Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume III/Chapitre VI/II

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1893.
Annales du Musée Guimet, Tome 24.


INTRODUCTION
CHAPITRE VI
La légende de Zoroastre
II
Vishtâspa appartient à l’épopée pré-alexandrine. - Légende de Hystaspes et Zariadres (Vishtâspa et Zairivairi) dans Charès de Mitylène. Amours de Zariadres et d’Odatis, de Gushtâsp et de Nâhid. — Origine mythique de Vishtâspa. — Vishtâspa dans le Néo-Zoroastrisme. — Ses luttes contre les Hyaonas. Les Hyaonas et les Chionitae. Les luttes de Vishtâsp contre Arjasp sont le reflet des luttes des Iraniens contre les tribus du nord est dans les premiers siècles de notre ère.


II


La lég( ;ndede Zoroastre, dansleJNéo-Zoroastrisme, est intimement unie à celle du roi Vîshtàspa, fils d’Aurvat-aspa. Un heureux hasard permet d’établir que Vîshtàspa était déjà connu de la légende à la fin de la dynastie acbéménide.

1. Voir plus haut, page u. Zoroastre apporte la religion à Vistàsp la 30 année de son régne et cette année est l’an 9000 du monde. 2. Naissance de Vasishtha, d’Agaslya {Ovntazd et Ahriman, § 177). 3. Yt. XllI, 128-129. Un (les plus jolis épisodos de la légende de Visht ;sp et des plus récents en upparetice, parce qu’il ne nous arrive que par Firdausi ’ eln’a rien (jui le rappelle dans l’Avesla, c’est l’hisloire de ses amours avec la belle Kilàbùn, tille du Kuisar de l{ome. Gushlàsp, exilé par son père Lohrasp, s’en va au pays de Houm, et arrive au palais de l’empereur dont la fille doit od’iir la coupe dans un banquet à celui dont elle aura l’ait choix pour époux. .Mais elle est décidée à refuser tout prétendant, car elle a vu en rêve un jeuue homme merveilleusement beau et elle ne sera à nul autre : soudain, elle aperçoit Gushlàsp, reconnaît son rêve et lui tend la coupe. Telle est la légende du xi° siècle de noire ère. Or, voici la légende que nous trouvons au IV’ siècle avant notre ère, dans les histoires de Cliarèsde Mitylène, qui fut chef des cérémonies à la cour persisée d’Alexandre.

llyslaspe, roi de Médie, fils d’.Aphrodite et d’.donis, avait un frère cadet Zariadrès, roi du pays au delà des Portes Caspiennes jusqu’au Tanais. Au-delà du Tauais habitent les .Marathes (Ma ;aO :(j, dont le roi Ornâtes (’0 ;jip- :r,ç) avait une fille nommée Odatis (’Osi- :. ;). Odatis, qui était la plus belle des femmes, et Zariadrès, qui était le plus beau des hommes, se virent en songe et tombèrent amoureux l’un de l’autre. Zariadrès la demande à son père qui refuse ; car, n’ayant pas d’autre enfant, il veut la marier chez lui, et il invile tous les grands à un banquet nuptial, où sa fille offrira la coupe à celui qu’elle veut pour époux. Klle vient en pleurant, appelant Zariadrès de ses vœux. Mais Zariadrès arrive en secret et entre dans la cour sous le costume scythique : elle reconnaît son rêve, lui tend la coupe et ils s’enfuient ensemble. « On chante cet amour chez les barbares d’Asie, on l’admire, on représente l’histoire dans les temples, les palais et les maisons privées*. »

Les deux légendes sont clairement identiques. La seule différence est que, dans Firdausi, le rêve n’a lieu que d’un côté, et que le héros n’est pas le frère de Gushtàsp, mais Gushtâsp même. Or, ce frère de Gushlàsp, ce 1. Trad. Mohl, éd. in-8«, IV, 238 sq.

