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Le manoir de Villerai/019

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XIX


Le lendemain de l’entrevue que nous venons de raconter entre Rose et le capitaine de Montarville, un groupe d’officiers se tenait au coin de la Place d’Armes, occupés à plaisanter, à rire et à critiquer les passants, principalement ceux du beau sexe.

— Bien, dit l’un d’entre eux, un jeune homme à l’extérieur faible et délicat, habillé avec la plus fastidieuse élégance, ainsi donc, demain nous allons dire adieu à cet agréable petit Montréal, avec ses rues étroites et ses jolies femmes, et nous embarquer pour Québec. Il faut supposer que comme ses rues sont encore plus étroites, ses femmes sont aussi dans la même proportion plus jolies et plus aimables que leurs rivales montréalaises.

— Pour ma part, dit le vicomte de Noraye, je suis tout à fait charmé de pouvoir m’esquiver ; car réellement je me trouve engagé dans un si grand nombre d’amourettes, que si je n’avais cette excuse pour partir, il ne me resterait réellement pas d’autre alternative que de me brûler la cervelle, ou de briser les cœurs d’une douzaine de jolies filles.

Cette saillie causa un joyeux éclat de rire au milieu du groupe, lorsqu’un officier à la figure martiale, à la taille gigantesque, portant le brillant uniforme des chasseurs, reprit :

— Oh ! pourvu que vous leur léguiez auparavant votre titre et vos terres en Normandie, je pense que vous pourriez fort bien vous passer une balle au travers de la tête, sans briser le moins du monde les cœurs en question.

— Est-ce là réellement votre opinion, de Cournoyer ? demanda le vicomte d’un ton nonchalant. Bien, je ne m’en étonne pas ; car probablement votre propre expérience sur la dureté du cœur des femmes a dû beaucoup influencer votre décision ; mais, souvenez-vous, mon cher ami, que quoique les dames ne meurent pas souvent de désespoir pour un massif Hercule de six pieds comme vous, elles sont infiniment plus sensibles quand il s’agit d’un Apollon ou d’un Endymion.

Un nouvel éclat de rire parcourut le groupe, tandis que de Cournoyer reprenait en souriant avec bonne humeur :

— Je pense que vous avez raison, car mon fort a toujours été beaucoup plus de briser les têtes des hommes que le cœur des femmes !

— Ho ! de Noraye, pique encore ! s’écria le jeune lieutenant Duperré.

Quelle que fût la réponse que méditait le vicomte, et qui devait être souverainement impertinente, à en juger par la courbe éminemment sarcastique de ses lèvres, elle fut prévenue par une légère sensation que causa dans le groupe l’approche de mademoiselle de Nevers, qui s’avançait majestueusement de leur côté sur le pavé rude et inégal de la rue, avec autant de grâce que le cygne qui glisse sur son élément favori.

— Ah ! voici venir un de vos cœurs brisés, de Noraye, s’écria un autre lion, le major Decoste, en frisant son énorme moustache aussi noire que l’aile du corbeau. Malgré la maladie dont se trouve affecté un organe aussi vital, elle paraît excessivement bien.

— Vous changez peut-être la question, Decoste, fit un autre. Ce n’est pas de Noraye qui brise le cœur de la brillante demoiselle Pauline, c’est peut-être elle au contraire qui s’empare peu à peu du sien. Il me semble qu’il est bien pâle et bien sérieux depuis quelques jours.

— C’est le remords, mon cher, dit le vicomte, c’est le remords d’avoir fait tant de conquêtes et de ne pas en avoir laissé seulement la moitié d’une pour un pauvre infortuné comme vous.

— Silence ! la voici qui arrive, s’écria le major Decoste. Diantre ! elle est excessivement bien mise.

— Et elle a le port d’une duchesse ! continua le jeune Duplessis.

— Oui, mais qui pourrait supporter un regard aussi fier et aussi hardi que le sien ? demanda un troisième. Quoi ! elle est capable de faire baisser les yeux à tout notre régiment.

— Oui, vous êtes tous des jeunes gens si timides et si modestes, dit de Noraye en ricanant. Chacun sait que le régiment de Lasalle est renommé dans tout le service militaire pour son excessive timidité. Mais qui va aller rejoindre la belle demoiselle de Nevers ? Elle s’attend, comme de raison, à ce que l’un d’entre nous aille lui faire escorte.

— Mais pourquoi n’y allez-vous pas vous-même, irrésistible vicomte ? demanda son plus proche voisin.

