Le monde des images/VII

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Nouvelle Librairie Nationale (p. 152-180).

CHAPITRE  VII
le mot et ce qu’il évoque (suite)

L’évocation verbale se produit, soit par l’essentiel du mot, c’est-à-dire par sa racine, dans la mémoire héréditaire, soit par sa sonorité et sa forme, dans la mémoire individuelle. Le premier cas (d’évocation par la racine, par l’essentiel du mot) relève du soi et de l’impulsion créatrice. Le second (d’évocation formelle et sonore) relève de l’instinct génésique, grand créateur en nous d’illusions. Le premier cas est, en nous, source de sincérité ; et plus il est fréquent, plus la sincérité sera grande. Le second cas est en nous, penchant au mensonge et à la fable, et plus il est fréquent, plus le mensonge sera fréquent. Les cas intermédiaires, d’oscillation entre les deux évocations et les deux mémoires, produisent la tendance à la duplicité, qui peut être elle-même accidentelle ou chronique.

Ce que je dis ici de l’évocation verbale s’applique aussi bien au mot non émis, mais vu et entendu par l’esprit (dans l’avant-mot, ou dans le silence) qu’au mot articulé ou écrit. Il y a une dissimulation et un mensonge de l’écriture, comme de la parole, comme du silence, peuplé d’images verbales, qu’on appelle le langage intérieur. Enfin je répète que la phrase est un ensemble de mots, le récit une succession de phrases, et que tout ce qui s’applique au mot s’applique aussi à la phrase et au récit.

Il résulte de ce qui précède que l’état de fable ou de mensonge est fonction du sens génésique et que les phases du sens génésique retentissent vivement sur lui. La puberté, chez la femme la période des règles, chez l’homme la bouffée sensuelle de la cinquantaine, confirment cette induction par l’observation. L’émotion sexuelle altère la voix avec le langage et détruit toute sincérité quant à ce qui n’est pas l’objet immédiat du désir. La volupté est une grande maîtresse de fables et de combinaisons mentales, illusoires ou mensongères, soit qu’elle s’appuie sur elles, soit qu’elle les suggère.

Les hommes scrupuleux cherchent leurs mots et les combinent de façon à être le plus exactement sincères et véridiques. Le célèbre romancier américain, mais vivant en Angleterre, Henry James, frère du philosophe pragmatiste, était un type de scrupuleux. Il parlait le français et l’anglais avec une égale facilité. Dans l’une et l’autre langue, il poursuivait, avec une phase d’avant-mot très intense, le terme le plus significatif et le plus précis. Il confrontait ainsi la racine du mot avec sa mémoire héréditaire, où sont latentes les formes de ces racines, transmises le long des générations et enrichies de préfixes, de suffixes, par des augments successifs, d’âge en âge.

Le labeur effrayant auquel se livrait M. Gustave Flaubert, dans son triste pavillon de Croisset, tenait à un scrupule analogue ; mais l’auteur de Madame Bovary se faisait illusion quand il parlait son texte dans son « gueuloir », pour en augmenter la cadence et la précision. La préoccupation exclusive de la sonorité du mot conduit à l’illusion et au mensonge. Là est la tare du romantisme, qu’il soit magnifique et aéré comme chez Hugo, somptueux et à odeur de renfermé comme chez Flaubert, trivial et scalologique comme chez Zola. Lisez Flaubert en éliminant les mots, notamment les épithètes, qui ne sont là que pour l’équilibre harmonieux des périodes. Remarquez, chez Hugo, l’effet invariablement obtenu par un terme à la fois puissant et vague, choisi, non d’après sa racine et son sens lointain, mais d’après son écho, musical ou visuel. Quant à Zola, il ne rencontre jamais le terme juste que dans l’argot, c’est-à-dire que dans la brutalité sexuelle de l’image. En effet, l’argot est une substitution constante du terme sensuel au terme sensible, et du terme sexuel au terme sensuel, un renforcement de la langue par ses parties basses. Alors que l’idéologie est, à l’autre pôle, un obscurcissement méthodique du langage par une intrusion abusive de termes vagues et abstraits.

Sans doute, la fiction est-elle toujours, par quelque endroit, un mensonge, en ceci quelle n’a pas sa correspondance exacte dans la réalité ; et la fiction est l’âme de la poésie. Mais au sein, même de la fiction (et c’est ce qui la différencie de l’incohérence du rêve), il y a une cohésion, une intention, une direction, une harmonie, où la fixité des racines, et, par conséquent, la mémoire héréditaire a sa part. Les fictions les plus importantes sont les légendes, qui fixent les caractères ethniques, et auxquelles la critique moderne reconnaît un rôle stabilisateur. Voir, à ce sujet, les beaux travaux de Joseph Bédier.

