Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise IIII/Dessein I

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DESSEIN PREMIER.


Le iour pour l’exercice de la Pieté. La ſepmaine d’excellence reſeruee pour l’Empereur, ſtructure du lieu de deuotion. Artifice de la figure d’vn crucifix. Bastiment de ſale eſgale. De l’inuention des lettres, de la ſcience nottee. Comment ie deuins Curieux. Particularitez Royales.



LE temps eſtoit releué ſur ſes beautez, & la pureté du iour promettoit aux eſperans toute felicité, le commencement de la lumiere denotoit que le reſte de la iournee ſeroit de meſme ſuite, & en ceſte douceur de temps, l’Empereur ſ’eſueilla du plus gracieux ſomne qu’il eut reſenti de ſa vie, eſtant preſt & veſtu de drap d’or mignonnement élabouré auec le luſtre qu’y donnoit la ſoye teinte en couleur de pauot champeſtre, & tous ceux de ſa court habillez au ſemblable ſelon leur qualité, il fut parlé de ce qui eſtoit à faire. Deſia le Roy & la Souueraine, à la requeſte des Princes, auoyent ordonné, que ce iour ſeroit ſeulement ainſi qu’il eſt raiſonnable employé aux exercices ſaints, & de pieté, pource que nos actiös ne doiuent point tant eſtre à nous pour y vacquer abſolument, que nous ne tournions les yeux de noſtre eſprit, pour contempler celui auquel nous nous deuōs nous meſmes, & que quelque ſuiet que nous traitions, nous ne deuons point y eſtre tant adonnez, que nous ne recognoiſſions la premiere cauſe, ceſte eſſence des eſſences, ce grand Dieu qui nous eſlargit tant de biens, & permet l’vſage d’iceux, car il faut eſtimer que noſtre principal deuoir eſt ceſtuy-là : le reſte des affaires du monde, ſoit qu’on les die ſerieuſes ou autres, ne ſont que nuages paſſagers : Et pourtant il fut conclud, que laiſſant toute autre affaire à part, on ſ’employeroit aux prieres & actions de graces, & que pourtant ſelon, que noſtre humanité honneſte le requiert, l’on s’egayerot auec modeſtieaux paſſetemps, qui ſont la ioye de l’eſprit, & le confort des ſens. Adonc le heraut d’Amour fut appellé, & luy fut enioint de proclamer de par l’Empereur & la Souueraine, ce qui auoit eſté reſolu : Alors il ſortit en ſon magnifique accouſtrement, & montant ſur le perron qui eſt la baſſe court, qui ja eſtoit pleine du bon peuple, qui venoit aux ſaintes ceremonies, & ſ’aſſembloit pour ſcauoir ce qui auiēdroit apres, il proclama, Auiourd’huy eſt le temps de la ſainčte Aſſemblee, pour la vacation à la pieté. La ſemaine prochaine en l’honneur de l’Empereur auquel elle eſt donnee pour ſon particulier, il ſera aduiſé au reste des affaires & cauſes d’Amour, & ſera nommee la Semaine d’EXCELLENCE, libre aux Curieux.

