Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume I/Introduction/Chapitre VI-2

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1892.
Annales du Musée Guimet, Tome 21.


INTRODUCTION
CHAPITRE VI
LE RITUEL
ii.
Authenticité des deux rituels. Leur accord avec les données liturgiques de la littérature pehlvie du haut moyen âge et avec le texte même de l’Avesta. Ils dérivent de vieux rituels zends. — Débris de ces rituels dans le Nîrangistàn.


Mais quelle est la source et l’autorité de nos deux rituels et jusqu’à quel point avons-nous le droit de les reporter dans le passé et de les appliquer à l’interprétation d’un texte infiniment plus ancien que l’un et que l’autre ? N’y a-t-il pas lieu de craindre que ces rituels ne soient des créations modernes et que le véritable rituel, le rituel contemporain des textes, ne soit perdu, de sorte qu’il y aurait un contresens et un anachronisme à interpréter le texte ancien par un rituel récent et qui n’est pas né avec lui ?
Voici une série de faits qui prouvent l’antiquité de ces rituels et qui en légitiment l’emploi dans l’interprétation de l’original.


1° La littérature pehlvie du haut moyen âge contient un grand nombre de données rituelles, et ces données concordent exactement avec celles de nos rituels, lesquels, par là, et au moins pour ces données, se trouvent remonter du coup au viiie ou au ixe siècle de notre ère. Ainsi les nîrangs relatifs au pressurage de Haoma, donnés au Hà XXVII, coïncident exactement avec ceux que donne incidemment le Dàdistân (XLVIII, 30-32), qui date au plus tard de l’an 881. Au Hà LXIV, le rituel pehlvi nous montre le Zôt quittant sa place et faisant trois pas vers l’autel du feu (v. i. p. 400) : nous trouvons le même rituel dans le Dìnkart IX, 43, 7, qui date du même siècle[1]. Voici donc une partie du rituel qui remonte au moins au ixe siècle de notre ère. Or, toute cette littérature pehlvie du ixe siècle appartient à une ère, non de création théologique, mais de renaissance et de conservation traditionnelle ; car, après la conquête arabe et l’effondrement religieux qui suivit, tout le travail des docteurs se borna à sauver les débris du passé ; il est donc très vraisemblable que ce rituel du ixe siècle n’est pas né au ixe siècle et représente une tradition de la période sassanide.
2° Il y a accord interne entre les nîrangs et le texte original pour toute une partie du rituel. Ainsi très souvent le nîrang recommande de répéter telle formule ou tel texte deux fois, trois fois, quatre fois. Or ces indications sont confirmées directement par le chapitre du Vendidad qui donne la liste des prières à répéter deux fois, trois fois, quatre fois (des Bishâmrûtas[2], des Thrishâmrûtas[3], des Cathrushamrûtas)[4] : ce rituel donc est ici aussi ancien que notre Avesta, ou plutôt l’Avesta même ne fait ici que résumer un usage rituel identique au nôtre.
3° On est donc conduit à penser que nos rituels représentent d’anciens livres liturgiques. On retrouve, en effet, dans le livre liturgique le plus considérable qui nous reste, le Nîrangistân, nombre de nîrangs identiques à ceux de nos manuscrits, sans parler des cérémonies préparatoires du Paragra qui sortent de la seconde partie du Nîrangistân. Mais il y a plus. La littérature rituelle, dont dérivent nos rituels, n’est point nécessairement une littérature pehlvie et appartenant à l’âge moyen ; il existait dans l’Avesta sassanide une littérature rituelle en zend dont il nous reste des débris. Le Nîrangistân[5], en particulier, n’est que le commentaire et le rajeunissement d’un ancien livre zend relatif à la liturgie, et qui faisait partie du dix-septième Nask, le Nask Hûspâram[6], et il nous a conservé, dans leur texte original, quelques-unes de ces indications rituelles : on trouvera au Hà LXIII une série de nîrangs pehlvis dont le Nîrangistân nous donne l’original zend (v. i. pages 396-397). Nous constatons donc que notre rituel, tant gujrati que pehlvi, remonte en grande partie à une littérature zende ; et comme, dans le cas où on ne peut remonter si haut la filière du nîrang, on trouve pourtant accord entre le nîrang et la marche du texte, nous pouvons conclure que nos rituels descendent d’un ancien rituel zend par l’intermédiaire d’ouvrages pehlvis, tels que le Nîrangistân et autres[7].



  1. Cf. encore le nîrang du Hà XXXIII, 11 avec le Cìmî Gâsân, § 9.
  2. Par exemple, d’après le nîrang, la première strophe de chaque Gàtha est répétée deux fois : le Vendidad X, 4, met les débuts des cinq Gàthas au nombre des Bishâmrûtas.
  3. Cf. XXXIII, 11 et Cìmî Gâsân, §9 ; XXXV, 5 (Vp. VIII, 2) ; LIII, 9 et Vendidad X, 8.
  4. Yasna XXVII, 3 et 13 ; IX, 44 et Cìmî Gâsâ', § 1 ; Vendidad X, 12 ; — XXVII, 4, (XXXIV, 15) ; XXVII, 5 (LIV, 1) et Vd. X, 12 ; Cìmî Gâsânn, §47. Exemple et concordance d’un autre ordre. Au Vispéred, III, 6, le Râspî prend le titre d’Âtravakhsha ; c’est que sa dernière opération a été de porter l’êsm bôê au feu (Yasna, XI, 11). — Cf. des expressions techniques comme paiti-hereta en parlant du Barsom (III, 1), fraoirisemna en parlant du Hâvan (Vp. XII, 5), qui ne s’expliquent que par le nîrang.
  5. « Le Nîrangistân, m’écrit Tahmuras, semble contemporain des traductions pehlvies du Vendidad et du Yasna. On y trouve la plupart des Dàsturs et des auteurs de Càshtaks que l’on rencontre dans le Vendidad. Les Càshtaks de la première partie du Nîrangistân sont de Pishaksar, ceux de la seconde sont de Sôshyans. L’auteur du Dàdistan, qui écrit au plus tard en 881, connaissait le Nîrangistàn ; car dans la 65e question il cite ce livre après le Vendidad » (Dàdistan LXVI, 1 : au lieu de durust dât « the correct law », lire Jûd-div-dât = Vendidad).
  6. Analysé dans le Dìnkart', VIII, 29 (West, Pahlavi Texts, IV, 94-97).
  7. Tel fut peut-être le Nipigî madam nimûtârîhî îzishn « manuscrit sur l’exposition du sacrifice » cité dans Zàd Sparam (West, Pahlavi Texts, 1, 187).