Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume I/Introduction/Chapitre VIII-2

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1892.
Annales du Musée Guimet, Tome 21.


INTRODUCTION
CHAPITRE VIII
LES MATÉRIAUX POUR LA TRADUCTION DU YASNA ET DU VISPÉRED
ii.
Les traductions indigènes du Yasna ; : 1° Traduction pehlvie ; le texte de M. Spiegel ; les manuscrits des deux Dastùrs, J2 et Pt4. — 2° Traduction sanscrite de Nériosengh. Époque de Nériosengh. — 3° Traductions gujraties. — 4° Traduction persane.


Nous possédons du Yasna quatre séries de traductions : 1° pehlvie ; 2° sanscrite ; 3° gujratie ; 4° persane ; auxquelles il faut adjoindre pour les Gâthas une paraphrase pehlvie.
1° Grâce à M. Spiegel, on possède depuis 1858 le texte pehlvi du Yasna d’après un des manuscrits les plus anciens du Yasna, le manuscrit 5 de la collection de Copenhague, écrit à Kambayat en 692 de Yazdgart ( 1323 de notre ère) par Herbad Rustam bìn Mihirvân. Malheureusement ce manuscrit n’est point le plus correct ; il n’y a en fait aucun manuscrit pehlvi qui soit un peu uniformément correct, et les travaux faits sur cette traduction sont nécessairement précaires. J’ai pu utiliser, grâce à l’amitié de M. West, les deux manuscrits les plus utiles pour la restitution du texte pehlvi ; ce sont :
1° Le manuscrit J2, achevé vingt-trois jours après le manuscrit de Copenhague, le jour Farvardìn, du mois Bahman, par Mihràpàn Kaì-Khùsrὸ : mais les deux manuscrits ne dérivent pas de la même source, de façon qu’ils se complètent et se corrigent l’un l’autre. Le manuscrit appartenait depuis des siècles à la famille du grand prêtre Jamaspji Minochelirji Jamasp Asana, qui, après l’avoir prêté au Dr Mills pour son édition des Gâthas, l’a offert à l'Université d’Oxford. L’Université en fait exécuter à présent un fac-similé en collotype qui ne tardera pas à paraître.
2° Pt4, manuscrit donné à l’Université d’Oxford par le rival du Dastùr Jamaspji, Dastùr Peshôtanji Bahramji Sanjana. Le manuscrit est relativement récent, il n’a guère qu’un siècle et demi, mais on sait qu’il a été copié sur un vieux manuscrit de Perse. Il est remarquablement correct et contient des notes interlinéaires et des corrections faites par une main plus moderne et qui trahissent une connaissance profonde du pehlvi et de l’Avesta. La grande importance du manuscrit Pt4 est qu’il contient les nirangs, c’est-à-dire la série des indications liturgiques nécessaires pour l’accomplissement du sacrifice.
Les trois manuscrits, K5, J2, Pt4, sont indépendants les uns des autres. C’est sur ces trois manuscrits que j’ai restitué le texte de la traduction et du commentaire pehlvi : comme K5 est publié et que J2 va l’être, j’ai cru inutile, quand je cite le texte pehlvi, de donner les diverses variantes : les leçons que l’étudiant chercherait en vain dans K5 et dans J2 sont par cela même de Pt4. Quant aux nîrangs, la version dont je disposais étant unique, je n’avais pas à choisir entre diverses lectures et j’ai reproduit en note le texte de Pt4, tel quel[1].
2° Traduction sanscrite du Yasna. — Cette traduction n’est point complète, ni de la même main. La première partie qui va du Hâ I au Hâ XLVII (éd. Spiegel) est de Nériosengh, fils de Dhaval ; la seconde va du Hâ XLVII au Hâ LVI inclusivement et est probablement du cousin de Nériosengh, Ormazdyâr, fils de Ramyâr. La première est d’un homme qui connaît parfaitement le pehlvi, la seconde d’un homme qui n’en a qu’une faible idée. La première est un guide excellent pour entrer dans l’intelligence de la traduction pehlvie, et elle la calque si exactement qu’à défaut de la traduction pehlvie Burnouf a pu s’en servir directement pour attaquer le texte zend.
Il existe une bonne édition de Nériosengh par M. Spiegel[2]. J’ai suivi l’édition imprimée, en la corrigeant en quelques passages à l’aide du beau Yasna sanscrit de Burnouf (Fonds Burnouf, n° 1).
Le Hâ LX et le Hâ LXII se retrouvent dans le Khorda-Avesta, comme formant l’élément essentiel de l’Âfringân Dahmân et de l’Âtash Nyàyish ; ils existent donc en traduction sanscrite dans le Khorda Avesta. La traduction sanscrite du Khorda Avesta est attribuée aussi à Nériosengh.
La date de Nériosengh est indéterminée et nous en sommes encore réduits à la donnée vague d’Anquetil : « La traduction samskretane est attribuée aux Mobeds Nériosengh, fils de Daval, et Ormuzdiar, fils de Ramïar, qui vivaient il y a environ trois cents ans » (Zend-Avesta, I, 2e partie, 74). Anquetil écrit en 1771, ce qui ferait remonter Nériosengh aux environs de 1470, ou en prenant la date où Anquetil prenait ses renseignements des Dastùrs de Surate, aux environs de 1455. Mais il faut remonter plus haut d’au moins un demi-siècle, car on connaît des manuscrits du Khorda Avesta et de l’Ardà Vîrâf avec traduction sanscrite qui datent de 1415 et 1410[3], et comme le livre du sacrifice était celui dont il importait le plus de conserver le sens, il est plus que probable que la traduction du Yasna a été la première en date des traductions sanscrites. D’autre part, le colophon du Gôshti Fryàn de Munich (M6), écrit en l’an 1397 par un descendant à la huitième génération d’Ormazdyâr, fils de Râmyâr, fait remonter le cousin germain de Nériosengh vers l’an 1260, en comptant trente ans par génération[4]. Il y a aujourd’hui à Bombay six Dastùrs au moins dont les généalogies remontent à Nériosengh et elles présentent en moyenne vingt-trois générations entre l’ancêtre et le représentant moderne, ce qui, à la même moyenne de trente ans par génération, nous renvoie de 23 fois 30 ans dans le passé, c’est-à-dire vers l’an 1200. Dans des calculs si vagues, la différence de soixante ans ne suffit pas pour ébranler la seule conclusion solide qui ressorte de toutes ces considérations, à savoir que Nériosengh était antérieur à Anquetil de bien plus que de trois siècles. Je crois que la question de la date exacte de Nériosengh n’est pas insoluble et qu’un dépouillement méthodique des vahis[5] des vieilles familles sacerdotales permettrait au moins de serrer la date de très près, sinon de la déterminer.
3° Traductions gujraties. — Il y a plus de quatre siècles que l’on a commencé de traduire dans la langue vulgaire de Gujrat les livres les plus essentiels de la littérature traditionnelle, entre autres les traductions de l’Avesta (v. p. cxii). Il existe du Yasna un très grand nombre de ces traductions manuscrites, qui diffèrent plus ou moins les unes des autres. La plus estimée et la seule publiée est celle du Dastùr Frâmjì Aspandiârjì, dite aussi Traduction des Dastùrs, publiée en 1843, sous les auspices de la Société asiatique de Bombay.
Traductions persanes. — La Bibliothèque de Munich contient une transcription avec traduction persane des Commentaires pehlvis, copiée pour Haug à Bombay en 1866 (M12a). La partie relative aux Gâthas a été publiée par M. Mills dans son édition des Gâthas. J’ai pu me servir de la partie relative aux vingt-sept premiers Hâs, grâce à une recension prise pour moi, à Munich, il y a une dizaine d’années, par mon élève et ami M. Adrien Barthélémy, l’éditeur de Gujastak Abâlish, aujourd’hui drogman à Alep.
Pour les Gàthas il faut ajouter à ces secours l’analyse des Nasks gâthiques dans le neuvième volume du Dìnkart : voir plus haut, pp. ciii-civ.