La médecine a forgé récemment le terme de « mythomanes », qu’elle applique aux individus travaillés par le besoin irrésistible d’imaginer des histoires mensongères et des circonstances dramatiques. Ce besoin dérive, en général, d’une activité verbale déréglée, ou exagérée par l’instinct génésique, qui n’a point son issue dans une œuvre littéraire et se répand sur la vie courante. On suppose aisément les dégâts qui en résultent. Corneille a écrit le Menteur. C’est un sujet inépuisable. On peut dire, en effet, que la mythomanie (si mythomanie il y a) et le mensonge commencent avec le mot et l’expression de la pensée à l’aide du mot.

D’une façon générale, il y a les mots, les phrases que nous prononçons, et il y a ce que nous pensons pendant que nous les prononçons. Le langage intérieur ne correspond pas toujours au langage extériorisé. Là est l’origine de la duplicité. Certains souffrent de cette discordance, quand ils la remarquent. Ce sont les scrupuleux. D’autres en jouissent, s’en amusent et la développent volontairement. Ce sont les hypocrites. Il y a une volupté de l’hypocrisie, comme il y en a une de la sincérité, portant l’une et l’autre aussi bien sur la parole que sur l’écriture. On sait que les graphologues prétendent discerner l’hypocrisie, d’après certaines habitudes figuratives des caractères écrits. La petite hypocrisie, l’hypocrisie vénielle, est fréquente, comme la petite mythomanie. Il est impossible d’être toujours sincère et Alceste n’est pas une moindre plaie sociale que Tartuffe. La grande hypocrisie, parfaitement consciente d’elle-même, poussée, comme chez Louis XI, jusqu’à la haute faculté politique, est assez rare. Les degrés moyens sont infiniment répandus.

C’est un préjugé courant que les femmes sont plus menteuses que les hommes. Il semblerait cependant que, plus reliées à la nature, c’est-à-dire à la mémoire héréditaire, et, en conséquence à la racine des mots, elles devraient être plus sincères. Elles le sont en effet, et jusqu’à l’expression nue de leur pensée, quand elles remplissent leur fonction essentielle, leur fonction amoureuse, soit comme amantes ou épouses, soit comme mères. Hors de cette fonction, et, quelle que soit leur tâche, elles entrent dans le rêve, c’est-à-dire, sur le plan de l’action, dans le mensonge. Elles y entrent d’autant plus fortement qu’elles y recherchent davantage la sincérité et même le cynisme. Il est fort curieux de constater à quel point, dans cette condition, leur effort les éloigne de l’objet de leur effort. Le premier signe de la cessation de l’amour chez la femme, c’est la dissimulation ou le mensonge ; et l’homme ne s’y trompe pas, qui se met en fureur s’il rencontre rue de Rivoli sa femme ou sa maîtresse, partie pour le boulevard Haussmann, et « ayant changé d’idée en route ». J’ajoute que cette fureur n’y modifie rien et qu’il serait sage d’en faire l’économie.

Au lieu que l’amour n’étant pas la fin essentielle, physiologique et organique de l’homme (cette fin est, selon moi, à deux branches : la parole, ou apostolat, et le combat), l’homme ment dans l’amour tant qu’il peut. Il y a encore à cela une raison sexuelle. Sitôt après la possession, l’homme, amoindri en substance, a l’illusion qu’il n’aime plus et ne se rend compte qu’il aime encore que par un raisonnement inductif. Plus son désir a été ardent, plus la chute de ce désir est saisissante. Il doit donc mentir, pour combler les intervalles où se refait son amour avec son désir. J’ai connu des individus sincères, chez qui l’école de l’hypocrisie était venue par ce biais de la possession désenchantante.

L’hypocrisie littéraire est naturellement plus fréquente encore que la verbale, puisque l’art est une attitude, en même temps qu’une élimination sentimentale-sensuelle (voir l’Hérédo). Cette hypocrisie apparaît, avec une netteté singulière, chez des écrivains ayant une grande prétention à la sincérité, tels que Chateaubriand, Stendhal ou Hugo, alors qu’elle est moindre chez Balzac, plus épris de la découverte, du débordement inventif, que de la posture avantageuse : « Ah ! comme je suis sensible et sonore ! » crie l’œuvre de Chateaubriand. « Ah ! comme je suis complexe et retors ! » crie celle de Stendhal. « Ah ! comme je suis doux et terrible à la fois ! » crie celle de Hugo. L’œuvre de Balzac crie : « Comme c’est amusant de se dépenser ! » C’est plus intéressant pour le lecteur.

