Le Voyage au Parnasse/Chapitre I

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Traduction par Joseph-Michel Guardia.
Jules Gay (p. 11-21).

CHAPITRE PREMIER.

Un quidam, Caporal Italien, citoyen de Pérouse, je crois, Grec par le génie et Romain par le cœur ; cédant à un caprice respectable, eut la fantaisie de s’en aller au Parnasse, pour se soustraire aux tumultueuses agitations de la cour. Il se mit en route seul et à pied, et tout doucement arriva en un lieu où il acheta une mule antique, ayant robe grise et jambes fourchues, un spectre effrayant. Jamais on ne vit bête de proportions plus colossales, ni moins propre à porter une charge. De grands os, et peu de résistance ; la vue courte, avec une longue queue ; les flancs amaigris, et le cuir plus dur que celui d’une rondache. Elle était d’une humeur parfaitement irrésistible, et toujours prête à faire la révérence, aussi bien en avril qu’au mois de janvier. Enfin, notre vaillant poëte, fit, sur cette monture, son entrée au Parnasse, et le blond Apollon le reçut d’une façon aimable, et d’un front serein. Quand le poëte, seul et sans un liard, fut de retour dans sa patrie, il raconta des choses que la renommée transmit à tire-d’aile, d’un pôle à l’autre.

Et moi aussi, qui sans répit travaille et veille, pour avoir (du moins en apparence) le don de poésie, que le ciel m’a refusé ; j’aurais voulu dépêcher mon âme à grande vitesse, et lui faisant traverser l’espace, la placer sur les cimes de l’Œta renommé. Découvrant de cette hauteur le courant de la charmante Aganippe, d’un petit bond j’aurais pu y mouiller mes lèvres ; et une fois rempli de la riche et suave liqueur, je serais devenu un poëte illustre, ou tout au moins magnifique. Mais, mille obstacles surgirent aussitôt, et mon projet en germe avorta, et mon désir resta non satisfait. Sur cette lourde pierre que la fortune a mise sur mes épaules, je lis mes espérances déçues. Le nombre de lieues d’un si long voyage me parut devoir détourner du but ma bonne volonté ; mais tout aussitôt, les fumées de la gloire vinrent à mon secours, et me rendirent le chemin court et facile.

Je dis à part moi : « Si je parvenais à me hisser sur l’abrupte cime de cette montagne, et à ceindre mon front d’une couronne de laurier, je ne porterais point envie au bien dire d’Aponte, ni à la verve de Galarza, un agneau en actes, et un Rodomont en paroles. Et comme l’erreur (illusion) est au début de toute entreprise, séduit par mon désir, je m’avançai, les pieds dans la poussière du chemin, et la tête au vent. Enfin, mettant mon choix en selle, et moi-même sur la croupe du destin, je me décide à faire le grand voyage. Que si quelqu’un s’étonne d’une pareille monture, qu’il apprenne, s’il l’ignore, qu’elle est en usage non-seulement en Castille, mais partout ailleurs. Nul ne peut prétexter une excuse, pour refuser le service de cette monture ; tout mortel qui voyage, l’accepte. Elle est parfois aussi légère que l’aigle ou la flèche qui fendent l’air ; et parfois elle marche avec la lenteur de la tortue.

Quant au bagage d’un poëte, toujours léger, comme il n’y a point de valise, toute monture lui est bonne. Il est de fait incontestable, qu’un poëte, héritât-il d’un trésor, loin d’augmenter son bien, le perd infailliblement. C’est là une vérité dont l’explication consiste, selon moi, en ce que tu les animes, ô grand Apollon, mon père, de ton esprit, dans leurs desseins. Et comme ton esprit ne descend point aux vétilles des affaires pratiques, et ne va point se noyer dans le lucre vil, eux, soit qu’ils se livrent à la plaisanterie ou au sérieux, n’aspirent jamais au gain en quoi que ce soit, et ils s’envolent par-dessus les sphères. Ils racontent les actions de Mars sur l’arène sanglante, ou les amours de la douce Vénus, parmi les fleurs ; ils pleurent la guerre ou chantent l’amour, et la vie passe pour eux comme un songe, ou comme le temps pour les joueurs passionnés.