  1. Le Dr Mills qui prépare une édition complète des Gâthas, comprenant le texte zend et les traductions pehlvie, sanscrite, persane et anglaise, a publié, il y a quelques années, une édition d’épreuves tirée à quelques exemplaires, qu’il a généreusement distribuée à ses confrères d’étude sur le continent. Je n’ai pu renvoyer à cette édition parce qu’elle n’est pas dans la circulation et surtout parce qu’elle est provisoire et incomplète : l’éditeur a, en particulier, omis les notes marginales qui accompagnent les Gâthas dans les manuscrits J2 et Pt4, et qui sont souvent d’un secours précieux pour déterminer la suite des idées. J’espère que l’édition définitive relèvera ces données, et le lecteur de notre traduction pourra ainsi se reporter pour les données pehlvies à un texte imprimé.
  2. Nerioseng’s Sanskrit Uebersetzung des Yasna, Leipzig, Engelmann, 1861, vol. in-8].
  3. Ardà Virâf, éd. Haug, p. x et xi.
  4. Pêshyὸtan, Râm, Kàm-dìn, Shahryâr, Nériôsang, Gayômart, Shahryâr, Bahràm, Magùpat, Ormazdyâr, Erpat Ràmyàr (éd. Haug de l’Ardà Viràf, p. 246 ; dans la traduction on a omis les trois termes en italiques). — On pourrait élever des doutes sur l’identité de l’Ormazdyâr, fils de Ràmyàr, qui termine la généalogie, n’était le grand nombre de familles sacerdotales dont la généalogie se rattache soit à Ormazdyâr, soit à Nériosengh : c’est le grand titre de noblesse sacerdotale : cf. supra, p. lvii.
  5. Les vahis sont des registres de famille. Le prêtre a un vahi où il enregistre les décès de la communauté et les événements ou accidents notables. C’est par son vahi qu’il peut avertir le fidèle que tel jour il a tel anniversaire funéraire de mois ou d’année à célébrer. Les vahis anciens sont une source historique importante : c’est sur un vahi de ce genre, celui de Mulla Firoz, que M. Ardshir Sorabji a restitué la généalogie des Dastùrs de Bhroach (A genealogical Remembrancer of the Broach Dustoor Family, Bombay, 1878). C’est une des sources principales de la Pârsi Prakâsh de M. Bamanji Patel. — Voici, pour donner une idée de ces vahis, un extrait de celui de la famille Patel (le grand-père de Bomanji était Patel ou « maire » de Thana) : « (rikh) 12 mâ september 1783 ne Mumbai thî Bharûc javâ thânâmâ utariô te vakhate R. 18. 4. 6 (o) kharcî hatā te mâ R. 10 dasturjinê peravîà hatā : le 12 septembre 1783 [Aspandiàrjî Kàmdìn], revenant de Bombay â Bhroach, s’est arrêté à Thànà. A cette occasion, dépense de 18 roupies, 4 annas, 6 pies, dont 10 roupies données (en ashôdàd) au Dastùr. » Aspandiàrjî Kàmdìn s’était rendu à Bombay pour la grande controverse de la kabisa. Il a résumé la querelle dans un livre, resté classique chez les Parsis, A historical account of the ancient leap year of the Parsees, Surat, 1826 (en gujrati).