Ouvrez un écrivain d’une réelle sincérité, tel que Montaigne, tel que Pascal, tel que Descartes. Les mots sont choisis, non à la sonorité, mais à la propriété, à la racine, pris dans leur sens étymologique, véritables prélèvements opérés sur la mémoire héréditaire par des sensibilités frémissantes, que gouverne une raison équilibrée. Le Discours de la méthode a l’air du développement d’une pensée contenue dans un seul mot, telles ces figures, que forment sur le stade les gymnastes américains, avant de se déployer en exercices divers.

Le mot juste et fort, adéquat à la pensée, emplit l’être, comme le vin d’or la coupe de Ronsard. Non seulement il le remplit, mais il l’anime et le colore, portant, dans tout son organisme, la certitude et la sincérité. Observez le visage, l’attitude, le geste de celui qui, au moment voulu, l’a prononcé, et, par là même, s’est affirmé chef. Observez l’attitude de ceux qui l’environnent et désormais sont prêts à le suivre et à lui obéir. Le mot juste et fort crée la confiance, éteint la critique et le doute. Il va frapper ses auditeurs au même point de la genèse verbale, qui est entre les deux mémoires, l’ancestrale et l’individuelle, et les stimule avec une même intensité. Les actes qui bouleversent le monde sont toujours sortis d’un mot-commandement, d’un maître-mot, comme ceux qui ordonnent les batailles. Mais il peut être écrit, ce mot, dans la fièvre de l’improvisation et de la réflexion, sur une table d’imprimerie, par un homme inconnu ou méconnu, et n’agir qu’après de longues années, qu’après avoir éveillé, par son appel, des milliers et des milliers de formules vivantes et de dévouements obscurs.

Par contre, de combien de malheurs politiques, sociaux, individuels, un mot faux, hypocrite, mensonger ne peut il pas être l’origine ? Chaque fois que j’aperçois, en cherchant un livre dans ma bibliothèque, le Contrat social de Rousseau, je le considère avec quelque terreur sacrée, ainsi qu’une éponge pleine de sang innocent et je me demande : « A-t-il fini d’en faire couler ? A-t-il épuisé sa nocivité ? »

Le mot, parlé ou écrit, est susceptible de déchaîner des passions violentes et de provoquer des échanges organiques, par action ou par réaction. L’action verbale est plus immédiate et plus intense, mais privée de prolongation. L’action écrite ou imprimée est souterraine et procède par cheminements, quelquefois lointains. Elle est aussi plus durable. Le mot se modifie et s’use, à mesure que s’use sa racine dans la mémoire héréditaire. En général, il perd, avec le temps, de sa force et de son brillant, et ne les recouvre, partiellement, que par une place insolite dans la phrase, comme un joyau, dont l’éclat ternit, transporté dans une lumière différente. Un écrivain tel que Michelet (dont la pensée par ailleurs était faible, et même enfantine) excelle à rajeunir un mot en modifiant, par le contexte, son éclairage. Mais le maître en ce genre est Pascal, qui sait rendre au terme fatigué sa puissance étymologique, sa verdeur avec sa vigueur. De même, sur un autre plan, Mme de Sévigné. On peut être un grand écrivain de plus d’une façon : soit en donnant à une pensée hardie et sage une forme simple, draperie mobile et souple sur un beau corps ; soit en rajeunissant l’éclat d’un vocable, par la justesse ou la nouveauté de sa position ; soit en suggérant l’essentiel, par une habile conjonction du secondaire et du silence. Ce dernier procédé se remarque, dans notre littérature, chez Racine et chez La Fontaine, dans la littérature anglaise, chez Shakespeare et chez Meredith. Le modèle latin en est Tacite. Ceci n’a d’ailleurs rien d’absolu, ces trois formes de beauté se rencontrant simultanément chez ces cinq écrivains. Mais le fait de suggérer m’apparaît comme le summum de l’art, puisqu’il exige une collaboration active de l’auditeur et du lecteur.

Dans Shakespeare, par exemple, la puissance de la suggestion est telle qu’elle s’étend du dialogue au paysage, que les transports amoureux de Roméo et de Juliette évoquent le ciel et les aspects de Vérone ; les transports jaloux d’Othello, la lagune vénitienne ; les répliques de César, l’atmosphère de la Rome antique. Ainsi le dialogue plante le décor. Cela prouve que la mémoire héréditaire de Shakespeare (source de son génie) était chargée de paysages, adhérents aux hérédofîgures et à leurs passions.