Vn peu apres l’Empereur ſortit, & s’achemina vers le lieu de deuotion qui eſt fitué au plus bel endroit de l’Hermitage. Si en tous les edifices de Nabadonce il ſe trouue des excellences & raretez, il y en a en ceſtuy-cy, qui eſt le racourcy de tous les plus parfaicts baſtiments du monde, leſquels n’ont rien d’exquis que la piece qu’ils ont empruntee de ce Theatre d’Architecture : Nous ne l’oſons deſcrire ny pourtraire, d’autant que le propoſant aux yeux il ſe mettroit tant d’en uie és cœurs des puiſſans curieux, qu’ils s’aſſembleroient pour démolir les ſuperbes temples, afin de les reconſtruire ſur le modele de ce parfait. Et puis qui pourroit en ſupporter la magnificence, veu qu’auiourd’huy il y a ſi peu d’ames de proportion que celle que nous preſenterions ne ſeroit pas entenduë que de quelques vns, deſquels le courage eſt ſans mauuais ſoin, ſans ambition, ſans auarice, & ſans enuie. L’Empereur remarqua les traicts admirables qu’il peuſt apperceuoir en ce lieu, qui de tous coſtez reluit de pieces exquiſes : car outre l’excellence de dedans, il n’y a endroit dehors, qui ne parle aux yeux & les arreſte. Pour l’ interieur il eſt tel qu’il contiēt tāt d’exactes ſymmetries, qu’il eſleue les cœurs des voyans en extaſes parfaites. Ainſi que ſa Maieſté mettoit le pied ſur le ſeüil, Sarmedoxe l’arreſtavn peu luydisät, Sire, cöſiderez s’il vous plaiſt ce que vous voyez ſans l’apperceuoir.L’Empereur qui auoit l’œil prōpt & ſe ſentant auiſé demeura vn petit pour eſplucher les obiets auec la veuë, & contempler plus attentiuement ce qui s’oppoſoit : regardant au hault de la vouſte il luy fut aduis en montant ce pas qu’il vit la figure d’vn crucifix qui tomboit d’enhault, s’auançant il le perdoit de veuë, ſe reculant le voyoit parfaitement. Il prit occaſion de conſiderer ceſt ouurage notable, pour, eſtant entré, le comparer aux autres. Il eſt certain qu’il ſe trouue peu d’artifices ſemblables : car il eſt naifuement fait, releué par tous les endroits de cou leurs naturelles appoſees artificiellement& d’inuention non veuè autrepart. Il eſt de toutes ſortes de plumes de toutes couleurs ſi bien collees & fermemēt appliquees qu’elles y perſiſtent durablement. Minerue cōfeſſe que celuy qui eſt en fon cabinet n’en approche pas, biē qu’il ſoit d’vn meſme ouurier, lequel en ceſtuy-cy a vſé d’vn art plus tranſcendant, & de fait il y a en ceſtuy-cy vne particularité merueilleuſemēt remarquable, c’eſt que ceux qui ſont dās le ſainct lieu ne voyēt point ceſte figure, ce crucifix diſparoiſt aux yeux & quelque peine qu’ils y mettent, ne le peuuent diſcerner. On n’en voit haut ny bas aucune repreſentation. Il n’y a apparence que d’vne riche vouſte figurant le Ciel où ſont les bien-heureux, auquel on eſt attiré par la contemplation d’vn ouurage tant extraordinaire, où chacun voit les heureuſes impreſſions qui l’excitent à deuotion : Les obſeruations que fit l’Empereur apres auoir rendu le deuoir à l’Eternel furent cauſe qu’il eſtoit haute heure, quand il vint à la ſale du Soleil, où le couuert eſtoit. En ce lieu tous les meubles ſont d’or, & ce qui n’en peut eſtre, eſt doré, & le reſte eſt d’or muſaique, non pour l’eſpargne de l’or, ains pour donner le luſtre, & garder la proportion aux eſtoffes & à l’ordre des meubles & pieces ſymmetriques qui y ſont.