2. Mvï ;;jL5V£Û£Tai oà é ëpo)ç oîto^ zapà tîïç t» ;v AtIïv îÎxsOï’.v ^xpîips :^ r.x ■SEpi-ïû^ Sïti 3t ;/,(.)tï ;, y.x : -z-i ’ajOîv tiOtîv ÇwYîaiîJj’.'* ï-i t :; ; Uzz’.z y.x t :Tç ’fiizù.v.i :^, ïti îî -x~. : iî’.ù)r. /.aïç z’./.ir.q (Cliarès, dans Atué-Née, Xlll ; ci". IIafp, ZÙilG., W, 65). T. m. /.• Zuriadiès’, Firdausi et TAvesIa même le coHaaissent ; c’est le Zarir de Firdausi et du Ydllcdr iZariniii, 1 ■ Zairivairi de l’AvesIa, un des ht-ros de la guerre con(i-o Ârejat-aspa : de sorte que cette dilTérence entre les deux légendes est plus instructive qu’embarrassante : elle montre combien la légende de Vîshiàspa était déjà développée et arrêtée dans ses membres au temps d’Alexandre.

La légende achéménide connaissait donc déjà un Zoroastre et un Vîshlâsp ; et le lien étroit que le Néo-Zoroatrisme établit entre eux donne à penser que le Zoroastrisme ancien les rattachait déjà l’un à l’autre. Mais il semble que ce lien était d’ordre purement mythique. Dans Charès, en effet, tlyslaspe et son frère Zarîr sont fds d’Aphrodite et d’Adonis. Or, Aphrodite est la traduction grecque d’Anâhita’, la Déesse des Eaux, et le parèdre de la Déesse des Eaux est l’Ized Bôrj, c’est-à-dire le Feu mâle, Apàm Napàt, le Fils des Eaux’* ; Hyslaspe et Zarîr sont donc les fils d’Anâhila et d’Apâm Napàt : et en effet leur- père, dans l’Avesta, se nomme Aurvat-aspa-*, qui est l’épithète d’Apàm Napàt. Un autre fait (lui tend encore à confirmer celte induction, c’est l’embarras de l’Avesta et de l’épopée à rattacher Aurvat-aspa et Vîshtâspa à la dynastie qui précède, celle des Kéanides : Luhrusp succède à Kai Khosrav, on ne sait pourquoi ni comment, et les Pahlavans, comme nous, se demandent d’où il vient Si Vîshlàspaeslle filsd’Aiiàhitaet d’Apâm Napàt, il n’est pas étonnant que dans quelqu’une de ses aventures surnaturelles, il ait rencontré Zarathushtra, conçu non comme prophète, mais comme Ilaoma incarné : Anàhît, Bôrj et Hôm forment, en effet, un groupe mythique consacré". Quoiqu’il en soit de cette hypothèse, et que la légende ancienne eût déjà ou non rattaché le sage au guerrier, le Néo-Zoroastrisme les reçut l’un et l’autre du passé ; et dans l’état de lulle religieuse où il se forma, cherchant 1. Lire Zariarès.

2. Vol. 11, 365. — C’est une coïncidence, au moins curieuse, que le nom d’Aïu’itiita reparait dans Firdausi, qui fait alterner le nom de Nàldd avec celui de Kitdhthi (IV, i>89, 451).

