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Le Volcan d’or/Partie I/Chapitre 15

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Bibliothèque d’éducation et de récréation (p. 227-240).
1re partie


XV

LA NUIT DU 5 AU 6 AOÛT.


Le territoire du Klondike n’est pas le seul à posséder des régions aurifères. Il en existe d’autres sur la vaste étendue de l’Amérique du Nord-Ouest comprise entre l’océan Glacial et le Pacifique, et très probablement de nouveaux gisements ne tarderont pas à être découverts. La nature s’est montrée prodigue de trésors minéraux envers ces contrées auxquelles elle refuse les richesses agricoles.

Les placers qui appartiennent au territoire de l’Alaska sont plus particulièrement situés à l’intérieur de cette large courbe que le Yukon décrit entre le Klondike et Saint-Michel et dont la convexité est tangente au cercle polaire.

L’une de ces régions avoisine Circle City, bourgade établie à trois cent soixante-dix kilomètres en aval de Dawson City. C’est près de là que prend sa source Birch Creek, affluent qui se jette dans le Yukon, à peu de distance du Fort du même nom, fondé sur le cercle polaire, au point le plus septentrional de la courbe du grand fleuve.

À la fin de la dernière campagne, le bruit s’était répandu que les gisements de Circle City valaient ceux de la Bonanza. Il n’en fallait pas tant pour y attirer la foule des mineurs.

Sur la foi de ces rumeurs, Hunter et Malone, après avoir remis le 131 en exploitation, avaient pris passage sur un des steam-boats qui font les escales du Yukon, et, débarqués à Circle City, ils avaient visité la région arrosée par le Birch Creek. Sans doute ils n’avaient pas jugé profitable d’y séjourner toute la saison, puisqu’ils revenaient au claim 131.

La preuve, d’ailleurs, que le résultat de leur voyage avait dû être nul, c’est que les deux Texiens s’étaient arrêtés au Forty Miles et prenaient leurs dispositions pour y rester jusqu’à la fin de la campagne. S’ils eussent fait ample récolte de pépites et de poudre d’or sur les gisements du Birch Creek, ils auraient eu hâte de gagner Dawson City, où les maisons de jeu et les casinos leur offraient tant d’occasions de dissiper leurs gains.

« Ce n’est pas la présence de Hunter qui ramènera la tranquillité sur les claims de la frontière et plus particulièrement sur ceux du Forty Miles, dit Lorique aux deux cousins, en apprenant le retour des propriétaires du claim 131.

— Nous nous tiendrons sur nos gardes, répliqua Ben Raddle.

— Ce sera raisonnable, messieurs, déclara le contre-maître et je recommanderai la prudence à nos hommes.

— N’y aurait-il pas lieu d’informer la police du retour de ces deux coquins ? demanda Ben Raddle.

— Elle doit l’être déjà, répondit Lorique. Au surplus, nous enverrons un exprès à Fort Cudahy afin de prévenir toute agression.

— By God ! s’écria Summy Skim, avec une vivacité qui ne lui était pas habituelle, vous me permettrez de vous dire que vous êtes bien pusillanimes. S’il prend fantaisie à cet individu de se livrer à ses violences habituelles, il trouvera quelqu’un pour lui répondre.

— Soit ! accorda Ben Raddle. Mais à quoi bon, Summy, te commettre avec cet homme ?

— Nous avons un vieux compte à régler, Ben.

— Il me paraît réglé, et à ton avantage, ce compte-là, objecta Ben Raddle, qui, à aucun prix, ne voulait laisser son cousin s’engager dans quelque mauvaise affaire. Que tu aies pris la défense d’une femme insultée, rien de plus naturel ; que tu aies remis ce Hunter à sa place, je l’aurais fait comme toi ; mais ici, lorsque c’est tout le personnel d’un claim qui est menacé, cela regarde la police.

— Et si elle n’y est pas ? répliqua Summy Skim, qui n’entendait pas céder.

— Si elle n’y est pas, monsieur Skim, dit le contre-maître, nous nous défendrons nous-mêmes, et nos hommes ne reculeront pas, croyez-le.