Le Roy de Nabadonce auoit fait par ſpecialité baſtir ceſte ſale, de ſtructure tant obſeruee & de tel ordre, qu’elle eſtoit comme double, ſi que ce qui eſtoit le haut bout ou lieu plus honorable, ne l’eſtoit point d’auantage que l’autre, ſi que deux Monarques égaux y pouuoient eſtre également à meſme table, & tous deux ſeruis de ſemblable ſorte, de pareille vaiſſélle & de ſeruices égaux, & en meſme rāg. Ceſte ſalle eſtoit carree, poſee ſur vn piuot qui la tenoit en iuſte balāce, & y auoit au bas vn artifice de rouages qui ne faiſoit point de bruit, car les roües eſtoient radoucies ſur piuots obliques, ſi que l’engrenage ſe faiſoit ſans eſchaper à coup, mais lentement, & ainſi la ſale tournoit preſques imperciblement, ſi que l’Orient deuenoit l’Occidēt, & de meſme conſequēment ſelon le iour ordinaire. D’auantage aux deux parois oppoſites y auoit vne cheminee, & aux autres des croiſees propres, le tout exactement faict ſelon les plus exquiſes practiques de l’architecture, Les portes ſi bien ſituees que les ſeruices eſtans à droict à l’vn comme à l’ autre, il n’y auoit que choiſir pour le lieu plus eminent, vn bout eſtoit à melme aduantage & autant aduantageuſe aſſiette que l’autre, tant vn Prince que l’autre eſtans aſſis auoient place en meſme degré, la diſpoſition eſtoit eſgale : Ceci pourtant n’auoit point eſté faict pour debat qu’euſſent peu auoir ces deux Monarques pour la preſeance, d’autant que liberalement, volontairement, & de franc vouloir, ils s’entrecedoient amiablement, & toutes les difficultez & preſomptions dont les autres debattent, n’eſtoient point és fantaiſies de ceux-cy. Ces obſeruations n’auoient eſté practiquees que pour faire paroiſtre l’excellence des ouuriers, le bon loiſir du Prince & ſes deſirs vertueux s’occupans à ſoulager ſon peuple, le rendre à ſon ayſe, pour en eſtre benit, luy faire iuſtice, ſe recreer en ſuiets de merite : & faire paroiſtre aux peuples qu’il eſt ſeant que chacun tienne ſon rang és aſſemblees notables, où la confuſion faict voir de quel eſprit ſont menez ceux qui la cauſent : & l’ordre demonſtre la bonté de cœur, excellence de courage, & grandeur vertueuſe qui gouuerne les ames de ceux qui ſçauent bien faire. Nous auions les yeux fort empeſchez à conſiderer, & les oreilles eſleuees aux diſcours, parce que ces Monarques en diſnants ne faiſoient point employer les langues des flatteurs, ny des donneurs d’aduis pour preſſurer la ſubſtance des peuples, ains commandoient aux bouches diſertes de s’exercer ſur ſuiets de merite : ſuyuant quoy les Sages diſputoient de choſes notables, & tendans à la gloire de Dieu, où ils raportoient tout, le loüants des biens qu’il octroye liberalement, & comme les propos ſe forment les vns par les autres, il fut parlé de l’inuention des lettres ſur ce que les premiers hommes auoient tant de ſciences infuſes, que leur ſcauoir eſtoit vne abiſme de doctrine, ce qui occaſionna Sarmedoxe d’en diſcourir ainſi. Le premier homme eut la ſcience infuſe generalement & ſpecialement, ce qui paroiſt aſſez par le iugement qu’il eut de nommer toutes les eſpeces par leur nom propre, & ſignificatif, & demonſtrant le naturel, vertu, fins, & compoſition : Et pource que poſſible il preuoyoit que Dieu ne donneroit pas à tous vne meſme ſcience, par ce qu’il n’eſtoit pas neceſſaire pour l’impoſition des noms, ains ſeulement pour la cognoiſſance de l’obiet, il recueillit de ceſte intelligence tant abondante certaines marques dont il fit vne Science que ſes ſucceſſeurs qui l’ont pratiquee long temps, & eſt demeuree à quel ques vns, ont nommé Science nottee, la quelle a eſté conſeruee auec la Cabale en la meſme façon que nous auons veu que les peres la gardoient en leur excellent manoir où nous fiſmes vne deſcente, ſuyuant les auantures qui accompaignent celles d’Herodias. Par le moyen de ceſte ſcience on cognoiſſoit incontinant vn ſuiet propoſé, & de ſes nottes on extrayoit vn caractere qui en particulier repreſentoit le tout. Depuis comme au declin tout diminuë, l’entendement s’eſtant abbaiſſé, & encor plus par le peché, les enfans d’Adam n’ont pas eu ſi ample cognoiſſance, d’autant que la premiere ſcience leur fut deniee, ou pource qu’elle fut