Le filleul du roi Grolo/09

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Revue L’Oiseau bleu (p. 91-102).

CHAPITRE VII

LE RACHAT


Lorsque Jean revint à lui, il était seul. Il respira, soulagé. Tant d’émotions revenaient serrer son cœur ! De si dures pensées, rapides comme des flèches, assaillaient son esprit momentanément engourdi. Ah ! comme il sentait, déjà, qu’une vie sans cesse assombrie par le remords commençait pour lui. Qu’importe ! Cette forme d’expiation, il l’acceptait. Jusqu’au bout, il la subirait avec courage. Il n’y aurait cette fois aucune forfaiture à craindre, car trop profondément son être avait été atteint, secoué et blessé. Il s’éveillait au sens des responsabilités et devenait un caractère, un homme. Mais à quel prix, grand Dieu, à quel prix avait-il obtenu cette haute et nécessaire virilité.

Il se mit sur son séant. Il regarda avec surprise autour de lui. Qu’était-ce que ce coin sombre de souterrain ? Il ne se rappelait pas l’avoir jamais vu. Non loin de lui, sur une roche énorme, taillée en forme de table, deux bougies brûlaient. Tout près, on avait déposé une miche de pain, un cruchon d’eau et un gobelet d’étain. À droite, dans un enfoncement, Jean aperçut un nombre assez considérable de volumes.

Il se leva, but un peu d’eau fraîche et se sentit mieux. Il prit alors une exacte connaissance du lieu où on l’avait transporté. Il ne peut trouver pour le dépeindre de terme plus juste que celui d’ermitage. Oui, et, sans doute, c’était à une existence d’ermite que le condamnait le roi des gnomes. Il ne devait s’adonner désormais qu’à la réflexion et à l’étude ; vivre que dans le silence et une solitude ininterrompus. De l’ermite d’ailleurs, on lui imposait le costume. Ses habits élégants avaient disparu. Une robe de chambre fort simple l’enveloppait en ce moment ; et, au pied de son lit de camp, avaient été jetées une tunique gris cendre, une corde de chanvre et une paire de sandales. Jean, voyant tout cela, soupira un peu, car il aimait d’instinct le beau, sur lui et autour de lui. Il se vêtit néanmoins de la misérable défroque. Mais voilà que, ô surprise, portant involontairement la main à sa tête, il vit qu’on l’avait aussi tondue. Ses belles boucles brunes avaient été impitoyablement fauchées. Une lueur de révolte parut dans les yeux de Jean. Elle s’éteignit bien vite et le jeune bûcheron baissa la tête. Tout cela, ne l’avait-il pas mérité ?

Il se mit à explorer son nouveau domaine. Une porte au fond attira son attention. Il l’ouvrit. Un long corridor, bien éclairé, apparut. « À la bonne heure, pensa Jean, je pourrai m’y délasser un peu, prendre l’exercice voulu. » Ce corridor se trouvait sans issue. Le rouge monta au front de Jean. Il comprenait que les gnomes n’avaient plus envers lui la confiance d’autrefois. Ils tenaient à le protéger contre toute nouvelle faiblesse.

« Pourtant, pourtant, gémit Jean, en revenant se jeter sur sa couche, si l’on savait comme mon cœur est changé, comme ma folle insouciance est une chose du passé !… J’ai soif d’expiation. Je l’accueille avec empressement. Elle seule, je le sais, me rendra digne de la mission que l’on me confiera dans quelques mois… Mais,… oh ! pourquoi, n’a-t-on pas eu pour moi cette miséricorde : être rassuré sur mes maîtres, en obtenir le pardon, ou… simplement savoir qu’ils ne me maudissent point… Chers maîtres, que vous avez été envers moi patients, tendres, spirituels même à l’occasion !… Ah ! Dieu, je crois que ma peine la plus cuisante en ce moment, c’est de vous voir liés à ma honte !…

Jean se couvrit la figure de ses mains. Puis, le souvenir des siens, de Blaise, revint le torturer. Pour ce frère chéri que n’aurait-il pas tenté ? Il aurait lutté, sué sang et eau afin de lui épargner l’ombre même d’un mal… Et il l’avait vu, il le revoyait encore avec une cruelle précision, — alité, souffrant, manquant de tout…