— Après tout, conclut Ben Raddle, nous ne sommes pas venus ici pour débarrasser le Forty Miles des misérables qui l’infestent, mais pour…

— Pour vendre notre claim, acheva Summy Skim, qui en revenait toujours à ses moutons, et dont la tête commençait à se monter un peu. Dites-moi, Lorique, sait-on ce que devient la commission de rectification ?

— On dit qu’elle est tout à fait dans le Sud, répondit le contremaître, au pied du mont Elie.

— C’est-à-dire trop loin pour qu’on aille la relancer ?

— Beaucoup trop loin. Et à moins de repasser par Skagway…

— Maudit pays ! s’écria Summy Skim.

— Tiens, Summy, suggéra Ben Raddle en frappant sur l’épaule de son cousin, tu as besoin de te calmer. Va en chasse, emmène Neluto qui ne demande pas mieux, et rapportez-nous ce soir quelque gibier de choix. Pendant ce temps, nous secouerons nos rockers et tâcherons de faire bonne besogne.

— Qui sait ? insinua le contre-maître. Pourquoi ne nous arriverait-il pas ce qui est arrivé en octobre 1897 au colonel Earvay à Cripple Creek ?

— Que lui est-il arrivé à votre colonel ? demanda Summy Skim.

— De trouver dans son claim, à une profondeur de sept pieds seulement, un lingot d’or valant cent mille dollars.

— Peuh ! fit Summy Skim d’un ton dédaigneux.

— Prends ton fusil, Summy, dit Ben Raddle. Va chasser jusqu’au soir, et défie-toi des ours ! »

Summy Skim n’avait rien de mieux à faire. Neluto et lui remontèrent le ravin, et, un quart d’heure plus tard, on entendait retentir leurs premiers coups de feu.

Quant à Ben Raddle, il reprit son travail, non sans avoir recommandé à ses ouvriers de mépriser les provocations qui pourraient leur venir du 131. Ce jour-là, du reste, il ne se produisit aucun incident qui fût de nature à mettre aux prises le personnel des deux claims.

En l’absence de Summy Skim qui ne se serait peut-être pas contenu, Ben Raddle eut l’occasion d’apercevoir Hunter et Malone. En attendant qu’elle fût ou non déplacée, la ligne de frontière suivait le thalweg du ravin, en descendant vers le Sud. La maisonnette qu’occupaient les deux Texiens faisait le pendant de l’habitation de Lorique, au pied du versant opposé. Aussi, de sa chambre, Ben Raddle put-il observer Hunter et son compagnon, pendant qu’ils parcouraient le claim 131. Sans paraître s’occuper de ce qui se passait chez ses voisins, mais sans chercher non plus à se cacher, il resta appuyé sur la barre de la fenêtre, au rez-de-chaussée de la maisonnette.

Hunter et Malone s’avancèrent jusqu’au poteau limite. Ils causaient avec animation. Après avoir dirigé leurs regards vers le creek et observé les exploitations de l’autre rive, ils firent quelques pas du côté du ravin. Qu’ils fussent de la plus méchante humeur, ce n’était pas douteux, le rendement du 131 étant des plus médiocres depuis le commencement de la campagne, alors que les dernières semaines avaient valu au claim mitoyen des bénéfices très importants.

Hunter et Malone continuèrent à remonter vers le ravin et s’arrêtèrent à peu près à la hauteur de l’habitation. De là, ils aperçurent Ben Raddle qui ne sembla pas leur prêter attention.

Celui-ci pourtant s’apercevait bien qu’ils le désignaient de la main, et comprenait que leurs gestes violents, leurs voix furieuses cherchaient à le provoquer. Très sagement, il n’y prit pas garde, et, lorsque les deux Texiens se furent retirés, il rejoignit Lorique qui manœuvrait le rocker.

« Vous les avez vus, monsieur Raddle ? dit alors celui-ci.

— Oui, Lorique, répondit Ben Raddle, mais leurs provocations ne me feront pas sortir de ma réserve.