Les poëtes sont faits d’une pâte molle, tendre, flexible et souple, et ils aiment volontiers le foyer d’autrui. Le plus sage des poëtes ne suit dans sa conduite que les inspirations de sa fantaisie enchanteresse ; toujours riche d’expédients, et d’une éternelle ignorance. Absorbé par ses chimères, et admirant ses propres actes, il ne vise ni à s’enrichir ni à s’élever à une position honorable.

Que les lecteurs y regardent donc à deux fois, comme dit le vulgaire mal poli et à la voix rauque ; car je suis un poëte de cette façon. Cygne par mes cheveux blancs, corbeau noir et criard par la voix, le temps n’a pu dégrossir le rude tronc de mon génie. Jamais, au sommet de la roue mobile, je n’ai pu me voir seul un instant, car lorsque je veux monter, elle ne bouge. Toutefois, désireux de savoir si un grand dessein peut se promettre un heureux succès, je continuai mon voyage à pas tardifs et lents. Un pain blanc, avec huit miettes de fromage, ce furent là toutes les provisions de mon bissac, poids léger et utile au voyageur (piéton). Je dis adieu à mon humble cabane, adieu à Madrid, adieu au Prado et aux fontaines qui versent le nectar et l’ambroisie, adieu aux causeries capables de charmer un cœur rongé de soucis et deux mille solliciteurs sans protection, adieu au lieu agréable et fabuleux, où deux géants furent consumés par la foudre flambante de Jupiter ; adieu aux théâtres publics, honorés par l’ignorance que je vois triompher dans les cent mille sottises qu’on y débite ; adieu à la promenade de Saint-Philippe, où je vois si le chien Turc monte ou descend, comme dans une gazette vénitienne ; adieu à la faim subtile de quelque hidalgo ; c’est afin de ne pas tomber mort devant ta porte, que je quitte aujourd’hui ma patrie et sors de ma nature.

Ce disant, j’arrivai tout doucement au port qui a reçu son nom des gens de Carthage, port abrité et fermé à tous les vents, d’un si rare et éclatant renom, que devant lui s’inclinent tous les ports baignés par la mer, éclairés par le soleil et fréquentés par les navigateurs. Mes regards s’étendaient sur la vaste plaine de cette mer qui rappela à ma mémoire les exploits héroïques de l’héroïque don Juan. Moi aussi, au milieu des glorieux combattants, par ma valeur et mon courage, j’eus, bien que chétif, part à la victoire. Là, plein de rage et d’un mortel dépit, l’Ottoman orgueilleux vit sa fierté abattue et réduite à rien.

Ainsi rempli d’espoir, et exempt de crainte, je cherchai aussitôt une frégate, afin de donner suite à mon grand projet ; et sur l’argent liquide de la plaine azurée, je vis approcher un vaisseau, à voiles et à rames, qui allait prendre terre dans le vaste port. C’était bien le plus superbe, le plus merveilleux et le plus parfait des navires qui font sentir leur poids aux épaules de Neptune. Jamais la mer ne vit son pareil, non ! pas même parmi la flotte qui fut détruite par la vengeance de Junon, Le navire Argo, lors de la conquête de la toison d’or, n’était pas aussi brillant, ni aussi riche d’ornements.

