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Le fleuve Amour/01

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Première livraison
Le Tour du mondeVolume 1 (p. 97-105).
Première livraison

Le lac Baïkal. — Dessin de Sabatier, d’après Atkinson.



LE FLEUVE AMOUR.


I


EXPLORATION DE CE FLEUVE DEPUIS SES SOURCES JUSQU’À SON EMBOUCHURE.


Le fleuve Amour ou Saghalien est formé par la réunion de deux puissants cours d’eau, l’Onon et l’Argoun, qui prennent naissance, non loin l’un de l’autre, sur les flancs opposés d’une même chaîne de montagnes, en pleine Mongolie, entre le 48° et le 49° degré de latitude, et sous le 107° méridien à l’est de Paris. Le premier, grossi des eaux de l’Ingoda, de la Chilka, dont il prend le nom, et d’autres tributaires que lui envoient les monts Stavanoïs, qui séparent son bassin de celui du lac Baïkal, est déjà navigable pour de grandes embarcations devant la ville de Nertschinsk, célèbre par ses mines et ses usines métallurgiques. Le second, qui n’a pas moins de quatre cents lieues de longueur quand il se réunit à l’Onon devant Ust-Strelka, parcourt les plus riches pâturages de la Mongolie. Des traditions vénérées, nourries de génération en génération parmi les nomades de l’Asie centrale, font de l’Argoun la rivière sainte des Mongols. C’est dans les forêts qui ombragent ses sources, dans les rochers qui les entourent, que Tchenkis-Khan naquit, grandit et reçut des dieux la mission de guider ses compatriotes au pillage du monde. Jamais un chef khalkas amené dans le voisinage de ces lieux vénérés par un caprice ou un besoin de son existence errante, ne s’en éloigne sans murmurer quelque incantation rythmique, que nous, Français, nous traduirions exactement par ces vers depuis longtemps célèbres :

…J’ai d’un géant vu le fantôme immense
Sur nos bivouacs fixer son œil ardent ;
Il s’écriait : mon règne recommence…

On assure que ces nomades, voyant se démanteler autour d’eux l’empire chinois et grandir d’autant la puissance russe, ont transporté à celle-ci un serment d’allégeance qu’ils n’avaient jamais prêté qu’à regret à la dynastie mandchoue qui trône encore à Pékin. Il est plus que probable que les empiétements journaliers des Russes en Mantchourie n’ont pas été sans influer sur cette grave détermination des tribus khalkas. La manière dont se sont opérés ces empiétements ne laisse pas que d’être caractéristique.

Le traité de Nertschinsk, conclu en 1733 entre la Chine et la Russie, désignait la chaîne des monts Yablonoïs, qui donne naissance aux affluents septentrionaux de l’Amour, comme la frontière naturelle des deux empires. Or, en 1845, un voyageur de Saint-Pétersbourg, M. Middendorff, découvrit le long d’un de ces affluents et bien au sud de la ligne de faîte des Yablonoïs, une borne dressée à l’époque du susdit traité par les commissaires chinois, trop paresseux sans doute pour aller l’ériger au sommet des montagnes. Aussitôt acte fut pris de cette trouvaille, les cartes russes furent corrigées, et peu à peu la limite des possessions moscovites descendit jusqu’au thalweg du grand fleuve. Nicolaïevsk, une place forte, fut fondée à l’embouchure même de l’Amour, et quand un envoyé de Pékin s’y rendit pour intimer aux Russes, selon le formulaire du Céleste-Empire, l’ordre de purger de leur présence le sol chinois, on se contenta de lui montrer les batteries de quelques vaisseaux de guerre et de lui demander « si cela ne suffisait pas pour légitimer et maintenir les faits accomplis ». C’était, on le voit, la réponse même que la lice fait à sa compagne dans un apologue bien connu ; la Chine dut s’en contenter en cette occasion, et, à en juger par ce qui a suivi, dans beaucoup d’autres encore.