— Monsieur Skim ne paraît pas d’humeur si endurante…

— Il faudra bien qu’il se calme, déclara Ben Raddle. Nous ne devons même pas avoir l’air de connaître ces gens-là. »

Les jours suivants s’écoulèrent sans incidents. Summy Skim — et son cousin l’y poussait — partait dès le matin pour la chasse avec l’Indien, et ne revenait que tard dans l’après-midi. Il était toutefois de plus en plus difficile d’empêcher les ouvriers américains et canadiens de se trouver en contact. Leurs travaux les rapprochaient chaque jour des poteaux, à la limite des deux claims. Le moment allait arriver où, pour employer une locution du contre-maître, « ils seraient pic à pic et pioche à pioche ». La moindre contestation pourrait alors engendrer une discussion, la discussion un conflit, et le conflit une rixe, qui dégénérerait bientôt en bataille. Lorsque les hommes seraient lancés les uns contre les autres, qui serait capable de les arrêter ? Hunter et Malone n’essaieraient-ils pas de provoquer des troubles dans les autres claims américains de la frontière ? Avec de tels aventuriers, tout était à craindre. La police de Fort Cudahy serait dans ce cas impuissante à rétablir l’ordre.

Pendant quarante-huit heures, les deux Texiens ne se montrèrent pas. Peut-être précisément étaient-ils en train de parcourir les placers du Forty Miles Creek situés en territoire alaskien. Si, en leur absence, il se produisit bien quelques altercations entre les ouvriers, cela n’alla pas plus loin.

Les trois jours suivants, Summy ne put, à cause du mauvais temps, se livrer à son plaisir favori. La pluie tombait parfois à torrents, et force était de rester à l’abri dans la maisonnette. Le lavage des sables devenait très difficile dans ces conditions : les puits se remplissaient jusqu’à l’orifice, et leur trop-plein s’écoulait à la surface du claim couvert d’une boue épaisse où l’on s’enfonçait jusqu’aux genoux.

On profita de ces loisirs forcés pour peser et mettre en sacs la poudre d’or recueillie. Le rendement du 129 avait un peu baissé au cours des quinze derniers jours. La prochaine expédition à Dawson ne serait cependant pas inférieure à dix mille dollars.

L’exploitation de Jane Edgerton s’améliorait au contraire peu à peu. Chaque jour donnait un profit plus grand que celui de la veille, et elle put joindre près de douze mille dollars lui appartenant aux dix mille dollars des deux cousins.

Le travail ne fut repris que le 3 août dans l’après-midi. Après une matinée pluvieuse, le ciel se rasséréna sous l’influence du vent de Sud-Est. Mais on devait s’attendre à des orages qui, à cette époque de l’année, sont terribles et occasionnent parfois de véritables désastres.

Les deux Texiens revinrent ce jour-là de leur expédition. Ils s’enfermèrent aussitôt dans leur maison et ne se montrèrent pas de toute la matinée du 4 août.

Quant à Summy Skim, il profita de l’éclaircie pour se remettre en chasse. Quelques ours venaient d’être signalés en aval, et il ne désirait rien tant que se rencontrer avec un de ces redoutables plantigrades. Il n’en serait pas à son coup d’essai d’ailleurs. Plus d’un étaient déjà tombés sous ses balles dans les forêts de Green Valley.

Au cours de cette journée, Lorique eut un heureux coup de pioche. En creusant un trou presque à la limite du claim, il découvrit une pépite dont la valeur ne devait pas être inférieure à quatre cents dollars, soit deux mille francs en monnaie française. Le contre-maître ne put contenir sa joie et, à pleins poumons, il appela ses compagnons.

Les ouvriers et Ben Raddle accoururent, et tous poussèrent des acclamations en voyant une pépite grosse comme une noix enchâssée dans un fragment de quartz.

Les ouvriers des deux places se menaçaient. (Page 234.)

Au 131, on comprit sans peine la cause de ces cris. De là, une explosion de colère jalouse, en somme justifiée, puisque, depuis quelque temps, les ouvriers américains n’avaient pu trouver un gîte rémunérateur, et que leur exploitation devenait de plus en plus onéreuse.

