Le Zend-Avesta (trad. Darmesteter)/Volume III/Chapitre VII/III

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Traduction de James Darmesteter

Édition : Musée Guimet. Publication : Ernest Leroux, Paris, 1893.
Annales du Musée Guimet, Tome 24.


INTRODUCTION
CHAPITRE VII
Rédaction de l’Avesta
III


III


Nous avons achevé l’analyse que nous nous étions proposée et nous pouvons à présent résumer dans ses grandes lignes l’histoire du Zoroaslrisme avcsléen. C’est une religion historique, dans le sens strict du mot, c’est-à-dire une religion qui a changé au cours des siècles, non pas seulement par un développement intérieur^ mais aussi et surtout sous les actions du dehors, à travers les crises nationales et au contact des grands systèmes voisins.

Dans une période très ancienne, en Médie, le sacerdoce des Mages élabore, sur une base naturaliste, analogue à celle que l’on trouve dans les paganismes de l’Inde, de la Grèce et de Rome, un système original, dont monte à, des textes autlienliques, qui pourraient être ces textes zends perdus dont nous sommes forcés de supposer l’exislericC’ avant les Gfittias, ou si c’est le premier des apocryphes magiques. — Ces livres magiques pouvaient contenir des traditions autiientiques, quel que soit le canal par lequel elles ont passé. Telle la fameuse ti’adilion dans l^line que Zoroastre est le seul homme ([ui ait ri en naissant (Vil, 15), trait qui se retrouve dans le Zardiishl Nâma (tr. Eastwick, npud Wilson, The Parsi Religion, 483). Le Nâma date du xni<^ siècle, mais le trait remonte sans doute au Nask Spund, qui traite de la légende de Zoroastre, car on le retrouve dans le VU" livre du J)inl ;art qui dérive de ce Nask : « la première merveille [afadili) qui parut de Zoroastre, c’est qu’il rit à sa naissance «(éyaA’ ai parf^â/.’ a’tghas’t pun zarnliûnishn bnrn khandêt).

1. Voir p. xxMi-xxxMi. les (rails principaux sonl le dualisme, la durée limilée du monde, la résurrection ; le culle des éléments purs ; la morale du travail. Ce système, peut-être non exempt d’éléments sémitiques, so répand de Médie en Perse et domine sous les Achéménides. C’est le Zoroastrisme proprement dit. Il ne nous en reste aucun monument direct : il nous est connu indirectement par les inscriptions, par les témoignages des classiques, et parles monuments du Néo- Zoroastrisme qui a reçu ses dogmes, mais les a exprimés sous une forme à lui qui marque tout un renouvellement de la religion.

Les trois siècles qui suivent l’invasion d’Alexandre furent une période de chaos politique et moral. L’anarchie était dans les esprits comme dans les provinces. Le Zoroastrisme ne périt pas : les dogmes, le culte et le souvenir de Zoroastre subsistèrent : mais comme il n’y avait aucun livre sacré dont l’autorité s’imposât, soit qu’un pareil livre n’eût jamais existé, soit qu’il fût perdu, il n’y avait point d’orthodoxie znroasirienne. Mais il se trouva qu’.Alexandre, en brisant les barrières de l’Orient et de l’Occident, avait préparé la mêlée des religions et des systèmes. La question religieuse était à l’ordre du jour et prenait une importance qu’elle n’avait jamais eue jusqu’alors. Buddhistes et Brahmanes dans les provinces orientales, Grecs et Juifs, établis en masse dans l’Occident et en minces colonies dans toutes les provinces, durent échanger plus d’une fois leurs vues avec les Zoroastriens et la propagande volontaire ou inconsciente éveillait dans toutes les consciences et toutes les intelligences des lumières et des inquiétudes nouvelles. 11 fallait choisir entre les religions, choix redoutable ; « car au jour de la grande affaire’, nous recevrons le prix de l’enseignement que nous avons reçu ». Dans les systèmes qui des quatre points de l’horizon se répandaient en Perse, soient qu’ils aspirassent à la conquérir, soient qu’ils s’infiltrassent par les actions lentes et irrésistibles du commerce quotidien, le Zoroastrisme trouvait àla fois des éléments de répulsion et des éléments d’attraction. Le Buddhisme et le Brahmanisme révoltaient son idéal pratique el moral, l’un par l’inertie de son asctMisme, l’autre par son indillérence aux choses de l’âme, tous deux parle vide d’un culte fait de 1. Au jour delà résurrection (Yasna XX., 2).