En 1854, le gouvernement russe chargea une commission d’aller étudier ses nouvelles acquisitions. Rendus à Irkoustk dans le courant de l’hiver, les membres qui la composaient s’acheminèrent, le printemps venu, vers les vallées supérieures de l’Amour, les uns par Kiachta, rendez-vous connu des caravanes chinoises, les autres par le lac Baïkal, ce grand emporium des relations futures de la Sibérie avec les mers orientales ; après avoir franchi par des routes carrossables les cols faciles et peu élevés des monts Stavonoïs, ils étaient tous réunis à la fin de mars 1854 sur les rives de la Chilka, dans la ville d’Ust-Strelka, où les attendait le steamer destiné à les porter jusqu’à l’océan Pacifique. Nous allons les suivre sur le grand fleuve, en nous aidant principalement de la relation de M. Pirmikin, géologue et naturaliste de l’expédition.


Aspect du fleuve. — Les ruines d’Albasin. — Indigènes. — Un de leurs temples. — Végétation et culture.

Partis le 30 mai, nous rencontrâmes sur la rive gauche une tribu d’Orotsches, branche de la grande famille des Toungouses. Ces peuplades sont tributaires de la Russie et tributaires si bénévoles que pendant tout le siècle et demi écoulé entre le traité de 1689, qui enleva ces régions à la Russie, et celui de 1842 qui les lui rendit, ces bonnes gens n’ont pas manqué une seule fois d’adresser incognito leur impôt annuel de fourrures au grand Khan blanc de l’occident. Plus loin, nous rencontrâmes des Toungouses dans des bateaux faits en écorce de bouleau. Ils appartenaient à la tribu de la Mauri et ils payent, à ce qu’il paraît, une faible taxe aux receveurs chinois. Nous leur offrîmes un peu d’eau-de-vie, et nous leur donnâmes quelques petits objets d’ornements. L’un d’eux parlait, outre sa langue naturelle, le russe, le chinois et le mandchou.

Ce jour-la nous fîmes 130 verstes[1], et le 1er juin, nous arrivâmes à l’endroit où se trouvait autrefois Albasin, le chef-lieu des établissements que les cosaques, premiers explorateurs du bassin de l’Amour, avaient fondé le long de ce fleuve. Attaqués dans ce poste, sous le règne de l’empereur Kam-hi, par une armée de près de cent mille Chinois, peut-être n’auraient-ils pas été débusqués de cette forteresse sans le concours que les jésuites missionnaires, qui résidaient alors à Pékin, prêtèrent aux assaillants. La chute d’Albasin mit un terme aux expéditions que ces hardis pionniers de la puissance russe faisaient sur cette grande route de l’océan oriental, et les remparts carrés de cette forteresse portent encore aujourd’hui les traces de ce combat. Cette petite poignée de héros, ramenée en Europe, fut conduite à la résidence de l’empereur qui, pour honorer leur courage, les institua les gardes du corps de sa race, honneur qui s’est transmis à leurs descendants, lesquels forment encore aujourd’hui une petite famille d’Albasinskis.

En amont des ruines, l’Emuri (Albasicha) se jette dans l’Amour sur la rive droite. Avant d’arriver au confluent, nous reconnûmes sur une île basse qui a deux verstes de longueur, les traces des batteries élevées par les Chinois-Mandchoux lorsqu’ils s’emparèrent d’Albasin. Ici aussi le caractère de la végétation change : sur les pentes sud des montagnes, le larix est remplacé par le chêne et par le bouleau noir, et à leur pied on voit l’ormeau et le noisetier avec une bordure de saules, de frênes et de rosiers sauvages. Cependant la végétation qui couvre le sol porte encore le cachet de la flore daourienne.

Les Manégriens, dont nous aperçûmes quelques hameaux dans cet endroit, nous regardèrent passer avec une parfaite indifférence, quoique bien certainement ils n’eussent jamais vu de bâtiment à vapeur remorquant une longue file d’embarcations. La musique que nous faisions à bord ne les dérangea seulement pas de leurs occupations.