Une voix se fit alors entendre, la voix de Hunter :

« Il n’y en a donc que pour ces chiens des prairies du Far West ! criait-il, furieux.

C’est ainsi qu’il qualifiait les Canadiens.

Ben Raddle avait entendu l’insulte.

Faisant un effort sur lui-même, il se contenta de tourner le dos au grossier personnage, en haussant les épaules en signe de dédain.

« Hé ! fit alors le Texien, c’est pour vous que je parle, monsieur de Montréal.

Ben Raddle se contraignit à garder le silence.

« Je ne sais ce qui me retient !.. » reprit Hunter.

Il allait franchir la limite et se jeter sur Ben Raddle. Malone l’arrêta. Mais les ouvriers des deux placers, massés de part et d’autre de la frontière, se menaçaient de la voix et du geste, et il était évident que l’ouverture des hostilités ne pourrait plus être retardée bien longtemps.

Le soir, lorsque Summy Skim rentra, tout heureux d’avoir abattu un ours, non sans quelque danger, il raconta en détail son exploit cynégétique. Ben Raddle ne voulut point lui parler de l’incident de la journée, et, après souper, tous deux regagnèrent leur chambre où Summy Skim dormit le réconfortant sommeil du chasseur.

Y avait-il lieu de craindre que l’affaire n’eût des suites ? Hunter et Malone chercheraient-ils de nouveau querelle à Ben Raddle et pousseraient-ils leurs hommes contre ceux du 129 ? C’était probable, car le lendemain pics et pioches allaient se rencontrer sur la limite des deux claims.

Or précisément, au grand ennui de son cousin, Summy Skim ne partit pas pour la chasse ce jour-là. Le temps était lourd ; de gros nuages se levaient dans le Sud-Est. La journée ne se passerait pas sans orage, et mieux valait ne point se laisser surprendre loin de l’habitation.

Toute la matinée fut employée au lavage, tandis qu’une équipe, sous la direction de Lorique, poursuivait la fouille presque sur la ligne de démarcation des deux propriétés.

Jusqu’au milieu du jour il ne survint aucune complication. Quelques propos assez malsonnants, il est vrai, tenus par les Américains, amenèrent des ripostes plus ou moins vives de la part des Canadiens. Mais tout se borna à des paroles et les contre-maîtres n’eurent point à intervenir.

Par malheur, les choses ne se passèrent pas aussi bien à la reprise du travail dans l’après-midi. Hunter et Malone allaient et venaient sur leur placer, tandis que Summy Skim, en compagnie de Ben Raddle, en faisait autant sur le sien.

« Tiens, dit Summy Skim à Ben Raddle, ils sont donc de retour, ces chenapans ?.. Je ne les avais pas encore vus… Et toi, Ben ?

— Si… hier, répondit évasivement Ben Raddle. Fais comme moi. Ne t’occupe pas d’eux.

— C’est qu’ils nous regardent d’une façon qui ne me plaît guère…

— N’y fais pas attention, Summy. »

Les Texiens s’étaient rapprochés. Toutefois, s’ils étaient prodigues de regards insultants à l’adresse des deux cousins, ils ne les accompagnaient pas des invectives dont ils étaient coutumiers, ce qui permit à Summy Skim de paraître ignorer leur existence.

Cependant les ouvriers continuaient à travailler sur la limite des deux claims, défrichant le sol, recueillant les boues pour les porter aux sluices et aux rockers. Ils se touchaient pour ainsi dire, et leurs pioches, volontairement ou non, se heurtaient à chaque instant.

Toutefois, personne jusqu’alors n’y avait pris garde, lorsque, vers cinq heures, s’élevèrent de violentes clameurs. Ben et Summy sur le 129, Hunter et Malone de l’autre côté de la frontière, se précipitèrent à la rencontre les uns des autres.

Les deux équipes ne travaillaient plus, et des deux côtés on chantait victoire. La poche, la bonanza était enfin découverte. Depuis quelques instants les sables portés de part et d’autre aux appareils de lavage donnaient des rendements dépassant cent dollars, quand, au fond de l’excavation, on venait de découvrir une pépite, un véritable lingot d’une valeur d’au moins deux mille dollars, sur lequel les deux contre-maîtres, face à face, avaient mis en même temps le pied.