Il entrait dans le port au moment où la belle Aurore, à la chevelure assouplie et respirant l’amour, sortait par les portes de l’orient. Une grande explosion se fit entendre ; c’était le salut de la galère royale, qui réveilla la foule en sursaut. Le son des clairons remplissait le rivage d’une divine harmonie, et les rameurs faisaient éclater leur joie bruyante. Cependant les heures avançaient la journée, et la lumière devenue plus intense permit de voir plus nettement la construction superbe du grand navire. Il jette l’ancre et s’arrête dans le port, et sur la mer tranquille il lance un large canot, au milieu de la musique et des clameurs joyeuses. Les matelots, suivant l’usage, couvrent la poupe de riches tapis, dont la trame n’est qu’or et soie. Ils touchent enfin au rivage, et du brillant canot s’élance un beau cavalier, porté sur les épaules de quatre galants compagnons.

À son costume et à la sévérité de son maintien, je reconnus aussitôt le portrait vivant de Mercure, messager des dieux de la fable. Belle taille et prestance semblable, pieds ailés, et le caducée, symbole de prudence et de sagesse. J’aperçois enfin ce même jouvenceau qui, du haut des célestes demeures, apporta tant de faux messages à la terre.

Je l’aperçus, et à peine ses pieds ailés avaient-ils touché le sable trop heureux d’être foulé par un dieu, lorsque, roulant cent mille idées dans mon imagination, je vins me jeter à ses pieds, si beaux de leur ornement. Aussitôt le dieu disert me fit lever, et en vers mesurés et sonores, il commença à me parler ainsi : « Ô Adam des poëtes, ô Cervantes ! que signifient ce bissac et ce costume, mon ami ? » témoignant ainsi qu’il ignorait mon dessein. — Et moi, répondant à sa question, je dis : « Seigneur, je vais au Parnasse et, à cause de ma pauvreté, je poursuis mon chemin, accoutré de la sorte ». — Et lui à moi : « Ô esprit surhumain, dit-il, et supérieur à celui de Cillène, sois comblé d’abondance et d’honneur ; car enfin, tu fus jadis un valeureux soldat, ainsi que le témoigne cette main mutilée. Je sais très-bien que, dans ce terrible combat naval, tu perdis le mouvement de la main gauche, pour la gloire de la droite ; et je sais aussi que cet instinct surhumain qui fait battre ta poitrine, notre père Apollon ne te l’a pas inspiré en vain. Sur la croupe de Rossinante, tes ouvrages pénètrent dans les coins les plus reculés de la terre, provoquant les attaques de l’envie. Poursuis, rare inventeur, poursuis ta marche et ton dessein, et prête ton aide à Apollon, puissant renfort, avant que n’accoure la troupe infime de plus de vingt mille poëtes avortons, dont la qualité est, pour eux-mêmes, un problème. Voilà que les sentiers et les chemins sont inondés de cette canaille inutile ; ils vont vers la montagne et ils ne méritent pas même de se reposer à son ombre. Arme-toi incontinent de tes vers, et mets-toi en état de poursuivre avec moi ce voyage ; apprête-toi pour la grande entreprise. Avec moi tu feras le trajet en toute sûreté, sans avoir à te préoccuper des provisions de bouche. Pour qu’il ne te reste aucun doute sur la vérité de mes paroles, entre avec moi dans ma galère, et tu y verras de quoi te rassurer dans ton étonnement ».