Il arrive que, dans une circonstance donnée, des personnes d’âge différent, de tempérament différent, de condition différente, prononcent le même mot ou la même phrase en même temps. Il arrive aussi que nous devinions, que nous pressentions les paroles qui vont sortir d’une bouche fermée, comme si elles se peignaient déjà pour nous sur le visage de notre interlocuteur. De sorte qu’il est permis de se demander si la parole intérieure humaine n’a pas d’autres moyens de transmission que l’expression, que l’écriture et que la mimique ; si elle ne peut pas se communiquer d’humain à humain, à travers l’espace, ainsi que les sentiments qui l’animent, par ce qu’on a appelé la télépathie. Les cas de télépathie bien observés sont aujourd’hui trop nombreux et trop caractéristiques (je renvoie aux traités spéciaux) pour qu’on réponde par la négative. La plupart des philosophes et des savants admettent que les pensées verbales peuvent être perçues, malgré la distance, sans interposition d’appareils.

Il reste à savoir dans quelles conditions. Notre ignorance complète des fonctions vraies du cerveau et du cervelet de l’homme ne permet pas d’aborder ce problème expérimentalement. Je mets en fait que cette ignorance a encore augmenté, depuis les errements de la doctrine dite des localisations cérébrales, laquelle faisait, du plus complexe et du plus raffiné des centres nerveux, quelque chose d’aussi rudimentaire qu’un tableau de sonneries, à l’usage des domestiques, dans une antichambre. Pour la grossièreté de vues, la faiblesse des arguments et l’inanité des preuves, la théorie des localisations cérébrales est à rapprocher de celle de l’évolution et de la doctrine de l’inconscient. Je les mets toutes les trois dans le même panier… à papier. Que des esprits d’une incomparable vigueur tels qu’un Charcot, un Darwin, même un Grasset, se soient contentés, sur ces points importants, d’explications aussi indigentes, voilà ce qui me dépasse et ce qui fera la stupeur de l’avenir.

Nous avons vu que l’enfant, de par la mémoire héréditaire, possède en lui les sentiments (et sans doute leur amorce vocale), avant de pouvoir parler. Certains de ces sentiments, poursuivis jusque dans l’âge adulte et la vieillesse, échappent-ils à la saisie du mot et à l’expression par le mot ? Existe-t-il en nous des états qu’aucun terme ne saurait traduire, ni même suggérer, et qui demeurent ainsi, floconneux et latents, privés de tout support verbal ? Cela paraît certain, et la satisfaction, que nous donnent la musique et le chant, tient sans doute à ce qu’ils fournissent une expression à cet inexprimable intérieur. Là où la parole cesse, la musique commence, mélodique ou symphonique, prêtant une voix conjecturale (et non plus définie) aux hantises surajoutées des deux mémoires. Le chant, la mélodie traduisent l’aspiration à résoudre en mots ces nébuleuses de l’âme. La sonate et la symphonie expriment le renoncement à une telle tentative, à extraire l’homme verbal de l’homme sonore, écho de la nature et de ses orages, enregistreur de bruits et de rythmes.

Dépendance du sentiment, mais extrêmement courte en son expression, telle nous apparaît la mimique. Quant à l’écriture, on peut dire d’elle qu’elle est le geste codifié du mot.

J’ai montré, ailleurs, un des plus grands savants français — et le plus méconnu avec Morel de Rouen — Duchenne de Boulogne, se promenant dans les salles d’hôpital, un appareil électrique à la main, et étudiant les rapports des contractions musculaires du visage et des sentiments humains. Il est bien évident que la mémoire héréditaire (et l’on pourrait l’appeler ici la mémoire ethnique) joue un rôle essentiel dans cette association entre certains groupes de muscles du visage, et aussi du corps, et certaines images apparaissant et disparaissant sur l’écran de l’esprit. Ce qui montre la complexité de l’homme, c’est qu’il peut réfréner sa mimique, ou, au contraire, s’y laisser aller. C’est ainsi qu’il peut feindre, à l’aide de sa mimique, des sentiments qu’il n’éprouve pas. La station verticale (os homini sublime dedit), en libérant les membres supérieurs de la servitude ambulatoire, pour leur permettre de façonner et signifier, a libéré aussi le visage d’une partie de sa besogne naturelle (fouir, déchirer les aliments) et fait de lui un clavier expressif. Ce clavier nous permet, en cas d’abandon et de sincérité musculaire, de discerner, à première vue, certains états d’âme : la colère, la joie, la gratitude, la haine, la méfiance, la confiance, la mélancolie. Ces états, celui qui les observe, les conjecture à l’aide de mots ; ils correspondent eux-mêmes à une demi-confusion verbale, dont l’analyse est malaisée.