« Elle est à nous ! cria Hunter en arrivant tout essoufflé.

— Non ! à nous ! protesta Lorique conservant sa prise.

— À toi, failli chien ?.. Regarde plutôt le poteau. Tu verras si ton pied n’est pas chez moi.

Un coup d’œil sur la ligne déterminée par les deux piquets les plus voisins convainquit Lorique que, dans l’excès de son zèle, il avait réellement franchi la limite, et il allait en soupirant abandonner sa trouvaille, lorsque Ben Raddle intervint.

— Si vous avez passé la frontière, Lorique, dit-il d’une voix calme, c’est qu’elle a été changée pendant la nuit. Tout le monde peut voir que les piquets ne sont plus à l’alignement, et que celui-ci a été reculé de plus d’un mètre vers l’Est.

C’était vrai. La série des poteaux formait, en effet, une ligne brisée, présentant vers l’Est un angle rentrant à la hauteur des deux claims.

— Voleur ! rugit Lorique dans la figure de Hunter.

— Voleur toi-même ! répliqua celui-ci en bondissant sur le Canadien qui fut renversé par surprise.

Summy Skim se précipita au secours du contre-maître, que le Texien maintenait à terre. Ben Raddle le suivit aussitôt et saisit à la gorge Malone qui accourait. En un instant, Lorique se relevait, délivré, tandis que Hunter roulait sur le sol à son tour.

Ce fut alors une mêlée générale. Les pioches, les pics, maniés par ces mains vigoureuses, se transformaient en armes terribles. Le sang n’eût pas tardé à jaillir, et peut-être y aurait-il eu mort d’homme, si une ronde de police n’eût, précisément au même instant, paru sur cette partie du Forty Miles.

Grâce à cette cinquantaine d’hommes résolus, les troubles furent rapidement comprimés.

Ce fut Ben Raddle qui s’adressa le premier à Hunter, que la fureur empêchait de parler.

— De quel droit, lui dit-il, avez-vous voulu nous voler notre bien ?

— Ton bien ? vociféra Hunter, dans un tutoiement grossier, garde-le, ton bien !.. Tu ne l’auras pas longtemps !

— Essayez de le reprendre, menaça Summy en serrant les poings.

— Oh ! quant à toi, hurla Hunter qui écumait littéralement, nous avons un vieux compte à régler tous les deux !

— Quand il vous plaira, dit Summy Skim.

— Quand il me plaira ?.. Eh bien !..

Hunter s’interrompit tout à coup. Précédée de Patrick, Jane Edgerton, revenant du travail quotidien, arrivait comme chaque soir sur le claim 129. Intriguée, elle s’approchait à grands pas du groupe bruyant qui gesticulait sur la frontière. Hunter la reconnut sur-le-champ.

— Eh ! dit-il en ricanant, tout s’explique ! Le vaillant défenseur de femmes travaillait pour son compte !

— Misérable lâche ! s’écria Summy indigné.

— Lâche !..

— Oui, lâche ! répéta Summy Skim, qui ne se possédait plus, et trop lâche pour rendre raison à un homme.

— Tu le verras ! hurla Hunter. Je te retrouverai !

— Quand vous voudrez, répliqua Summy Skim. Dès demain.

— Oui, demain ! » dit Hunter.

Repoussés par les hommes de police, qui remirent le piquet à sa place régulière, les mineurs durent rentrer sur leurs placers respectifs. Lorique, du moins, emportait avec lui, en signe de triomphe, la précieuse pépite qui avait allumé la querelle.

« Summy, dit Ben Raddle à son cousin, dès qu’ils eurent regagné leur maisonnette, tu ne peux te battre avec ce coquin.

— Je le ferai cependant, Ben.

— Non, Summy, tu ne le feras pas.

— Je le ferai, te dis-je, et, si je parviens à lui loger une balle dans la tête, ce sera la plus belle chasse de ma vie. Une chasse à la bête puante !

Malgré tous ses efforts, Ben Raddle ne put rien obtenir. De guerre lasse, il appela Jane Edgerton à son secours.