Enfin, avec un frisson et une telle exaspération de tout son être qu’il se trouva debout, Jean eut de nouveau devant les yeux la tendre petite princesse… Ses larmes coulaient toujours… Et il semblait à Jean qu’elles retombaient, ces larmes, sur son propre cœur, qu’elles le brûlaient

Alors, comme un pauvre enfant coupable et repentant, Jean se blottit, farouche, dans son oreiller. Il pleura longuement, doucement, silencieusement… Il pleura jusqu’à ce que le sommeil vînt le prendre, un sommeil bienfaisant, profond, dont il sortit plusieurs heures plus tard, l’esprit vaillant, mais le front grave, bien grave. Les lèvres rieuses de Jean connaîtraient-elles désormais le pli de la gaieté ? La mélancolie les marquait de sa douloureuse empreinte.

Sept mois se passèrent. N’eût été la déchirante certitude que des êtres chers souffraient à cause de lui, Jean n’aurait pu se déclarer trop malheureux. Il s’était mis sérieusement à l’étude. Chacun des livres choisis par les gnomes l’intéressait et nourrissait son esprit. Il y joignit la réflexion et même, lorsque l’impression avait été forte, il crayonnait quelques notes en marge de l’ouvrage, habituant sa pensée à une intelligente louange ou à une courtoise contradiction. Ne développait-il pas en lui le sens critique nécessaire ? Ce qui l’étonnait, c’était de prendre surtout plaisir aux livres traitant de la politique, de l’art de gouverner les hommes. Parmi les rois qu’on lui citait en exemple, Jean, cependant, ne se plaisait qu’avec ceux qu’il voyait maîtres d’eux-mêmes. Sensément, il reconnaissait que l’aptitude à savoir réprimer chez soi tout élan dangereux, néfaste, ou puéril, était la première, l’indispensable condition pour diriger sûrement les autres. Les souverains qui, pour en arriver à leurs fins, recouraient à la ruse, aux lâches concessions, aux compromissions douteuses et insincères, lui déplaisaient entre tous. Quels qu’eussent été leurs succès ou la grandeur qu’ils avaient procurée à leur pays, il ne ressentait pour eux qu’une incontrôlable répugnance. On ne lui avait pas prêché en vain la droiture du cœur, la rectitude de l’esprit, la noblesse et la franchise dans les rapports avec autrui.

Il se surprenait parfois à dire : « Comment expliquer chez moi, qui ne suis aptes tout qu’un pauvre bûcheron, ce goût marqué pour la science, difficile entre toutes, du gouvernement ? D’où me viennent cette pitié, cet amour pour la foule, si souvent généreuse, honnête et qui ne se laisse que trop facilement tromper ? Hé ! je ne puis pourtant pas invoquer de tendance héréditaire… À moins que mon royal parrain n’eût appelé jadis quelque génie pour nie doter de ce curieux état d’âme !…

Mais Jean ne devait comprendre que bien plus tard ce penchant de son esprit.

Comme chaque soir, Jean sentait revenir son lourd chagrin ! À l’heure où, sans merci, l’ombre noyait toute chose, sa tristesse le ressaisissait. Il s’écrasait contre quelque roc. Il y appuyait avec lassitude la tête… Il fermait les yeux… Autour de lui nul bruit ne venait le distraire de ses pénibles ressouvenances…

Un soir, cependant, qu’il était plongé comme à l’ordinaire dans ses réflexions, il crut entendre un bruit inusité, quelque chose comme un grattement discret à la porte du fond. Il se tint attentif durant quelques instants. Le grattement léger reprit. Un peu saisi par la nouveauté du fait. Jean marcha doucement vers la porte. Il l’ouvrit. Une ravissante petite colombe lui sauta sur l’épaule. Puis, l’oiseau se mit à voleter avec grâce autour de la grotte. Elle revint ensuite se fixer, paisible, câline, dans les mains tendues de Jean.

Comment dépeindre l’émotion, la joie du jeune bûcheron à la vue du gentil animal ! C’était enfin une créature vivante qui pénétrait auprès de lui, qu’il sentait palpiter sous la pression de ses mains heureuses.