— Oh ! parce que ce n’est pas mon tour à monter la garde. J’ai été de devoir toute l’après-midi, hier, et j’en suis encore tout fatigué. Toute une après-midi passée à faire l’amour et des compliments, c’est passablement assommant pour le système. Ah ! la voici. Présentez armes ! salut !

Comme Pauline passait devant la groupe, tous les chapeaux se levèrent en même temps, et elle fut saluée avec la plus chevaleresque galanterie.

Deux d’entre eux allèrent aussitôt la trouver, le fascinateur Decoste, chercheur de dots autant que chevalier des dames, et le jeune Duplessis, dont la figure rougissante et l’air embarrassé prouvaient qu’il était du moins sincère dans ses protestations de dévouement ; et, ainsi escortée, la séduisante Pauline continua gaiement son chemin.

Pendant quelque, temps encore, ce groupe d’oisifs continua son train de badinage, quand le capitaine de Cournoyer s’écria vivement :

— Parlez de jolies filles ! voici venir la plus belle que j’aie vue de ma vie !

Tous les yeux se tournèrent immédiatement dans la direction indiquée par le capitaine, et un murmure universel d’admiration s’éleva, quand Rose Lauzon passa rapidement, en traversant la rue pour éviter de s’approcher davantage du joyeux groupe, qui occupait l’angle du pavé. Involontairement elle jeta sur eux un regard rapide, en changeant un peu la direction de sa marche, et de Noraye, qui guettait l’occasion favorable, leva aussitôt son chapeau, avec une courtoisie plus remplie de moquerie que de respect.

— Comment ! vous la connaissez, de Noraye ? Quelle charmante créature ! Qui est-elle ? s’écria-t-on de tous côtés. Parlez donc, si vous pouvez.

— Un à la fois, messieurs, s’il vous plaît ! reprit-il avec son sourire sardonique. Oui, je la connais, et elle est certainement une très aimable enfant. Son prénom est Rose. Avec votre permission, je ne vous ferai pas connaître son autre nom.

Le sourire moqueur de de Noraye sembla comporter une signification cachée que ses paroles n’exprimaient pas pleinement ; mais ses compagnons connaissaient bien sa coutume invariable de se vanter ; aussi le capitaine des chasseurs reprit ironiquement :

— Bien, si vous la connaissez, de Noraye, elle ne paraît pas beaucoup s’occuper de vous, car elle n’a pas même daigné répondre à votre magnifique salut.

— Mais ne l’avez-vous pas vue rougir, mon cher ?

— Oh ! elle a rougi autant à cause de nous que de vous. Je parierai un louis d’or contre un sol que n’importe quelle modeste jeune fille, forcée de passer près d’un groupe comme celui que nous formons, rougira jusqu’au blanc des yeux.

— Vraiment, de Cournoyer, vous êtes flatteur pour vos amis en général, reprit de Noraye, infiniment plus irrité qu’il ne voulait le paraître, par les doutes et l’incrédulité que manifestaient ses compagnons et le mépris évident qu’avait montré Rose.

— Eh bien ! donc, vous tous sceptiques, puisqu’il faut vous donner le jour et la date pour vous convaincre de la vérité de ce que je vous dis, je puis aussi bien avouer que j’ai d’abord rencontré cette petite Rose, vrai bouton de beauté, dont le nom est Rose Lauzon, au petit village de Villerai, il y a environ vingt mois. Je l’ai vue encore la semaine dernière, et je la reverrai de même la semaine prochaine, ou quand je le voudrai.

Un sifflet prolongé de l’un des auditeurs, un regard de désappointement chez de Cournoyer, qui avait été tout à fait charmé par la fraîcheur et la modestie de Rose, suivirent cette déclaration ouverte ; quand tout à coup une voix cria près des oreilles du vicomte :

— De Noraye, vous êtes un menteur et un lâche !

Furieux, le vicomte bondit plutôt qu’il ne se retourna vers le lieu d’où venait la voix, et là, pâle de colère, il vit Gustave de Montarville.

— Est-ce vous qui avez osé m’adresser ces paroles ? demanda de Noraye presque hors de lui-même.

— Oui, répondit clairement de Montarville ; et je le répète encore : Gaston de Noraye, vous êtes un menteur et un lâche !

Le vicomte, qui avait alors perdu tout empire sur lui-même, leva le poing pour frapper celui qui venait de parler ainsi, mais le capitaine de Cournoyer lui arrêta le bras à temps pour prévenir le coup.