Il y a, dans la mimique, des idiosyncrasies. J’ai connu une charmante femme qui, dans ses moments d’inquiétude ou de mécontentement, promenait sa langue en cercle à l’intérieur de sa joue, de façon à former extérieurement une petite boule. On lui disait : « Vous faites votre boule. C’est que ça ne va pas. » La même, quand elle mangeait, fort gracieusement, du raisin, insérait dans sa main libre, fermée « en gobelet », le petit doigt de la main tenant la grappe. Une autre, de la plus délicate beauté, se rongeait les joues, quand elle était perplexe ou simplement songeuse, et souriait au conseil : « Gardez-en un peu pour demain matin. » Zola, grand nerveux, s’il en fût, et hérédo caractérisé, se frottait vivement le nez dans la discussion, puis tendait le pied et l’agitait dans sa bottine à élastiques. Cela faisait partie de sa personnalité, comme son zézaiement. Alphonse Daudet, quand il réfléchissait, penchait le visage de biais au-dessus de sa pipe, tenue entre le pouce et l’index de la main droite. Chacun connaît de nombreux exemples de ces habitudes musculaires, de ces attitudes correspondant à des images morales et intellectuelles, et qui se transmettent héréditairement.

Certaines personnes, quand elles fournissent des explications à une autre, ont coutume de tripoter les boutons de veston de leur interlocuteur ou de lui tapoter l’épaule, ou de le prendre par le genou, si c’est un ami. D’autres, quand elles font une description, exécutent simultanément une série de gestes correspondant aux plans du paysage, signifiant que ça monte, que ça descend, que ça tourne, que ça disparaît. D’autres, devant une œuvre d’art qui les enchante ou les irrite, s’abandonnent à des mimiques passionnées de bénédiction et de malédiction, s’approchent, s’éloignent du tableau ou de la statue, en limitant des morceaux avec les mains en cornet, en gaufre, en pointe, en calice. On dirait que, chez ces archimimes, le mot est insuffisant à traduire la personimage qui les anime comme des pantins, dont les figures intérieures tireraient les ficelles. Innombrable est le répertoire des moues ; mais on peut dire qu’en général un plissement, une torsion de la bouche signifient qu’on ne tient pas à quelque chose, que l’on n’est pas de cet avis, que ça ne marche pas comme on l’espérait. C’est la mimique des douteurs, des sceptiques, des pessimistes. Alors que l’optimiste lève le bras, la jambe, frappe au hasard et, au besoin, ses propres cuisses. Le désabusé hoche la tête, agite la main entière, ou un doigt de la main, de droite à gauche, devant la figure. Le méfiant appuie l’index sur la paupière droite et la tire en bas. C’est la traduction musculaire de l’expression : avoir à l’œil… tenir à l’œil. L’indifférent, celui qui craint que l’on insiste, fait avec ses mains un mouvement d’oiseau qui s’envole, ou de vague qui progressivement s’aplanit. Le menaçant porte l’index en avant et l’agite selon une ligne oblique. L’amoureux sentimental se jette à genoux, ce qui est une façon d’être à la fois passionné et inopérant. Je ne vous décrirai pas l’attitude de l’amoureux non sentimental, et qui court hypocritement au but. Il n’est aucun état violent, ou fortement imagé de l’esprit, qui n’ait ainsi sa correspondance musculaire. L’art du grand comédien consiste à reproduire ces attitudes, à l’aide d’images mentales artificielles, illusoires.

Néanmoins, la mimique est courte. Il s’en rend compte celui qui, dans un pays dont il ignore la langue, essaie de faire comprendre à un passant qu’il désire visiter le musée ou la bibliothèque ; à un garçon de restaurant qu’il désire manger un perdreau. On peut y arriver, mais c’est dur. C’est presque impossible, quand on passe d’un acte défini à l’expression d’un sentiment donné ou d’une idée, même très simple. On sait les immenses difficultés que présente l’éducation d’un sourd-muet, et les trésors de patience et d’ingéniosité que doit déployer son éducateur.