Bien que tout me parût mensonge, j’entrai avec lui dans la belle galère, et j’y vis des choses dont le souvenir me ravit encore. Depuis la quille jusqu’au pont, elle était entièrement construite avec des vers, sans aucun mélange de prose. Les arbalétrières étaient entièrement faites avec des strophes (glosas), toutes composées lors de la noce de celle qu’on appela la Malmariée (Malmaridada). Les bancs des rameurs se composaient uniquement de romances, troupe hardie, mais nécessaire, car elle s’adapte à toute sorte d’actions. La poupe était d’une matière étrange, adultérée, avec des sonnets de bon aloi, d’ailleurs d’un travail exquis et très-varié. Les rebords de droite et de gauche étaient deux vaillants tercets, fort à propos pour étendre au loin l’action des rames. Je m’aperçus que la grande vergue était une longue et triste élégie, moins habile à chanter qu’à pleurer ; et c’est de là, je pense, qu’est venu le mot en usage pour rendre les souffrances d’un malheureux : il est passé par la vergue (pasó crugia). Le grand mât, s’élevant jusqu’au ciel, était enduit, comme avec de la poix, d’une dure et prolixe chanson (cancion, canzone) d’une épaisseur de six doigts. Il était d’ailleurs, ainsi que l’antenne qui le croisait, de rudes estrambotes qui laissaient assez paraître de quel bois on les avait faits. Le racage, toujours babillard, n’était qu’un composé de petits couplets (redondillas) qui le rendaient, en apparence, plus léger. Les agrès semblaient être des seguidillas, composées de plus de mille extravagances, qui ne manquent pas de chatouiller le cœur. Les rombalières, de puissantes et honnêtes stances, planches de grande résistance, capables de supporter un ou deux poëmes. Il fallait voir les bruyantes bannières qui s’agitaient au souffle de l’air ; c’étaient des rimes variées et un peu licencieuses. Les mousses qui couraient de çà et de là, semblaient des vers enchaînés, quoiqu’ils fussent libres dans leur travail. Quant aux œuvres mortes, ce n’étaient que vers blancs ou graves sixains, qui rendaient la galère plus belle.

Enfin, d’une façon aussi aimable que douce, Mercure, remarquant que j’avais vu ce vaisseau, qui mérite justement tes louanges, ô lecteur, s’assit auprès de moi, et d’une voix sonore et harmonieusement suave, il m’adressa ces paroles, pleines de raison :

« Parmi les objets de ce monde, qui sont rares et nouveaux, et extraordinaires, tu remarqueras, si tu veux y arrêter ton attention, que ce vaisseau est un de ceux qui méritent le plus d’exciter l’admiration, et qu’il peut provoquer l’étonnement des peuples voisins et les plus reculés. Il n’est pas le produit de quelque machine enchantée, mais l’ouvrage du génie divin d’Apollon, dont la toute-puissance égale la volonté. Il l’a fabriqué, — le cas est nouveau, — à cette fin uniquement, que j’y fisse entrer tous les poëtes qui existent entre le Pactole et le Tage fameux. Le grand maître de Malte, averti par des espions discrets que l’Orient apprête ses flèches barbares, est inquiet, et il fait convoquer la milice qui porte la croix blanche sur sa poitrine, afin de puiser dans son concours force et courage. Suivant son exemple, Apollon a voulu que les poëtes renommés s’empressent d’accourir au Parnasse, qui se trouve réduit à une dure extrémité. Et moi, touché de ce fâcheux contre-temps, sur cette coque légère, instruit par avance de ce que j’ai à faire, je hâte ma course. J’ai rasé les rivages d’Italie, j’ai vu ceux de France, sans y toucher. Car l’Espagne est le but de ma course. C’est ici que mon voyage se terminera, je l’espère, par un doux accueil, et que je serai aisément expédié. Pour toi, dont les cheveux blancs trahissent la faiblesse, tu seras mon courtier, en cette affaire, et le poursuivant de mon projet. Vas, sans tarder un seul instant, et à tous ceux qui sont inscrits sur cette liste, tu diras de la part d’Apollon, tout ce que tu trouveras noté de ma main dans ces papiers. »

Et les ayant tirés, j’y vis un nombre infini de noms de poëtes, Yanguais, Biscayens et Coritos. J’en vis aussi de fameux de l’Andalousie, et, parmi les Castillans, des hommes chez lesquels la poésie se plaît à habiter.

Mercure me dit : « Je veux que tu m’énumères les noms de cette cohorte vaillante, sans oublier, puisque tu en es instruit, la valeur de leur génie. » — Et moi je répondis : « Je dirai ce que je sais de ceux qui ont le plus de poids, pour t’engager à faire, devant Apollon, l’éloge de leur mérite. » Il écouta, et je parlai de la sorte.