La confiance de l’oiseau mit un sourire sur les lèvres de Jean, le premier depuis sept longs mois. Le jeune bûcheron se glissa sur le lit. Longtemps, il se divertit à faire becqueter des miettes de pain à son petit visiteur que rien ne paraissait effaroucher. Il caressait avec bonheur la tête mignonne, lissait les fines ailes veloutées. La colombe allongea tout à coup et à maintes reprises sa patte de corail, et Jean vit avec surprise qu’un billet y avait été attaché. Avec quelles tendres précautions, Jean retira le message. Délivrée, la colombe eut un joyeux battement d’ailes et sauta de nouveau sur l’épaule de Jean. Sa mission était remplie.

Fébrile, Jean déplia le billet. Il poussa un cri de joie. Son professeur d’escrime, son gnome favori l’avait signé. Peu de mots s’y trouvaient, ceux-ci : « Courage, petit. Nous t’aimons, nous souffrons avec toi, nous intercédons… Espère ! »

Mais ces quelques paroles, attendues depuis si longtemps, étaient plus que suffisantes pour panser le cœur meurtri de Jean. Il se mit à marcher pour tromper son émotion, sa figure était toute rose, ses mains se joignaient ou s’enfonçaient, vives et lestes, dans sa grossière ceinture. Il relisait sans cesse le court message. Il appelait la colombe pour lui faire partager son contentement. Docile, l’oiseau venait se percher sur la tête, sur les bras, ou sur l’épaule du jeune bûcheron. Elle avait d’amusants roucoulements, puis avec de grands vols fous s’élançait dans le corridor. Et Jean se mettait à poursuivre l’innocente petite bête, en riant de tout son cœur.

À l’heure du repos, Jean parla doucement à l’oiseau qu’il voyait se blottir, frileux, au pied de son lit : « Gentille colombe, ne me quitte pas, de grâce. Tu es pour moi le gage du pardon, l’aimable certitude que mes maîtres m’aiment encore. J’ai tant souffert… Ô petit ami ailé, viens charmer quelque temps ma dure captivité… Dis, tu prends en pitié l’élève repentant des gnomes… Tu ne t’enfuiras pas… cette nuit… »

L’oiseau ne bougeait pas. La tète enfoncée sous ses ailes, il paraissait dormir. Et Jean, confiant, s’endormit à son tour, non sans balbutier, une dernière fois. « Ne… t’enfuis… pas… petit oiseau ! »

Au réveil, une surprise bien autrement émouvante attendait Jean. La colombe n’était plus auprès de lui, hélas ! mais il se voyait étendu sur la couche délicate et moëlleuse de jadis. Ses beaux appartements l’entouraient. Oui, tout était bien en l’état ou il l’avait laissé le soir fatal de sa fuite… Au loin, son atelier resplendissait de clartés et de couleurs.

Dans la stupeur la plus complète, Jean se leva. Il courut ici et là. Il s’arrêta devant la large fresque inachevée. Elle semblait encore d’une engageante fraîcheur et l’invitait à reprendre la besogne si tristement interrompue.

Jean revoyait aussi sur une chaise ses habits seyants… Il passa la main sur sa tête. Des boucles soyeuses l’encadraient. Vraiment, tout lui était rendu a la fois. Mais quelle soudaine rentrée en grâce. Jean n’osait y croire. Il se frottait vivement les yeux. Il criait tout haut : « Je dors, je dors… gare au réveil ! »

Mais tout cela était bien réel. Les mois d’expiation de Jean avaient été jugés suffisants.

Durant encore plusieurs jours. Jean demeura agité… inquiet. Puis, tout à fait rassuré, il se remit à peindre. Joyeux et reconnaissant, il s’appliqua à reproduire sur la fresque, avec beaucoup de grâce et de vérité, les divers épisodes qui avaient marqué son séjour chez les gnomes. Il se disait que, son travail terminé, il aurait plaisir à l’offrir au tendre petit monarque, certain d’y avoir mis le meilleur de son talent et de sa pensée créatrice. Il fallait se hâter cependant. Jean se doutait que d’autres événements se préparaient.