— En France, Gaston, dit-il tranquillement, on répond à de telles paroles, non pas par des coups, mais par des balles ou le fleuret. Ce sont les seuls moyens dont un gentilhomme puisse se servir. Prenez patience, vous pouvez avoir des pistolets et obtenir satisfaction demain matin d’aussi bonne heure que vous voudrez.

Cette réflexion sembla calmer un peu de Noraye ; car il était excellent tireur, et l’assurance d’avoir une vengenace certaine et éclatante lui permit de reprendre bien vite ce sang-froid sardonique qu’il perdait rarement.

— Merci de votre suggestion, de Cournoyer, reprit-il tranquillement. Ce sera une espèce de coup d’appétit avant déjeuner, pour faciliter la digestion, considérablement dérangée par cet affreux climat que nous sommes pour quelque temps encore condamnés à endurer. Pour continuer toutefois, messieurs, notre conversation si inopportunément interrompue, dit-il en regardant autour de lui, les yeux pétillants de malice, je dois ajouter que quels que soient mes droits à un regard de Rose Lauzon, ceux du capitaine de Montarville sont du moins antérieurs aux miens, sinon plus réels. Elle est depuis longtemps une puissante rivale de l’héritière de Villerai aux affections du capitaine.

Pauvre Gustave ! son honnête indignation égalait à peine la finesse rusée et insidieuse de son subtil adversaire ; mais pour la bonne réputation de Rose elle-même, il demeura calme et s’écria d’une voix persuasive :

— Je sais que vous me croirez, si je vous affirme sur ma parole de soldat, d’homme d’honneur qui du moins n’a jamais menti, en regardant dédaigneusement du côté de de Noraye, qui jouait insoucieusement avec son lorgnon, que la jeune fille Rose Lauzon est aussi irréprochable dans sa conduite, aussi digne de respect en toutes manières que la noble Blanche de Villerai elle-même.

Il y avait dans sa voix pénétrante, dans sa physionomie ouverte et franche, quelque chose qui portait la conviction dans les cœurs de ceux qui l’écoutaient : aussi tous, à l’exception de de Noraye, lui répondirent vivement :

— Nous vous croyons, de Montarville, nous vous croyons.

Le vicomte, sentant que la sympathie du groupe était loin d’être en sa faveur, dit en regardant l’un des membres :

— Vraiment, vous tournez tellement au mélodrame, et vous devenez tous si ennuyeux, qu’il faut que je m’en aille. Au revoir, mes amis.

Et en disant ces mots l’élégant s’éloigna et descendit lentement la rue.

— C’est là une affaire très malheureuse et excessivement désagréable, s’écria le capitaine de Cournoyer. Justement à la veille d’aller rejoindre nos amis de Québec ; et ce qui est pis, deux officiers du même régiment. N’y aurait-il pas moyen, voyons, de Montarville, de régler cette affaire à l’amiable ?

— Il n’y en a aucun ; à moins que de Noraye ne se rétracte ouvertement et ne me fasse excuse pour les faussetés qu’il a émises aujourd’hui contre une personne dont le tort à ses yeux a été de repousser dédaigneusement les insultantes attentions qu’il voulait lui porter.

— Cela, il ne le fera jamais, dit avec emphase l’enseigne Delaunais. De Noraye est aussi brave que vain et léger. D’ailleurs, il est trop bon tireur. Qui a jamais vu un tireur comme lui faire des excuses ?

— C’est malheureux, s’écria de Cournoyer en posant pesamment sa main sur l’épaule de de Montarville, c’est vraiment malheureux que cette noble vie qui a été si près de périr à Carillon, soit encore risquée pour une aussi misérable querelle. Et vous, aussi, qui pendant si longtemps avez été condamné à une fatigante inaction !

— Que dira votre fiancée, Gustave, quand elle apprendra cette affaire ? demanda un autre. Votre nom et celui d’un individu si bien connu que de Noraye, mêlés ensemble à propos d’une jolie fille ! Le récit devra être rien moins que flatteur à ses oreilles.

De Montarville rougit légèrement, mais il reprit avec calme :

— Mademoiselle de Villerai est trop noble pour être piquée ou irritée de cette affaire. Elle est aussi bonne que belle.

— Bien, dit un autre en bâillant, si cette charmante enfant pour laquelle vous allez vous battre, était aussi une seigneuresse et une héritière, je la préférais même à la majestueuse Blanche. Mais, allons, venez faire un tour en bas de la rue, je commence à être fatigué de ce coin.