« Mademoiselle Jane !.. dit Summy. Mais, ne serait-ce que pour elle, ce duel serait encore nécessaire. Maintenant que Hunter l’a reconnue, il ne cessera de rôder autour d’elle.

— Je n’ai pas besoin qu’on me protège, monsieur Skim, affirma Jane en raidissant sa petite taille.

— Laissez-moi tranquille, s’écria Summy exaspéré. Je suis assez grand peut-être pour savoir ce que j’ai à faire ? Et ce que j’ai à faire maintenant, c’est…

— C’est ?..

— C’est de dîner, tout simplement, » déclara Summy Skim en s’asseyant avec une telle énergie que son escabeau fut cassé net en trois morceaux.

Un désastre inattendu allait d’ailleurs rendre impossible ou du moins retarder le dénouement de cette affaire.

Le temps s’était de plus en plus alourdi pendant cette journée. Vers sept heures du soir, l’espace saturé d’électricité fut sillonné d’éclairs, et le tonnerre gronda dans le Sud-Est. L’obscurité due à l’amoncellement des nuages devint même profonde, bien que le soleil fût au-dessus de l’horizon.

Durant l’après-midi déjà, on avait constaté, sur les divers claims du Forty Miles Creek, des symptômes inquiétants : sourdes trépidations courant à travers le sol et accompagnées de grondements prolongés, jets de gaz sulfureux s’échappant parfois des puits. Assurément on pouvait craindre une manifestation des forces plutoniques.

Vers dix heures et demie, tous allaient se coucher dans la maisonnette du claim 129, lorsque de violentes secousses ébranlèrent l’habitation.

« Un tremblement de terre ! » s’écria Lorique.

Il avait à peine prononcé ces mots que la maison se renversait brusquement comme si la base lui eût soudain manqué. Ce ne fut pas sans peine que ses hôtes, heureusement sans blessures, purent se retirer des décombres.

Mais, au dehors, quel spectacle ! Le sol du claim disparaissait sous une inondation torrentielle. Une partie du creek avait débordé et s’écoulait à travers les gisements en s’y frayant un nouveau lit.

De tous côtés éclataient des cris de désespoir et de douleur. Les mineurs, surpris dans leurs cabanes, cherchaient à fuir l’inondation qui les gagnait. Des arbres arrachés ou rompus par le pied étaient entraînés avec la rapidité d’un express.

L’inondation gagnait déjà la place où gisait l’habitation abattue. En quelques secondes on eut de l’eau à mi-corps.

« Fuyons !.. » s’écria Summy Skim, qui, enlevant Jane Edgerton entre ses bras, l’entraîna sur la pente.

À ce moment, un tronc de bouleau atteignit Ben Raddle dont la jambe fut brisée au-dessous du genou. Lorique, puis Neluto, s’élancèrent à son secours et furent renversés à leur tour. Tous trois allaient périr. Patrick, heureusement, avait vu le péril. Tandis que Summy, revenant à la charge, enlevait son cousin sur ses épaules, le géant saisissait à bout de bras le contremaître et le pilote, et, ferme comme un roc au milieu des eaux déchaînées, les emportait loin des atteintes du torrent.

En un instant, tous furent hors de danger, sans autre dommage que la fracture de Ben Raddle. On put alors contempler le désastre à la lueur du ciel en feu.

La maison avait disparu, et avec elle les trésors amassés par les deux cousins et par Jane Edgerton. La colline que celle-ci franchissait chaque matin et chaque soir avait changé de forme. Contre elle se brisait en rugissant une énorme masse d’eau qui recouvrait sur une longueur de plus d’un kilomètre la rive droite du Forty Miles Creek de part et d’autre de la frontière.

Comme vingt autres propriétés du voisinage, celles des deux cousins et de Jane Edgerton étaient englouties sous plus de dix mètres d’eau furieuse. C’est en vain que les héritiers de Josias Lacoste avaient fait des milliers de kilomètres pour tirer le meilleur parti du claim 129 ; leur héritage était disparu à jamais. Il n’y avait plus de claim 129.