3. Yt. XIX., 52, note 8’2.

4. Aurval-aspa (Yl V, 105) devenu Lôhrdsp [ibid., note 136). 5. Livre des /toi.i, IV, 207.

6. Vol. 11, 310-317. un protecteur séculier, qui lui d lAl lo pouvoir, il se trouva amené Idiil uatuielk’nifnt ;i faire du héros inédiquc d’aulrefoi- ; le prosi^-lyle armé qu’iuvoquait le Zuroasirisme moderne. Il se pourrait sans doule que les guerres de VlslilAsp contre Areja|-aspa, roi des llyaonas, appartinssent déjà !i la légendi ? |)ré-alexandrine, cnmnie lui a[)p ;irlifrment lesainoursde Cjusiililsp et de Kilàhùn : il n’y aurait de neuf que U : caractère relif^icux donné à ces luttes, et il faudrait chercher les Ilyaonas parmi les oisins delà Médie, parmi les tribus guerrières de l’Arménie ou du Caucase. On pourrait invoquer en faveur do celte induction le fait que le sacrifice oITerl par Vishtûspa h .rijvi Sûra Anûhita, pour obtenir la victoire contre Arejal-aspa, est offert sur les bords de la Dâitya, r’esl-.Vdire de l’Araxe. Je crois néanmoins que l’induction serait inexacte, et que ce rapprocliement perd beaucoup de sa valeur devant le passage parallèle qui place ce saciitice au bord du lac Frazdànava, c’est-à-dire dans le Saislàn ’. La présence de Vîshlàspa sur la Dàilya peut être un souvenir de l’origine médiquedu héros, ou tenir simplement au fait que la Dàitya est la rivière sainte par excellence, consacrée par la naissance de Zoroaslre et de lu religion : Vishtàsp sacrifie aux bords de la Dàitya comme un roi de France pourrait sacifier à Jérusalem. Si l’Avesta laisse indécise la pairie iiéo-zoroastricnne de Gushtâsp, le Shah Nama la met dans l’Iran oriental, de Balkh au Saistàn, et c’est à Merv que le Ydt/cdri Zàr/rdn mol e grand confiit entre VîshIAsp et ArjAsp. C’est donc du côté de l’Orient que la tradition plaçait les Hyaonas. Or les Hyaonas rappellent étrangement ces Chionilac-, qui jouent un si grand nMe surla frontière persane sous le règne de Saporll, tantôt comme alliés, laiitùt conune ennemis. C’étaient des daêvayasnas, comme les Ilyaonas ; car, même au service de la Perse, on voit leur chef, Grumpales, livrer aux llammes, en présence de l’armée iranienne, le corps de son lils, tué devant .Amide ’.

On ne sait pas à quelle époque les Chionilae sont entrés en contact avec l’Iran : il serait étrange qu’ils fussent arrivés à la frontière à l’instant on 1. Yt. V, 108 ; cf. XVll, 49.

2. SiMEGEL, Eranisclie Alterthumskundf, II !, 283. — tl n’osi pas possible de soniçer aux ’Yaona, aux Grecs de Bactriane,à cause du / ; inilial. 3. Ammien .Mahcellin, XIX, 1. nous entendons parler d’eux pour la première fois. Peut-être sont-ils l’arrière-garde de ces Yué-tdn qui, chassés de TAsie centrale par les Huns, tombèrent sur laBactriane et prirent la place des Grecs au ii" siècle avant notre ère (p. xLvni). Ea tout cas, l’identité des Hyaonas et des Chionilae reste hypothétique : il ne saurait en être autrement, dans la pénurie des renseignements que nous fournissent l’Avesta sur les uns, les historiens sur les autres. Elle deviendrait plus ferme si l’on trouvait dans les mêmes régions les Varedhakas, dont Vîshiâspa dispute la domination aux Hyaonas, et c’est une rencontre heureuse, sans être décisive’, que la liste des auxihaires de Sapor compte les Yertae immédiatement après les Chionitae. Si l’assimilation des Hyaonas aux Chionitae est acceptée, il faudra conclure que les croisades de Vîshtàspa contre les Hyaonas ne sont pas l’écho d’une épopée ancienne, mais représentent les luttes des Néo-Zoroastriens des premiers siècles de notre ère contre les tribus idolâtres du nord-est.

. Car on cile ensuite les Al/mni, qui sont du Caucase, et tes Segcstani, qui sont du Saistân (XIX, 2).