L’écriture, participe à la fois du dessin et de la gesticulation minutieuse. Elle est quelquefois le dessin du mot, plus souvent le dessin des lettres composant le mot, combiné avec certains mouvements ou gesticules, prolongations musculaires de l’image verbale. C’est pourquoi la personnalité s’inscrit. C’est pourquoi les graphologues arrivent à reconstituer, avec exactitude, le caractère, le tempérament, les penchants, même le squelette biographique d’un scripteur donné. Ainsi que dans la parole, la mémoire héréditaire joue un rôle important dans l’écriture et dans l’évocation par l’écriture. Tout écrivain né connaît les épanouissements intellectuels qui peuvent succéder à un trait de plume, à la configuration graphique immédiate d’un mot.

Les premières impressions sont les plus fortes. Quand je commençais à écrire des dialogues philosophiques et des romans, voire de petits articles de journaux et de revues, j’étais émerveillé du secours que m’apportait le mouvement de la plume sur le papier. Il m’ouvrait, ce mouvement fébrillaire rythmé, des avenues et des avenues dans l’esprit. Chaque mot, à peine tracé, m’éclairait le chemin pour un autre mot, qui à son tour faisait lever une idée ou une image. Ainsi de suite. Je ne me rendais pas compte alors que c’était ma mémoire héréditaire, paternelle et maternelle, qui marchait, sous le léger stimulant du calame, et me dispensait généreusement son contenu.

Je me rappelle notamment être arrivé à Lamalou-les-Bains, à l’âge de dix-huit ans, pour retrouver mon père et ma mère. J’étais stimulé, il est vrai, par une amourette, comme il arrive aux tout jeunes gens, mais mon étoile semblait infiniment loin du ver de terre que j’avais conscience d’être. Après le dîner, je montai dans ma chambre d’hôtel ; je me mis à écrire un dialogue entre un insecte et un homme de génie, dont j’avais eu l’idée en chemin de fer. Le temps passa. Le mot écrit appelait l’idée, qui évoquait l’image, qui se répandait en phrases et en mots. À quatre heures du matin, j’étais encore à ma table. Au bout de dix jours, j’avais mis sur pieds le manuscrit d’un petit volume de philosophie. Cela valait ce que ça valait et la question n’est pas là. Mais la vocation littéraire m’apparut, à ce moment précis, comme, une chose brillante et facile, et qui se renouvelait à sa source, je veux dire dans l’encrier. Mon père me modérait : « Si tu continues à travailler avec cette ardeur, tu auras de la congestion cérébrale. » Il se trompait. C’était un phénomène de décompression imaginative, qui me fît du bien.

Chez les écrivains médiocres, l’évocation verbale est nulle et les personimages sont indistinctes. Chez un Shakespeare, un Racine, un Molière, un Balzac, à la vigueur, à l’intensité des apparitions héréditaires correspond un langage moulé, en quelque sorte, sur ces apparitions. Le mot, image d’images, y est essentiel et étymologique. La phrase y reflète la vie originelle des maîtres de vocables qui la composent. J’appelle « maîtres de vocables » ces fragments animés de la mémoire héréditaire, que nous avons vus présider à la première empreinte des mots, et que ranime, précise et délimite encore la mémoire individuelle. Je vous recommande, à ce point de vue, la lecture d’un véritable monument linguistique : Le Trésor du Félibrige, de Frédéric Mistral. Ce grand poète (un des plus grands que l’humanité ait connus) attachait, avec raison, une importance primordiale au langage. Il retrouvait ses aïeux et leurs usages dans les mots, qui sont en nous leur survivance et leur prolongation au second degré. Cette vénération est apparente dans ce puissant et sagace ouvrage, que mon père relisait sans cesse, et qu’il ne se lassait pas de commenter. Car Alphonse Daudet, lui aussi, aimait les mots et il m’apprenait à les aimer, à les comprendre, à les choisir, à ne pas les galvauder.

Nous avons envisagé le mot comme excitateur. Il peut être aussi un soulagement. Il peut être, comme dans le juron, les deux à la fois. Les hommes qui peinent physiquement, les travailleurs manuels, les êtres gênés, comprimés, pris dans une servitude ou une douleur quelconque, jurent plus fréquemment que les autres et y éprouvent une satisfaction réelle. Les adjurations exclamatives ont une signification analogue. Sous ces formes rudimentaires. apparaît l’importance du langage, quant à l’élimination des sentiments violents et de leur trop plein, quant au remplacement des hérédofigures. Les obsédés et les mélancoliques demeurent en général silencieux, dans cette attitude caractéristique, avec ces pâleurs et ces rougeurs vasomotrices, que connaissent bien les médecins aliénistes et les infirmiers, d’après lesquelles ils conjecturent la propension immédiate au suicide.