perduë par la faute de celuy qui l’auoit receuë, ou pource qu’eſtant partagee les vns en eurēt d’vne ſorte, les autres d’autres, ſi que leurs inuētions furent diuerſes, comme diuerſement ils heriterent de leur pere. Il eſt aduenu que ceux qui ont eſté vniuerſels en ſçauoir ont par diligence & eſtude ou bonne memoire recueilly & gardé ceſte Science Nottee, & l’ont par charité ou amour de gloire laiſſee à leurs intimes & ſucceſſeurs, & à ceux qui eſtoient les meilleurs d’entre les autres qu’on iugeoit gens de bien, & celà continuoit ſans difficulté, tant que Babylon eſtant entrepriſe, les langues & la cognoiſſance furent troublees de confuſion, & ceſte doctrine courut hazard d’eſtre eſteinte & perdue. Il eſt vray (pour autant que Dieu ne nous punit pas exactement) que quand la langue d’entre la famille, gent & nation fut diſcernee & aſſeuree, les plus ſages qui auoient quelques reſtes de ce grand bien s’auiſerent par labeur exquis, de pluſieurs de ces nottes, & figures des ſuiets & eſpeces, ſi qu’vne partie de la ſcience fut reſtablie es entendemens, & continuee par quelque temps, ce qui ne dura pas long temps, à cauſe de la preſomption des malins qui ſe fians en leur ſçauoir plus qu’au don du Sainct Eſprit s'en glorifierent, & entrerent en ſens reprouué, dont le Genie des Intelligences eſtant contriſté, il laiſſa les hommes ſans les aider, tellement que tout deſcheut gliſſant de mal en malheur, & ces belles nottes ont eſté troublees, & leur notice a eſté perduë & euanouye, & les hommes n’ont plus rien cogneu : Ceux auſquels quelque eſchātillon de la bonne ſcience eſtoit reſté, cognoiſſans que le monde n’eſtoit pas capable d’vn tant excellent ſecret qui deſnoüoit toutes difficultez, & ouuroit la nature iuſques aux plus reclus cachots, s’aduiſerēt en celāt le meilleur d’ē publier quelque choſe & telle, que ſans hazard de dōner trop de cognoiſſance on le peuſt apprendre, & en firent vn abbregé : lequel fut aſſez pour tenir longtemps les eſprits en occupation, & ne declarer gueres, bien qu’il peuſt declarer aſſez, & quelquefois trop. En ceſte vertu ils inuenterent le moyen de pourtraire les paroles, & non les choſes & vertus, & ſe contentans de celà par grand labeur trouuerent les lettres, ſe raportans analogiquement aux ſons, aux voix, accords, accents, prolations, mots & paroles : Pour à quoy paruenir, imitans nature qui a quatre elemens, ils ſe figurerent quatre nottes que binant, combinant, & triplant finiment, ils firent eſclorre en lettres conſonantes, deſquelles ils extrayerent les voyelles & diphthongues que ils terminerent à ce que leur cognoiſſance eſtant certaine, on eut de la certitude de ce qu’ils en gendreroient par leurs mutuelles rencontres. Ayant ainſi eſtably ces fondemens ſelon l’vſage, force, & ſignification, de la plus parfaicte langue, ils ont propoſé & laiſſé imiter leur admirable inuention à tous les autres de toutes langues qui ſelon le plus ou moins, de la pureté ou impureté des langages ont accommodé leurs lettres aux paroles de leurs intelligences. Or les premieres lettres auoient encor quelque ſigne de caractere ſignifiant, mais par l’ignorance ou promptitude des ſuyuants, les figures n’ont pas bien eſté exprimees, tellement que la forme a changé, & par tant de fois a eſté troublee, qu’en fin elle eſt corrompuë, ſi qu’il n’a plus eſté neceſſaire de s’arreſter à la diſpoſition des characteres, ains ſe tenir ſimplement aux dictions demonſtrees. Que ſi nous ſçauions bien les premieres lettres, & les premieres paroles, & impoſitions, nous ſerions incontinant ſçauans, car ayans la cognoiſſance d’vn nom propre, auſſitoſt nous deſcouuririons tout ce qu’il cache & peut : parquoy apprenans bien les paroles, le fons de la ſcience nous ſeroit acquis.