Le 4 juillet, nous commençâmes à apercevoir dans l’Amour quelques îles couvertes de peupliers, de frênes et de saules. Le soir, à huit heures, nous stoppâmes sur la rive gauche ; nous étions devant un des plus jolis endroits que nous eussions encore rencontrés. Les rivières Toro et Augan entourent une riche vallée ouverte ; quelques Manégriens rôdaient sur leurs rives, où ils faisaient paître de jolis troupeaux de chevaux, parmi lesquels nous remarquâmes quelques bêtes blanches vraiment magnifiques ; tout le territoire que nous aperçûmes ce jour-la, était très-propre à l’agriculture et à l’élève du bétail ; les vallées qui commencent à la rive sont entourées par des collines qui s’élèvent en amphithéâtre, et qui, dans quelques endroits, viennent expirer aux bords du fleuve, où elles se terminent par des falaises à pic.

À 40 verstes plus loin, à l’embouchure du petit Onon, un clan de Manégriens habitait sept hameaux disséminés sur un court espace. Un de ces nomades nous raconta une singulière légende sur une montagne de sable nommée Zagajon qui s’élève au fond d’une échancrure de la rive gauche du fleuve ; aussitôt qu’un homme s’en approche, elle vomit de la fumée, mais quand il s’éloigne, la montagne cesse de fumer. Les populations de cette rivière, qui sont d’origine toungouze, et toutes adonnées au schamanisme, ont une grande vénération pour cette montagne miraculeuse, et elles sont convaincues qu’elle est habitée par un esprit infernal. Elle a une étendue de 30 verstes, mais ne pouvant l’explorer de très-près, nous supposâmes que la fumée qui s’en exhale pouvait provenir de la combustion de quelques couches de charbon de terre, ou bien que la montagne renfermait des excavations, comme il y en a fréquemment dans les montagnes de chaux de la Sibérie orientale, et que lorsque l’air extérieur se refroidissait, l’air chaud de l’intérieur sortait de ces excavations sous forme de vapeurs.

Plus bas les bords du fleuve changent encore de caractère. Les larges vallées qui bordent les rives du fleuve s’agrandissent, les montagnes à pic s’éloignent de plus en plus, les prairies sont couvertes de gras pâturages. Le nombre des îles augmente ; le fleuve coule avec rapidité vers le sud, formant des coudes si brusques de l’est à l’ouest, qu’il semble quelquefois que l’on est ramené en arrière ; nous passons devant de larges vallées, nous doublons des îles basses ; partout des peupliers, des frênes, des pommiers sauvages (pyrus spectabilis), se succèdent alternativement avec des buissons de sureau à graine rouge et des saules. Sur les montagnes, croît une petite variété de chêne à côté du bouleau noir. Les larix et les pins deviennent plus rares. Les prairies sont couvertes d’herbes excellentes. Dans les immenses vallées, on pourrait élever de nombreux troupeaux de bétail, mais jusqu’à présent il n’y a de vivant, dans ces solitudes, que la puissante activité imprimée à la végétation par la nature.

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À l’endroit où l’Amour reçoit la Kamara, sur sa rive droite, le premier conquérant russe de ces régions, Chaborof, avait fondé un poste militaire en 1651. Abandonné en même temps qu’Albasin, il vient d’être rétabli. Nous aperçûmes deux barques en écorce de bouleau dans une petite crique, mais nous ne vîmes personne.

À 76 verstes plus bas, il y a, sur la rive gauche de l’Amour, un autre poste militaire composé de trois huttes construites en bois et couvertes de joncs, et un peu en amont de celles-ci, s’élève une maison dédiée au culte. Devant elle, et plus près du fleuve fumaient de grossiers encensoirs, fixés dans le sol. D’après le sinologue Sytschewski, qui accompagnait l’expédition, cet humble temple en troncs d’arbres mal équarris serait dédié au dieu de la guerre[2].

