Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume III/Chapitre II/I

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


 
Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1893.
Annales du Musée Guimet, Tome 24.


INTRODUCTION
CHAPITRE II
Formation de la collection avestéenne d’après la tradition parsie
I.
Histoire de la formation de l’Avesta d’après le Dînkart. — L’Avesta brûlé par Alexandre.— Première collection de débris par Valkhash, l’Ashkanide. — Identité probable de Valkhash avec le roi arsacide Vologèse Ier, le contemporain de Néron et de Vespasien.


I

Les vingt et un Nasks, créés par Ahura des vingt et une paroles de l’Ahuna vairya 1 [1], ont été apportés par Zoroastre au roi Vishtâsp. Deux copies de l’ouvrage complet ont été écrites par ordre de Vîshtâsp, — selon une autre tradition, par le dernier Darius, Dârâ, fils de Dàrâ, — et elles ont été déposées, l’une dans le trésor de Shapîgân 2 [2], l’autre dans les archives nationales 3 [3]. L’ouvrage complet contenait mille chapitres 4 [4].

Durant l’invasion d’Alexandre l’exemplaire contenu dans les archives est brûlé : celui du trésor de Shapîgân est enlevé par les Grecs qui le font traduire en leur langue 5 [5].

Un premier essai de restauration est entrepris par le roi arsacide Valkhash, qui fait rechercher et réunir tous les débris dispersés qui s’étaient soit conservés par écrit, soit transmis oralement 6 [6].

Ardashîr Bàbagân, le Grand Roi (211-226, 226-241), fait venir à sa cour le grand prêtre 7 [7] Tansar ; il lui donne mandat de réunir et compléter 1 [8] les débris dispersés et donne à son œuvre l’autorité officielle 2 [9].

Le fils d’Ardashîr, Shâhpùhr (241-272), fait rechercher les documents non religieux, relatifs à la médecine, à l’astronomie, la géographie, la philosophie, etc., dispersés chez les Hindous, chez les Grecs et ailleurs, les fait incorporer dans l’Avesta et en fait déposer une copie dans le trésor de Shapîgân.

Enfin Shâhpùhr II, fils d’Auhrmazd (309-379), pour mettre un terme aux sectes qui déchiraient la religion, établit une controverse générale : Adarbâd, fils de Mahraspand, se soumet à l’épreuve du métal fondu, en sort victorieusement et établit ainsi la doctrine orthodoxe. Et le roi dit : « Maintenant que nous avons vu la religion sur terre, nous ne souffrirons plus de fausse religion » ; et ainsi fit-il.

Ce récit se divise en deux parties inégales et de caractère différent ; l’une vague et légendaire, relative à l’histoire de l’Avesta depuis les origines jusqu’à la conquête d’Alexandre ; l’autre précise et datée, relative à la restauration de l’Avesta après la conquête d’Alexandre. Cette seconde partie, dont nous allons nous occuper, peut se résumer en ces mots : l’Avesta est une collection formée à trois reprises de fragments anciens ou réputés anciens : une première édition émane d’un roi arsacide, Valkhash ; la seconde du fondateur de la dynastie sassanide, Ardashîr Bàbagân (211-226, 226-241) ; la troisième du second sassanide, Shâhpùhr I (241-272). Reprenons un à un chacun de ces moments.

On savait depuis longtemps, par le témoignage concordant des Parsis, des historiens musulmans et des Byzantins, que l’avènement de la dynastie sassanide, en l’an 226 de notre ère, avait été le signal d’une réaction religieuse et que le Zoroastrisme était devenu avec Ardashîr la religion de l’État 3 [10]. Mais on supposait que les cinq siècles, qui s’écoulent entre la mort d’Alexandre et l’avènement d’Ardashîr et que remplissent la dynastie grecque et la dynastie arsacide, avaient été, pour la religion des Mages, une époque de décadence complète et d’oubli ; que les princes parlhes, qui comprennent sur leur monnaies le titre de Philhellènes, qui dans leur art, dans leur médailles, dans leurs rares inscriptions, sont les élèves et les imitateurs des Grecs dont ils empruntent la langue et les symboles, étaient, sinon des ennemis du Mazdéisme, du moins de tièdes adorateurs de Mazda. Cette idée ne doit être reçue qu’avec réserve, puisque nous voyons la tradition zoroastrienne chercher parmi les Arsacides un précurseur dans l’œuvre de restauration religieuse. Nulle part d’ailleurs Ardashîr ne paraît comme professant une religion différente de celle de ses prédécesseurs 1 [11]. Les chroniques notent expressément qu’il n’y avait pas de différence de religion entre lui et eux, et nous verrons même des Arsacides lui reprocher des infractions à la religion de Zoroastre 2 [12]. Il n’y a donc pas à s’étonner de trouver un Arsacide à la tête d’un mouvement de restauration religieuse.