De même que l’image attire et suscite l’image de sa catégorie (l’amour est une conjonction des personimages) de même le mot sexuel, sentimental, sensible, logique etc., attire le mot de son espèce. C’est ce qui donne à la phrase de certains écrivains (notamment Saint-Simon) cette force unique, résultant d’une conjonction de termes de même intensité, je dirai presque de même tonus, héréditaire et figuratif. Il arrive aussi que la forme écrite d’un mot appelle la forme écrite correspondante d’un autre mot, comme la sonorité, dans l’allitération, appelle la sonorité. Mais l’appel de racine à racine est ce qu’il y a de plus ardent et de plus beau. Ainsi se trouve vérifiée, jusque dans les cryptes du langage humain, cette loi d’attraction profonde qu’un Morel appliquait aux dégénérés, qu’un de mes premiers maîtres, le docteur Gabriel Arthaud, étend aux tuberculeux, aux syphilitiques et aux arthritiques, et qui semble être une des raisons ultimes de l’esprit-corps, une de ces « mères » dont parle Gœthe.

S’il est vrai que le mot descend de l’image, intérieure et héréditaire, dans la vie courante, sous le stimulant de l’éducation et de la sensation, peut-il remonter de la vie courante dans le haut domaine de la personnalité intime ? Jusqu’à un certain point, je n’hésite pas à répondre oui. Celui qui apprend une langue classique ou une langue étrangère, introduit, dans son esprit-corps, des éléments seconds de personimages qui peuvent, à la longue, le modifier et le troubler, l’enrichir ou le diminuer, selon les cas. Le plus grand exemple connu en est le mouvement de la Renaissance, sorti des humanistes de cette admirable époque, chez qui le latinisme et l’hellénisme étaient devenus comme une seconde nature. Quant au latin, notamment, il n’est pas douteux que nos origines latines soient puissamment réveillées et affermies en nous par une solide étude des grands classiques, Virgile, Horace, Lucrèce, Tacite, Cicéron, etc… telle qu’on la pratiquait encore, de mon temps dans l’Université. J’ai gardé une reconnaissance, qui ne finira qu’avec moi, à mes maîtres d’alors, à Charlemagne et Louis-le-Grand, — un Rouzé, uu Devin, un Maynal, un Salomon, un Boudhors, un Chabrier, un Jacob, — qui m’ont façonné la mémoire de telle sorte que, dans les circonstances correspondantes, joyeuses ou graves, de mon existence, la formule latine m’en est apparue en même temps que la formule française, les deux très souvent se rejoignant. Il m’arrive encore assez souvent de penser en latin, ou d’appeler le latin à mon aide pour me remonter le coco, comme disait mon père, latiniste consommé. Les anciens ont marqué, dans la pensée et dans la sensibilité humaine, des jalons qu’on ne pourrait changer ; ils ont trouvé des définitions que l’on ne saurait dépasser. Cela est un gain positif et qui ne se démonétisera pas. L’ignorance du latin est, pour tout Français bien doué, même génialement doué, un obstacle, un empêchement à aller plus avant, une prime fâcheuse à un orgueil primaire, qui fausse les perspectives de l’entendement.

Inversement, la fréquentation excessive de la langue allemande et des auteurs allemands a germanisé, de 1871 à 1914, bon nombre de Français. Je l’ai éprouvé par moi-même. À sept ans, je commençais à parler l’allemand. À douze ans, je l’écrivais couramment. À dix-sept ans, je me plongeais avec ardeur dans la philosophie allemande, et mon maître Burdeau, traducteur de Schopenhauer, faisait de moi un kantien déterminé. Si déterminé que je m’amusais à traduire l’univers objectif en univers subjectif et à chercher en moi, pendant des heures, l’écho de l’impératif catégorique. De là, par une pente naturelle, je passais au wagnérisme. C’est la France juive de Drumont qui m’a réveillé, non comme pamphlet, mais comme induction psychologique. J’ai compris, en lisant la France juive, que j’allais au rebours de ma nature et que l’erreur de trop accorder à l’ennemi, en méconnaissant nos propres origines, (ce qui est l’erreur d’un Romain Rolland par exemple) me guettait. Ainsi Drumont m’arracha à Burdeau. Il fit de même pour beaucoup de ceux de ma génération. La force sombre, qui est dans son œuvre, a été certainement bienfaisante. On ne peut pas dire de lui qu’il soit constamment un bon écrivain, car son humeur emporte son style. Mais il est, par moments, un magnifique écrivain, et en voilà un, encore, qui sentait en lui ses ancêtres !