À 117 verstes plus loin, sur la rive droite de l’Amour, vingt-trois maisons, nombre considérable pour ces régions, composent le village d’Amba-Sachalgan. Profitant de la halte de la nuit, nous allâmes le visiter. Quatre vieillards, deux vieilles femmes et trois jeunes enfants s’y trouvaient seuls dans le moment, tout le reste des habitants était parti à la chasse ou à la pêche. Les maisons disséminées étaient mal construites en bois, joncs et argile. Il y avait du papier huilé aux fenêtres à la place des vitres. Les chambres étaient ornées de peintures sur toile représentant des divinités du culte de Bouddha ou de Fo. Sur les murs, il y avait quelques ouvrages chinois, entre lesquels on voyait des armoires servant à serrer les ustensiles de ménage. Des massifs de bouleaux, d’ormeaux, d’érables, d’acacias et de l’incomparable pyrus spectabilis, ombragent chacune de ces humbles demeures, qui toutes possèdent un jardin cultivé avec le plus grand soin ; j’y ai remarqué différentes espèces de millet et du blé de l’Inde ; puis, dans de petits carrés, des radis gris, des poireaux, de l’ail, du poivre d’Espagne, des haricots et des légumes.

En vrais Russes, nous avons surtout admiré deux nouvelles variétés de choux. Ces indigènes possédaient peu de bétail et de chevaux, mais beaucoup de cochons et une espèce particulière de poules.

Le jour suivant, au détour d’un cap qui se dressait sur notre gauche, s’ouvrit devant nous l’immense vallée de la Séja ou Zéya, dont les bords s’étendent à perte de vue, et qui vient se jeter sur la rive gauche de l’Amour par une vaste embouchure. Ses eaux coulent comme un large ruban dans le fond de la vallée. Cet endroit est d’une beauté incomparable ; je n’ai jamais rien vu de semblable. La largeur et la profondeur de l’Amour sont considérablement augmentées par cette masse additionnelle d’eau. Si le pays qui entoure Albasin, les embouchures de la Kamara et de l’Argoun sont propres à créer des établissements, la vallée de la Séja est très-préférable sous d’autres rapports. D’après un rapport daté de 1681, on aurait trouvé du minerai de fer dans les montagnes blanches, à mi-distance entre l’embouchure de la Séja et de la Selinga, un de ses affluents.


Une ville chinoise. — Les forêts vierges de l’Hing-Gan. — Mœurs et coutumes des tribus riveraines de l’Amour. — Monuments chinois à l’embouchure du fleuve.

À 30 verstes de l’embouchure de la Séja gît la ville de Sagalien-Ula-Khoton. Tout le trajet intermédiaire est semé de petits villages composés de quelques huttes si espacées que l’un d’eux occupe une étendue de cinq verstes le long de la rive. Dans le voisinage des maisons on apercevait quelques champs cultivés. Le port, qui est un peu au-dessous de la ville, renfermait trente-cinq grandes barques pouvant porter chacune trois cents puds (environ dix mille kilogrammes). Quelques membres de l’expédition ayant manifesté le désir de visiter cette ville chinoise, furent reçus au débarcadère par l’amban ou gouverneur mandchou et par trois officiers, qui les invitèrent à entrer sous une tente devant laquelle il y avait deux bancs. Pour cette réception, on avait dû réunir certainement tous les soldats de la place, car il y en avait bien un millier. Ils étaient armés de longs bâtons auxquels une pointe aiguë, quelquefois noircie, donnait assez l’aspect de nos piques. Quelques-uns d’entre eux avaient des sabres lourds et grossiers ; d’autres, mais en petit nombre, étaient armés de petites carabines ; presque tous tenaient à la main de petits arcs et avaient sur l’épaule un carquois garni de flèches ; à une petite distance de la tente, se prélassaient dix canons montés sur affûts, avec de grandes roues assez grossièrement faites ; chaque canon était couvert d’un petit toit ou abri d’écorce de bouleau ; le tout peint en rouge ainsi que les affûts. Auprès de chaque canon, se tenait un homme avec un petit bâton à la main, mais nous ne pûmes pas voir si le bâton servait de manche à une mèche. L’amban nous refusa la permission de pénétrer dans la ville. Pendant l’entrevue, les soldats entrèrent en si grand nombre dans la tente, que l’on fut obligé, à deux fois, de les repousser avec des bâtons. En face de la ville basse, il y a une île sur laquelle on peut voir les débris d’un mur en terre, derniers vestiges de la forteresse que les Chinois-Mandchoux avaient construite sur cette île pour s’opposer aux excursions que les cosaques du dix-septième siècle faisaient sur la rivière.