Tandis que le diſcours ſe prolongeoit en beaux exemples, paroles triees & demonſtrations exquiſes, i’auois l’oreille attentiue, mais encor plus les yeux & l’eſprit au Roy : C’eſt ce qui nous perd que de penſer obtenir des graces des grands pour nos beaux yeux, il leur faut faire du ſeruice qu’ils reſſentent, ils ne ſe repaiſſent point d’imaginations, leurs cœurs ayment ce qui eſt perceptible, ils ne ſcauent combien ils doyuent viure, ils deſirent ce pendant qu’ils ſont, iouyr de tout & obtenir ce qu’ils veulent, & ceux qui leur en fourniſſent quoy que vils qu’ils ſoient, ſont leurs amis, qu’ils auctoriſent, aggrandiſſent & maintienent, ie ne le penſois pas, mais ie m’abuſois à la douce vanité d’eſtre careſſé & laiſſant la doctrine de Sarmedoxe qui m’euſt apporté du profict ſans honte & ſeruitude, ie ſuyuois la courtoyſie d’vn Roy qui peut à qui il veut, & ie vous diray que le ſens d’vne exquiſe parolle que ie luy auois ouy dire ſans qu’il penſaſt que i’y priſſe garde, m’auoit dreſſé à la commodité, qui eſtoit cauſe que ſans luy ie m’eſtois fourny pour les neceſſitez de la vie. Occaſion que ne dependant en rien de luy, & ne deſirant point de ſes richeſſes, i’eſtois plus enclin à ſa grace qu’à ſon bien-faict, auſſi cela faiſoit que l’eſtois plus libre, : Car qui eſpere d’vn grand, le craint ou le flate, & qui n’en demande n’y eſpere, n’y pretend, il vit auec luy autant pour ſon propre plaiſir que pour celuy du Prince. Et pource n’ayant aucune penſee de profict, ie m’arreſtois à la courtoiſie de ce Roy, lequel m’ayant recognu fort affectionné de ſes fils me fauoriſoit de ſa parolle & benigne approche, & m’euſt volontiers gratifié & encor plus ayant ſceu par ſes enfans que i’eſtois autodidacte ſans ambition, & contant de ce que ie rencontrois ; ſur tout pour ce que ie ne demandois rien, car les Roys n’aiment point à donner à ceux dont ils n’eſperent beaucoup, n’y à ceux qu’ils voyent qui leur ſont humbles sās ſçauoir qu’ils leurs ſoient neceſſaires outre le plaiſir, & encores moins pretendent d’honorer de dons ceux qu’ils croyent qui deſirent ſ’approcher d’eux, crainte que les ayants remplis, ils ſ’eſcartent. Mais ie parle des Roys en l’air, ils ont leurs penſees auec leſquelles il les faut laiſſer : cependant que ie ſuis auec ceſtuy cy auquelie prens mon plaiſir pource qu’il m’eſt auis qu’il le merite, & ie me donne ce contentement de luy declarer que ie l’ayme ſeulement pour l’honorer, ainſi que ie luy teſmoigné par ce petit ſymbole.

Si i’auois le pouuoir egal à mes ſouhaits,
Et que ma Muſe peuſt ioindre voſtre merite,
Je dirois vos grandeurs en accents ſi parfaicts,
Que mes beaux airs ſeroient des accomplis l’eſlite.
Il eſt vray qu’à l’obiect s’eſmeut noſtre pouuoir
Donc eſmeu dignement i’auray de la puiſſance,
Me ſurmontant moy meſme en ce braue deuoir,
Tout ce que ie diray ne ſera qu’excellence.
Voguant deſſus le plain des mers de vos grandeurs,
Plus ſuruiendrōt de vents plu i’eſtēdray de voiles
Et plus l’onde ſ’enflant fera de profondeurs,
Tans plus ie dreſſeray ma nef vers les eſtoiles.
Quand ie diray de vous, mon air ſera parfaict,
Les plus graues cenſeurs, n’y trouueront que dire.
Deſia tout eſt ſi bien pour ſi digne ſuiet
Que riē que tout parfaict mō diſcours ne ſouſpire,
Prince dont les valeurs on ne peut eſtimer,
Si vous auez àgré ceſte petite offrande,
Pour chanter voſtre gloire, on verra m’animer,
Si bien qu’il ne fut onc d’auanture ſi grande.