Un après-midi, ô joie, pinceaux et palette glissèrent de ses mains. Avec un grand cri, Jean se précipita aux genoux de ses professeurs. Ils accouraient enfin auprès de lui. Les fronts brillaient de bonheur, les mains se tendaient affectueusement vers lui. On le releva bien vite. Les gnomes dansèrent autour de leur élève, durant quelques minutes, une ronde fantastique et folle.

Quelle réunion inoubliable ! On pleura un peu. On rit beaucoup, et de si bon cœur. Les mauvais jours étaient passés. Aucune allusion ne fut faite, on pense bien, sur les tristes châtiments subis. Dès que l’émoi de tous fut calmé, le gnome favori de Jean prit la parole : « Petit, écoute bien et agis en conséquence. Tu vas revêtir les habits de satin blanc que nous t’avons apportés. Tu vas nous suivre. Notre roi t’attend avec impatience. Ton repentir sincère a tout effacé de sa mémoire, et il te rend son estime. Demain, lui-même t’armera, chevalier, et tu auras de nouveau entre les mains ta belle épée à la garde ciselée. Un écusson blasonné par notre souverain te sera aussi présenté. Puis, durant deux jours, nous festoierons en ton honneur. Plusieurs présents utiles l’attendent. Allons, Jean, prépare-toi à nous suivre. »

Jean obéit en souriant. Il était heureux, mais quel calme était le sien. Le pli de gravité que son exil avait tracé autour de ses lèvres ne s’effaçait pas. La transformation de son âme avait été une œuvre trop belle, trop sûre, pour que les événements, quels qu’ils fussent, pussent entamer sa sérénité.

Il fut créé chevalier le lendemain tel que promis. Le roi des gnomes l’investit en termes précis, clairs, entraînants de sa mission de salut. La belle tète de Jean, dès que fut terminée l’admonestation royale, se releva avec tant de fierté, de noblesse et de résolution que des cris d’enthousiasme partirent de tous les coins de la salle.

Le roi rétablit le silence. Il désirait parler publiquement à Jean une dernière fois : « Mon loyal et bien-aimé chevalier, dit-il, la voix tremblante d’émotion, souviens-toi que les gnomes veilleront sans cesse sur toi. Accepte cette bague. Tu la glisseras à ton doigt dès que sonnera une heure décisive. La pierre que cette bague enchâsse à la propriété de changer de couleurs suivant les circonstances : blanche, elle te promet la sécurité ; bleue, elle indique un danger prochain… en garde !… Noire, appelle-nous à l’aide, les moyens humains resteront impuissants à te secourir. Ces cas extrêmes ne se produiront que rarement, car, vois-tu, nous t’avons appris à avoir de l’initiative, à créer les mille et une petites ressources pour briser ou tourner une difficulté ; nous avons aussi développé chez toi l’observation, le sang-froid intellectuel, la sagesse ; tous ces avantages permettent de se tirer heureusement d’embarras chez les humains… Voici maintenant un sac de voyage… Qu’il t’accompagne partout. Tu y trouveras, chaque fois que tu l’ouvriras, le vêtement exact que tu dois revêtir… Approche, Jean, maintenant… Donnons-nous l’accolade suprême !… Bien… L’heure étant à la joie, va, va festoyer… Puis, Jean, sans larmes, stoïque, prépare-toi à quitter notre sombre mais hospitalière demeure. Dans trois jours, petit ami, tu vas t’endormir comme à l’ordinaire près de nous, mais tu te réveilleras bien loin, presque aux portes du palais de notre ami Grolo… Adieu… adieu ! « Agis dans la paix et la lumière », Jean. N’est-ce pas là ta devise ? Ne l’ai-je pas choisie pour toi ? »

Tout se passa, tel que le voulut la mignonne majesté. Un matin, Jean revit le soleil, les fleurs, l’azur, la forêt profonde, les lacs aux vagues mélodieuses… Il se sentit enveloppé de la douceur des brises parfumées… Mais, malgré son incomparable émoi, son cœur se gonfla d’abord de gratitude… Ah ! que les gnomes avaient su noblement dresser son cœur, orner son esprit, affermir sa vaillance !