Vue du fleuve Amour, prise dans les monts Hing-gan. — Dessin de Grandsire, d’après M. Radde.

À 5 verstes au-dessous de Sagalien, sur la rive gauche de l’Amour, gisent les restes d’Aigunt, qui, au dix septième siècle, avait toute l’importance que l’autre cité a acquise aujourd’hui. Lorsque les cosaques apparurent sur le fleuve, cet endroit fut abandonné peu à peu, et après la prise de Nertschinsk, on construisit la ville de Sagalien sur un ordre venu de Pékin.

Après l’embonchure de la Séja, les vallées s’élargissent des deux côtés de l’Amour ; les rives s’abaissent, et les montagnes bleuâtres disparaissent à l’horizon. Les parties basses sont couvertes de marais, au milieu desquels se trouvent de petits lacs entourés de beaux joncs. Nous sommes dans la grande courbe méridionale du bassin du fleuve. La flore daourienne, qui domine à l’embouchure de la Séja, est remplacée ici par la végétation européenne, que l’on rencontre jusqu’au confluent de la Sungari. On trouve maintenant le tilleul, le peuplier, le cornus mascula, le bryonia alba et plusieurs autres espèces, parmi lesquels croissent le noisetier, le chêne, le bouleau blanc. Il est à remarquer que, sur les rives du fleuve, on ne voit guère que des essences basses, mais, dans les villages et dans les jardins de Mandchoux, on trouve l’ormeau et le peuplier, qui sont plantés par l’homme, et que l’on ne rencontre à l’état de sauvage que très loin dans l’intérieur des vallées.

Toute cette contrée rappelle les meilleures parties du centre de la Russie d’Europe. Elle pourrait contenir une population considérable qui y trouverait toute facilité pour y élever de nombreux troupeaux et cultiver d’immenses champs propres à l’agriculture. En outre des ressources que des colons actifs retireraient d’un sol vierge, couvert de prairies naturelles admirables et d’une magnifique végétation forestière, l’Amour leur fournirait une quantité inépuisable de poisson.

Ce n’est qu’au confluent de la Burija que se termine cette suite de grandes vallées qui attendent l’agriculteur et le pâtre, et que le bassin de l’Amour est de nouveau resserré entre les montagnes.