T. m. m pratiques superstitieuses et perdu dans l’idolâtrie de Devas qui n’avaient rien à dire à la conscience.

La Grèce et la Judée, au contraire, apportaient nombre de nouveautés édifiantes. Ce n’était point l’Olympe grec et ses peuples de statues qui éveillaient les sympathies des adorateurs d’0rmazd. quoique les hauteurs de l’Olympe, vues à travers un syncrétisme intelligent, passent très bien se rencontrer et se confondre sans effort avec le Garothman d’Ormazd. Déjà Hérodote et Aristote avaient reconnu l’identité d’Ahura et de Zeus ‘, que les Sassanides devaient plus tard proclamer sur le roc ? Mais c’est la philosophie de la Grèce plus que sa religion qui avait remué la pensée ira nienne ; non point toute la philosophie grecque, mais le Platonisme, qui fut la aussi, comme dans l’Asie occidentale , « le nœud d’alliance de l’Orieut et de la Grèce » 3. Et ce qui dans le Néo-Platonisme séduisit les penseurs du Mazdéisme, ce fut ce qui, à la même époque, séduisait les Juifs hellénisants, c’est-à-dire cette Intelligence divine, ce Logos, détaché de la Divinité et s’interposant entre elle et le monde. C’était aussi ce monde intelligible, ce monde des Idées, prototype céleste et invisible de la réalité mondaine. On a vu comment le monde passa par une période intelligible, avant d’entrer dans la réalité sensible (p. LI[ sq.) ; et comment à la suite du Logosiranien, Vohu Manô, et à son imitation, se détach‘erent les autres Amshaspands, pour se partager le gouvernement del’àme et du monde (p. un sq.). Quelles que soient la sécheresse et la raideur que les docteurs ont données à l’expres sion de la conception nouvelle etla rigueur scolastique qu’ils ont répandue sur tout le Mazdéisme, on ne peut s’empêcher pourtant d’admirer le bon sens pratique et l’esprit de mesure qui présidèrent au choix des abstrac tiens divines et à leur mouvement : et quand on met en regard les Éons des Gnostiques et les Sephiroth de la Cabale qui, partis du même point, qui, eux aussi, mis en branle parl’lntelligence Première. se sont engouffrés dans le nihilisme mystique, on comprendra pourquoi et comment le Maz 1. Hérodote appelle le dieu suprême des Perses Z56 ; (A155) ; Aristote (apud D10 GÈNE, 1’roœm., 8), Z55 ; 7.0 :‘ : ’Qpow’zsëqç.

2. Vol. I, Yasna 1, note 4.

3. VACIIEROT, Histoire de l’école d’Alezandrie, I, 110. déisme, seul avec le Christianisme entre tous les systèmes religieux tou chés par Platon, a mérité de vivre.

Le Judaïsme offrait aux Zoroastriens, dans un ordre tout différent, des suggestions non moins fécondes. Le livre juif répondait à un certain nom bre de questions auxquelles le Zoroastrisme n’avait pas encore de réponse ou qu’il n’avait pas songé à poser. Il lui emprunta ses solutions et son cadre même. On a vu comment la Création, le Déluge, les Généalogies, les Patriarches, la Division des races, la Révélation trouvèrent leur transcrip tion zoroastrienne’. Il est possible que l’idée même del’Avesla, d’un Livre révélé. ait été suggérée par la Bible : le monde était arrivé à l’heure où il n’y aura plus de religion possible sans un Livre. L’imitation voulue et consciente se trahit ailleurs encore que dans les emprunts que nous avons signalés ; elle se trahit dans la division même de l’Avesta. Cette division des vingt et un Nasks en trois séries : Dâta ou Loi, Gâtha ou Métaphy sique, Hadha-mâthra ou Sujets mixtes,est la division classique del’Ancien Testament ; le Dâta répond à la Thora, la Loi ; les Gâthas aux Nebz‘ïm ou Prophètes ; le Hadha-mäthra aux Ketûéim ou Écrits divers". Lorsque l’is lam assimila les Zoroastriens aux Peuples du Livre“, il fit preuve d’un sen timent historique profond, et il avait résolu avant nous le problème des origines de l’Avesta.

Ainsi se forme, aux deux premiers siècles de l’ère chrétienne, par un travail d’école, par une œuvre raisonnée et réfléchie, une religion nou velle qui ne diffère point essentiellement de la religion ancienne, qui n’é tait autre que cette religion même, mais mise à jour, mise en accord avec les nécessités no uvelles, armée contre les uns et fortifiée par des emprunts aux autres. Le Néo-Zoroastrisme présente le premier exemple de cette mé 1. P. LVII sq.

2. Le nom même des Nasks, Naska (Yasna IX, 22), semble emprunté à la langue technique de la période post-biblique : ce n’est point, comme l’a proposé M. Spiegel, le sémitique mas/riz, manuscrit, car kh serait rendu kh. Les divisions de la Mishna sont appelées n39‘ ; massek’eth, pour ma-nsek’-eth, m-NSK-tk, litt. « tissu », d’où « texte n (cf. l’histoire du sens de teælus) : NSK est le simple de m-NSK-lh. 3. Ascn-Scmnmsnm’s Religionsparlheien, tr. Haarbrücker, l, 275. Ibode éclectique, plus tard appliquée avec tant d’habileté par les sectes dérivées et qui consiste à fondre dans sa propre doctrine les principales doctrines’ des systèmes rivaux, de façon à présenter un ensemble plus vaste, héritier de toute la vérité et dont les autres systèmes ne semblent plus que le retlel partiel. Toutes ces nouveautés, le Zoroastrisme était assez riche de son propre fond pour les adopter et les adapter sans perdre sa physionomie propre, et il y a peu d’exemples d’emprunts religieux si harmonieusement fondus dans le moule primitif. ’1. Par exemple, les Ismaéliens (Guyard, Journal asiatique, 1877, 339 sq.).





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