Quel est ce Valkhash qui entreprit le premier la grande œuvre ? Valkhash est le nom que les Latins ont transcrit Vologèse. Nous connaissons cinq princes arsacides de ce nom : le plus célèbre est Vologèse Ier, le contemporain de Néron, qui régna de l’an 54 à l’an 78 ou environ. Ce que l’on sait de lui et de son milieu s’accorde avec le rôle que le Dînkart prête à un Vologèse. Son frère, Tiridale, roi d’Arménie, était un Mage et un Mage fervent : appelé à Rome pour y recevoir la couronne des mains de Néron, il était venu en longeant les côtes et avait refusé, — sacerdotii religione, dit Tacite 3 [13], — de venir en vaisseau, pour ne pas souiller les eaux, « car les Mages considèrent comme un crime de cracher dans les flots et de les souiller des autres nécessités humaines » 4 [14]. Vologèse lui-même partageait ces scrupules et refusa de venir à Rome où l’invitait Néron 5 [15]. Il frappa ses contemporains par un caractère de contemplation et de douceur qui contrastait étrangement avec les habitudes des Arsacides, et il avait partagé l’empire avec ses frères au lieu de les étrangler suivant l’usage héréditaire 1 . Il parait à un moment où l’Orient était en fermentation religieuse : le Christianisme naissait, les sectes gnosliques pullulaient, les gens d’Adiahène appelaient Vologèse contre leur roi Izates, converti au Judaïsme 2, et lui-même offrait sa cavalerie à Yespasien pour le siège de Jérusalem.

Les autres Vologèse régnent trop peu, et exercent un pouvoir trop contesté pour qu’aucun d’eux puisse avec quelque vraisemblance disputer à Vologèse I er la gloire de cette première restauration de l’Avesta, que nous placerons donc, dans l'hypothèse que Valkhash est bien Vologèse I er3, au troisième quart du I er siècle (50-75), l’époque qui a vu écrire les premiers récits évangéliques. En quoi consiste l’œuvre de ce premier diascôvaste, et de quelle nature fut-elle ? Les textes réunis, nous dit-on, furent de deux sortes : des textes écrits et des textes transmis oralement 4 . Dans la pensée du Dînkart et de la tradition, ces textes, soit écrits, soit oraux, remontent les uns et les autres à l’Avesta de Yishtàsp, à l’Avesla antérieur à Alexandre. Nous verrons plus tard ce que nous en devons penser.


  1. 1. cîgûn padtàk aîgh ; brehînêt olâi vîsp-âkâs dâtâr min kuld mârîk l sravôk : retranscrite en zend, cette citation serait : thweresat aêshô yô vîspô-vîdhvâo data haurvat haca vacat ( ?) ôyûm sravô.
  2. 2. Nom incertain ; on rencontre cinq fois la lecture Shapîgân, deux fois la lecture Shaspîgân (West, l. l., 413, n. 4). On pourrait lire aussi Shîzîgân, « de Shîz » : Shîz était une des anciennes capitales religieuses de l’Iran, au temple de laquelle les Sassanides allaient en pèlerinage à leur avènement ; mais Shiz est une forme arabe, laforme iranienne étant’Ciz (de Caêcasta ; vol. I, 155) : il faudrait admettre que la forme arabe était déjà devenue populaire parmi les Parsis du ixe siècle. On attendrait volontiers ganji shahîgân, le trésor royal : mais il est difficile de corriger shap en shah. — Selon le Shâh Nâmak (Les villes d’Iran), l’exemplaire de l’Avesta était déposé dans le trésor du temple du feu à Samareand ; selon l’Ardà Vîrâf (I, 7), à (Stâkhar ou Persépolis).
  3. 3. dez-î nipisht, litt. « la forteresse des livres » : cf. l’hébreu XXX XXXX.
  4. 4. Dînkart, VIII, 1, 20 ; d’après le Shah Nâmak, I, 200 chapitres, écrits en blanc sur des planches d’or ; Maçoudi (II, 125) et Tansar ont 12, 000.
  5. 5. Document A, § 5.
  6. 6. Document B, § 24.
  7. 7. Document A, § 7.
  8. 1. Voir plus bas, section II.
  9. 2. Document B, § 25. Tout ce qui suit ne se trouve que dans B.
  10. 3. Silvestre de Sacy, Mémoires sur diverses antiquités de la Perse, 1793 ; p. 42 sq.
  11. 1. Hamza d’Ispahan, tr. Gottwaldt, 31.
  12. 2. Voir plus bas, section II.
  13. 3. Annales, XV, 24.
  14. 4. « Magus ad eum Tiridates venerat… Navigare noluerat, quoniam inspuere in maria, aliisque mortalium necessitatibus violare naturam eam fas non putant » (Pline, Hist. nat., XXX, 6) : cf. Vd. VII, 25-27.
  15. 5. « Venez vous-même, répondit-il : il vous est plus facile de traverser cette immensité de mer » (Dion Cassius, LXIII, 4). Néron prit cette réponse pour une insulte : à tort, sans doute. Vologèse resta jusqu’au bout fidèle à la mémoire de Néron.