La chaîne des monts Hing-gan, qui limite à l’ouest le bassin de la Sungari, franchit ici l’Amour pour aller croiser au nord les monts Yablonoïs et projeter de lointaines ramifications jusqu’aux extrémités nord-est du continent Asiatique. Dans cette partie resserrée de son lit, qui n’excède guère deux cents à deux cent cinquante mètres de largeur, l’Amour n’offre aucune de ces nombreuses îles qui le caractérisent en amont comme en aval ; mais ses eaux plus profondes, plus rapides et plus claires que partout ailleurs, réfléchissent, comme un limpide miroir, l’admirable végétation de ses bords. À droite, à gauche du navigateur, croît, verdoie, grandit et s’échelonne jusqu’aux sommets des montagnes, jusqu’aux extrémités de l’horizon, la forêt primitive, la forêt vierge aux puissantes futaies, à l’impénétrable sous-bois. Tandis qu’à trente mètres du sol le cèdre sibérien, le juglans, le pin cimbro et le chêne de Mongolie forment de leur puissante ramure une voûte rigide, d’un vert sombre, qu’émaillent çà et là, de teintes blanchâtres et mobiles, les folioles argentées du tremble et du bouleau, au pied de ces géants du règne végétal, d’innombrables arbustes, d’innombrables plantes, spécimens variés de cette flore daourienne si chère au botaniste et à l’horticulteur, se pressent dans un pêle-mêle indescriptible, dont la confusion est encore augmentée par les inextricables liens de la vigne sauvage et des trohastigma, étendant leurs tiges sarmenteuses du tronc gisant et vermoulu, où plongent leurs racines, au faite de l’arbre plein de sève qui leur sert d’échelon vers la lumière et le soleil.

Dans ces épais fourrés, les seuls sentiers frayés sont ceux que les ours des montagnes se sont ouverts entre leurs repaires, et en 1854, ni la hache du bûcheron, ni le fusil du chasseur n’avaient encore averti la faune de ces profondes solitudes que les hommes de l’Occident tenaient pour elle en réserve des bruits plus redoutables que les rauquements du tigre, son roi jusqu’alors incontesté.

Au delà de l’embouchure de la Burija, les montagnes de la rive gauche commencent à s’éloigner du fleuve et à se diriger directement au nord. Presque aussitôt après, celles de la rive droite tournent également au sud-ouest. Le fleuve lui-même, après qu’il a été débarrassé du voisinage des montagnes, se dirige graduellement à l’est. Après un espace montagneux d’environ 220 verstes d’étendue, on voit de larges vallées reparaître des deux côtés de l’Amour, et la nature y reprend le même aspect grandiose que l’expédition avait admiré dans les plaines précédentes. On y voit les mêmes espèces de bois et les mêmes prairies luxuriantes, et l’on ne peut que souhaiter que l’homme puisse profiter bientôt de tous ces dons de la nature.

Le 15 juin, nous atteignîmes l’embouchure de la Songari. Comme elle forme un delta, il est difficile de reconnaître le bras principal, et la rapidité avec laquelle nous descendions ne me permit que de prendre quelques notes sur ce puissant cours d’eau, qui apporte les eaux de la Mandchourie centrale. L’immense vallée circulaire, qui s’ouvre derrière les collines de la rive, à une largeur de 185 verstes et sa profondeur est inconnue. Quand on voit, après la jonction des deux fleuves, l’Amour couler en une seule branche dans un nouvel étranglement de montagnes, on ne peut pas croire que ses eaux seules aient pu se frayer un passage dans ces gigantesques contre-forts de pierre et la pensée s’arrête sur les commotions et les cataclysmes qui lui ont creusé son lit actuel.

Le pays entre la Sungari et l’Usuri n’offre de remarquable que des rives d’un sable glaiseux couvert de saules, d’arbrisseaux, de groseilliers et d’acacias, et dans les vallées, de chênes pittoresques, d’ormeaux, d’érables, de peupliers et de frênes. Ce n’est qu’en approchant de l’embouchure de l’Usuri que les montagnes qui bordent la rive droite se rapprochent du fleuve, la rive gauche continuant à rester basse. Tout ce pays, quoique complétement inhabité maintenant, offre des deux côtés de larges espaces propres à la colonisation, à l’agriculture et à l’élève du bétail. Le paysage conserve ce caractère jusqu’au point où la chaîne de montagnes qui sépare le bassin de l’Usuri des côtes de l’Océan, repousse vers le Nord le cours de l’Amour.