I’aurois trop de regret d’auoir fi bien dit pour vn Prince de peu, tels que ſont plufieurs qui ne ſçauent qu’ils ſont, mon intelligence eſt à moy, & le Roy que i’honore, eſt le Souuerain de mes intentions : Mais ie me rauiſe de ce Roy qui m’ayant tenté par pluſieurs diſcours fut auſſi de moy meſme ſatisfait ſ’il le vouloit eſtre, & ie m’ē eſchappé le plus induſtrieuſement que ie peu à couuert toutesfois, & le plus qu’il m’eſtoit poſſible me couurant auec diſcret vſage de naiueté laquelle conſiderant il m’enquiſt aſſez violentement où i’auois frequenté, qui m’auoit endoctriné, & comment & pourquoy ie m’eſtois addonné à la curioſité. Adonc contraint parce que ie prenois plaiſir de l’eſtre par la douce force que me faiſoit la benignité de ce Monarque dont la parole ſortoit de l’abondance que couuoit ſon cœur aymant, & curieux. Ie luy en fis le diſcours en termes de meſmes que ce que ie vous deduis : En noſtre France où ſe perdent les richeſſes du iour, ie ne dis pas l’endroict, car perſonne ne m’en a donné occaſion : Si la maiſtreſſe que i’y auois eſleuë ne ſe fuſt oubliee elle auroit l’honneur que pour l’amour d’elle i’en euſſe dict particulierement, car rien que tel ſuiet ne m’y euſt contraint : En ce lieu donc la où ſe retire la lumiere au temps que le Soleil traine auec ſoy le plus furieux des animaux que l’on a imaginez reſider en la ceinture celeſte, eſt vne petite plaine en laquelle nature compoſe ſes delices pour ſe reſiouir, & nous donner du cōtentemët : ceſte terre eſt abreuuee de pluſieurs ruiſſeaux, ornee de ſimples pretieux, marquee d’agreables boſcages, terminee de delicieuſes montagnettes abouties d’innumerables petites collines fructueuſes, & couuertes d’vn air plus delectable que celuy dont on faict le plus d’eſtat pour la ſanté. Au milieu eſt vn petit roc qui en radouciſſant ſa montee ſe releue aſſez apertement, & conſtituë vne ſituation amiable tant il vient à propos de l’ordre de toutes les autres rencontres des artifices naturels qui ſont autour de là ; enuiron le ſommet ſourd vne claire & belle fontaine qui encloſt vn petit parc, qui deuient comme vne Iſle pleine d’arbres ſalutaires, qui y ſont expreſſément rengez en forme d’vne foreſt abondamment peuplee : Ce parc eſt gardé par l’Ange du Silence qui en a le ſoin, & qui n’y introduit meſme par hazard que ceux qu’vne ferme volonté d’eſtre parfaicts àttire & excite à paroiſtre tels ou le deuenir, autant que le peut perceuoir la fragilité humaine, & encor faut il qu’ils en donnent preuue, en faiſant bien à chacun ſelon raiſon ; ſe gardant de nuire & ſuyuant de pouuoir entier & pleine volonté les ſainctes loix de charité. Ceux qui de faict ſe peuuent reſiouir, qui ſont les bien-nez & bien fortunez, & leſquels trouuent moyen d’y entrer, & viſiter les raretez qui y ſont auec iugement de les conſiderer, ont occaſion de ſe dire pleins de felicité, car qui peut auoir eſpace de ſe repoſer à l’ombre lors que le ſoleil eſt en conionction auec l’aſtre d’amitié, & d’y continuer vn peu la demeure, ils reçoiuent par l’influence meſlee en l’ombrage, pureté d’eſprit, beauté d’eloquence, & bonté de iugement, le tout par la diligence & ſoin de la Fée Barule, qu’il faut ſoigneuſement carreſſer & frequenter : C’eſt elle qui m’a duit aux curioſitez que ie vay pourſuiuant ; Par elle, Sire, ie me ſuis duit à cherir ce qui eſt le but des vrais curieux.

Ce grand Roy ayant ouy ce que ie luy racontois de la ſituation de ce petit territoire, eſtoit ialoux en ſoy-meſme qu’il n’en auoit vn pareil en ſon Hermitage ; & ie croy que ſi c’euſt eſté quelque meuble tranſportable, il l’eut non ſeulement deſiré, mais eut mis peine, diligence, & employé moyens pour l’auoir, tant ſa bonne curioſité le poſſedoit. Mais moy, helas ! trop inconſideré, que n’aie eu l’heur d’eſtre plus long temps auec ceſte bonne Fée ! A la verité ſi ceſte excellente, m’eut gratifié parfaictemēt & qu’auſſi ie l’euſſe aymee de parfaict amour, continuant és meſmes pointes dont quelquesfois ie la cheriſſois, ie me fuſſe rendu tāt accomply que i’euſſe conduit cet œuure à l’egal des plus parfaicts. Mais quoy ? on ne peut par deſſus la fortune, ny paroiſtre outre ſa capacité.