messagers approchent.

La foule s’écartait. Un seul des envoyés parut ; il s’avançait à pied.

— Sois le bien-venu, mon hôte, dit le roi, que tu apportes paroles d’amitié ou de haine.

Le messager posa la main sur son cœur, puis sur son front, et il dit, dans la langue des Francs :

— J’apporte la réponse du prince des Sept-Montagnes, khalife de Dieu, notre Seigneur Raschid ed-Din — que sa bénédiction soit sur nous !

— La réponse ?…

— À la lettre que vous tenez à la main.

— Mon sceau est intact cependant.

— Notre Seigneur sait lire à travers tous les voiles et toutes les distances.

Les assistants se poussaient du coude et chuchotaient :

— C’est le diable !

— S’il répond vraiment, voilà un miracle.

L’envoyé tendait une lettre à Amaury, qui la prit et rompit les cachets.

Tous les chevaliers s’étaient rassemblés devant la tente royale. Hugues même, malgré le médecin, s’était traîné jusque-là. Un grand silence régnait. On épiait le visage du roi, qui, tandis qu’il lisait, était devenu très pâle, puis s’empourpra.

— Par l’enfer ! s’écria-t-il bientôt, sans cacher la colère qui lui étranglait la voix, s’ils ont fait cela, je jure qu’ils s’en repentiront !… Lis tout haut, Guillaume ! toi qui détestes si fort les Templiers.

Et il tendit la lettre à l’archidiacre, qui la prit en disant :

— Rien de bon ne peut nous venir d’eux.

— Lis ! lis !…

Guillaume, d’une voix haute, lut ceci :

« Louange à Dieu, maître de l’Univers. Que ses bénédictions reposent sur ses prophètes !

« Tu me demandes pourquoi j’ai livré bataille à tes soldats, qui me croyaient ami, et tu m’accuses de trahison. Lequel de nous est un traître ? Où est mon ambassadeur Abou Abd-Allah ? Quelle réponse as-tu faite à mes paroles de paix ! Triste royaume que le tien si, vraiment, tu ignores toujours ce qui s’y passe ! Abou Abd-Allah gît égorgé, sur le chemin qui sépare tes domaines des miens. Ta réponse, ce sont les Templiers qui l’ont lue, puis jetée au vent. Si tu es encore en vie, c’est que j’ai bien voulu croire que, peut-être, tu ignores aussi ce crime. Hâte-toi de me donner réparation, et sache, qu’avant cela, toi et tes soldats vous ne sortirez pas de mes possessions. Essayez de fuir si vous voulez. »

Des cris d’indignation s’élevèrent de tous côtés :

— Égorger un ambassader portant sauf-conduit du roi !

— Un chrétien !

— Notre parole tournée en dérision !

— Vraiment, les seigneurs du Temple nous déshonorent ! dit l’archidiacre Guillaume.

— Leur insolence n’a plus de bornes ! s’écria le roi. Ne dirait-on pas qu’ils sont sûrs de l’impunité ? Oublient-ils donc que c’est moi qui fis pendre douze d’entre eux, comme de simples manants, quand ils rendirent à l’ennemi la forteresse de Tyr ? Par la Sacrée-Hostie ! Je leur rafraîchirai la mémoire !…

Le messager, impassible, attendait.

— Pardonne à ma surprise et à ma colère, continua Amaury, en s’efforçant de se calmer. Dis à ton maître que je suis honteux et navré jusqu’à l’âme de ce que je viens d’apprendre. Il m’avait bien jugé en pensant que je l’ignorais et il peut me plaindre, en effet, de la façon dont on trahit mon autorité royale. Quelle réparation exige-t-il ? Je n’aurai pas de repos qu’elle ne lui soit donnée.

— Notre Seigneur Raschid ed-Din, — sa bénédiction soit sur nous ! — eu égard au sang des tiens qu’il a versé dans le premier emportement de son indignation, exige seulement que celui qui a frappé Abou Abd-Allah soit dénoncé et puni de mort.

— Certes ! c’est grand’pitié que tant d’innocents aient payé pour le coupable. Mais le forfait est si odieux qu’il me faut reconnaître que cette cruauté, déplorée par nous avec des larmes, est équitable ; ton maître montre même une modération dont je lui sais gré. Dis-lui que c’est de ma propre volonté que moi et mes soldats nous resterons sur son territoire. Je jure que pas un de nous, excepté le messager que je vais envoyer, sur l’heure, à Odon de Saint-Amant, le Grand Maître du Temple, ne quittera ce lieu avant que le coupable ait expié son crime.

— C’est bien ! Sois donc en paix : tu es ici à l’abri de tout mal.

— Dieu te garde ! dit le roi.

L’envoyé remonta a cheval et, suivi de ses compagnons, gravit au galop la colline. Puis les sabots des chevaux sonnèrent, comme sur un tambour, contre le bois du pont-levis, qui se releva derrière la petite troupe et masqua de nouveau la haute porte ogivale, étouffant subitement la claire fanfare des trompettes enchantées.