Le 19 juin, un courant rapide sépara le bateau sur lequel j’étais du reste de l’expédition ; après avoir longé sous un violent orage, une île longue de 50 verstes au moins, je vins demander l’hospitalité dans un village de Goldiens. Quelques cadeaux m’y firent accueillir très-amicalement, et furent les précurseurs d’un commerce très-animé entre eux et nous. Ces bonnes gens troquèrent des peaux de martres zibelines et d’ours contre nos marchandises. Des peuplades de cette partie du fleuve, les Goldiens sont les plus occidentaux, les Manguntsiens viennent ensuite et s’étendent entre les Goldiens et les peuplades de la côte. Ces derniers, les Gilyaks, chassent les bêtes sauvages, surtout les ours, qu’ils gardent et engraissent dans des cages, ainsi que des voyageurs précédents l’avaient déjà affirmé.

Au cap Saint-Kirile, l’aspect du pays change complétement. Des montagnes couvertes de bois touffus s’élèvent tout à coup, les vallées qui viennent jusqu’au fleuve deviennent de plus en plus étroites, et enfin, le navigateur se trouve entre quatre chaînes de montagnes qui bordent les deux côtés du fleuve en courant parallèlement les unes aux autres. Les dernières sont les plus élevées et paraissent complétement déboisées.

Tout ce haut pays est particulièrement remarquable par la prodigieuse quantité de grandes et de petites rivières qui descendent des hauteurs environnantes et grossissent le fleuve des deux côtés. Quoique celui-ci soit profondément encaissé il renferme cependant une grande quantité d’îles couvertes d’arbrisseaux. Les vallées qui descendent jusqu’à la rive, quoique peu larges, contiennent d’excellentes prairies.

Toute cette contrée est habitée par des tribus de Manguntsiens, dont les villages sont petits, mais nombreux. Ces indigènes ressemblent assez aux Goldiens pour la manière de vivre, de se loger et de se vêtir. Ils tirent leur principale ressource de l’Amour, qui, en s’approchant de l’océan, devient de plus en plus riche en variétés de poissons de mer et de rivière.

Je n’en avais jamais vu autant de ma vie. Les truites saumonées et les carpes sautaient hors de l’eau de tous les côtés, au milieu de bancs mouvants d’esturgeons, d’husos et d’aloses, qui couvraient la surface du fleuve et faisaient bouillonner ses eaux avec un bruit étourdissant. L’Amour ressemblait à un vivier artificiel.

Les Manguntsiens qui vivent sur ses rives sont comme les Goldiens, des descendants des Toungouses. Ils ne se coiffent pas comme eux, mais ils portent leurs cheveux tressés en queue. Quant à leur costume et à leur logement, ils ont pris évidemment une grande partie des coutumes des Mandchoux. Leurs vêtements sont faits avec des étoffes chinoises, mais ils sont plus larges, et quelques-uns portent encore des vêtements de peaux de poisson, qu’ils tirent de deux espèces de saumons. Ces vêtements sont solides et durent longtemps. Ces peuples ne vivent que de poissons, et donnent à l’Amour le nom de Mambu.

Le 27 juin, nous atteignîmes Mariinsk auprès du lac Kisi qui communique avec l’Amour par deux larges canaux. Il est évident que ce bassin intérieur, entouré de montagnes, se remplit graduellement à l’époque des inondations de l’Amour, et que pendant la sécheresse, il rend au fleuve le trop-plein qu’il en a reçu. Le lac Kisi a environ 40 verstes de longueur ; sa largeur comme sa profondeur varie selon les saisons, mais à l’époque de notre passage l’une et l’autre étaient considérables. Il n’est séparé de la baie de Castries, dans le golfe de Tartarie, que par un isthme peu élevé, de 15 verstes de largeur. Ses bords sont habités par les Manguntsiens, qui sont principalement occupés à la chasse du gibier et des zibelines. Ces derniers animaux fourmillent dans les bois épais qui entourent le lac, mais leur pelage est d’une qualité peu recherchée.

En avant de Mariinsk, les deux rives de l’Amour sont couvertes par les nombreux et petits hameaux des Gilyaks, qui ont moins subi l’influence des Mandchoux que les tribus de l’intérieur. Ils sont adonnés au culte grossier du schamanisme. La coutume de venger le sang répandu existe parmi eux et l’infidélité de la femme est punie de mort.

Temple toungouse sur les rives de l’Amour. — Dessin de Sabatier, d’après Atkinson.

Auprès d’un de leurs villages, tous disséminés au milieu des bois, s’élèvent des constructions d’un autre ordre et dont les voyageurs qui nous ont précédés ont beaucoup parlé. Ils sont situés sur le sommet d’un gros rocher qui domine à pic le courant du fleuve. Le premier de ces monuments, construit à deux pas du bord du rocher, n’a que quelques mètres d’élévation. Il se compose d’une base de granit, surmontée d’un cube irrégulier, un peu arrondi au sommet et en marbre gris d’un grain très-fin. Ce monument porte des inscriptions que l’archimandrite Aovakum explique ainsi : « Il y avait autrefois un temple dédié à Bouddha en cet endroit » ; sur la face la plus large on lisait cette inscription chinoise : Tszi-jun-ninsy, écrite probablement par un lama peu instruit, car, d’après la construction grammaticale chinoise, elle devrait être écrite ainsi : Tun-nin-sy-tszy, c’est-à-dire : « Inscription sur le cloître de l’éternelle paix ». Le côté gauche portait d’abord en lettres thibétennes, la phrase sacramentelle sanscrite : Om Mani Padmi om ! dont le sens littéral : « Oh ! diamant nénufar ! » n’a jamais rien signifié en aucune langue ; puis au-dessous et en chinois : Dai-juan-schout-schohili-gunbu, soit : « Le grand Tuan étend les mains de sa force partout ». Sur une deuxième ligne parallèle, à gauche, on retrouvait encore : Om-Mani-Padmi-om, en chinois et en nigurien. Les inscriptions du côté droit étaient les mêmes. Le second monument situé à quatre pas du premier et sur la même ligne, est formé d’une colonne qui repose sur une base octogone. À cinq pas plus loin, il y en a une autre semblable, et enfin une beaucoup plus grande s’élève à 150 brasses plus loin, sur un cap à pic qui se projette dans la rivière. Les Russes connaissaient déjà ces monuments au dix-septième siècle. Il y avait alors, dans cet endroit, une chapelle avec une cloche, et la section de la Sibérie à Saint-Pétersbourg possède un manuscrit daté de 1678, dans lequel il est dit : « que les habitants de cet endroit assurent que, à une époque reculée, un tzar de la Chine vint par mer dans l’Amour, et, en souvenir de son voyage, fit élever en ce lieu ces monuments et une cloche ».

De la plate forme naturelle qui porte ces constructions on a une vue magnifique. Vers le sud, s’étend un sombre océan de bois, d’où surgissent, de loin en loin, de noirs blocs des rochers ; tandis que droit au nord, sur la rive opposée de l’Amour, se déploie une large vallée dans laquelle l’Aemgun[3] roule ses eaux, et, forme, à son débouché, un delta couvert d’un tapis épais d’arbres et d’arbrisseaux.

Après avoir suivi le grand coude que l’Amour forme dans cette partie de son cours ; après avoir exploré le vaste lac d’Orel, creusé dans un amphithéâtre de montagnes boisées, à l’angle le plus rentrant de ce coude, l’expédition que nous venons de suivre pendant plus de trois mille kilomètres, arriva à Nikolaïevsk, où elle s’embarqua pour Ayan, port de la mer d’Okhotsk ; de là elle regagna Irkoutsk par la route de terre.

La relation suivante, postérieure de deux années seulement à celle qu’on vient de lire, peut donner une idée de la rapidité des progrès accomplis par la Russie dans le bassin de l’Amour.

  1. La verste est égale à 1067 mètres.
  2. Voy. la gravure page 104.
  3. Cet affluent de la rive gauche de l’Amour porte aussi les noms de Omogun et de Kingan.