Le mot est ainsi une prolongation de l’homme, de ses ancêtres, de sa race, de l’espèce. À chaque échelon, ou plan de la mémoire héréditaire, il subit une transformation, bien que sa racine demeure intacte. C’est ce qui explique qu’il n’y ait pas ici-bas de plus grand tourment que l’interdiction de s’exprimer dans sa langue, que l’aphasie ethnique imposée, telle que la pratiquèrent les Allemands en Alsace-Lorraine et en Pologne. Rien n’est plus dur que l’exil verbal, et, pour y échapper, les hommes préfèrent obscurément la mort.

La pensée que j’exprime, ici est en général assez méconnue. Elle était au fond de l’œuvre mistralienne, et les Alsaciens-Lorrains de l’Entre-deux-guerres ne s’y étaient pas trompés. Le Dr Bucher, (pour qui les questions de psychologie ethnique n’ont pas de secrets), avait organisé à Strasbourg un musée alsacien, sur le type du musée arlésien. Maintenir les mots, par la vue des choses qu’ils représentent, est un bon moyen. Ce qui condamne à mort les doctrines internationales, c’est leur méconnaissance de l’importance primordiale du langage et de ses attaches nationales. Là est l’enfantillage, là le néant d’une thèse rudimentaire, uniquement fondée sur la mise en commun des appétits et des besoins matériels. Le besoin, le désir, à l’occasion, la fureur de s’exprimer dans sa langue est au fond de l’être humain, avec la violence explosive de toutes ses énergies héréditaires accumulées. Ce sont des centaines d’êtres qui combattent, en chacun de nous, à chaque minute de notre existence, pendant la veille comme pendant le sommeil, pour cette adaptation et identification rapide, souveraine, de ce qui nous environne à ce qui nous emplit. Nommer, c’est connaître, situer et aussi retrouver. Dans tous les mots d’une langue, même exprimant la haine, c’est l’amour, c’est l’attraction qui domine. Le verbe est un lien, comme la croyance (religion).

La hantise de certains mots se remarque en plusieurs écrivains et existe chez bon nombre de personnes, de façon plus ou moins dissimulée. Elle correspond toujours à un trouble de la gravitation des personimages devant le soi, et notamment à un ralentissement des opérations héréditaires profondes, qui substituent telle figure dominatrice à telle autre, dans l’esprit-corps. Bon nombre d’éclipses aphasiques aboutissent à la persistance d’une seule locution ou d’un seul mot, assez souvent d’un juron (cas de Baudelaire). Il faut rapprocher de ces faits les explications verbales imaginées par maints savants, et auxquelles ils s’attachent avec d’autant plus d’ardeur qu’ils les sentent plus fragiles et caduques. On les a baptisées quelquefois psittacismes. Le terme de « neurone », et les prétendues déductions qui en découlent, sont autant de psittacismes ; avec cette différence, à l’honneur du perroquet, qu’il ne fait pas de son « bonjour, Jacquot » une doctrine englobant tout le puissant et délicat mécanisme de la pensée humaine. J’ai raconté ailleurs l’histoire d’un aliéné, qui attribuait tous les maux dont souffre l’humanité au dessèchement invisible et progressif du lac Léman. Cette doctrine scientifique était intitulée par lui le Sortège (sans doute pour « sortilège ») du Lémana. Beaucoup de verbomanes, qui ne sont pas fous, se contentent cependant d’explications analogues au Sortège du Lémana.

La synonymie est une opération mentale, par laquelle la mémoire individuelle, cherchant un mot précis dans la mémoire héréditaire, en rencontre et en saisit un autre de sens analogue, voisin, ou presque identique. La synonymie est une approximation d’image, quelque chose comme un écho déformé. L’homme de lettres, le brillant causeur, l’orateur connaissent également bien cette substitution soudaine du terme à peu près juste au terme tout à fait juste, à la suite d’une hésitation dans l’avant-mot. Mais il est un cas singulier, et assez fréquent, qui est celui où l’absence momentanée du mot nous pousse à en choisir un autre, de sens exactement contraire, et à nous engager ainsi dans un raisonnement, ou dans une affirmation antinomiques à notre première intention. Un pareil faux-pas, renouvelé, conduit à l’état de contrariété intellectuelle. qui aboutit lui-même, soit à la contradiction systématique, extériorisée cette fois, soit au scepticisme transcendant.

Exemple, afin de fixer les idées : cherchant le mot « achevé » pour caractériser une œuvre quelconque, je ne le trouve pas au bout de ma langue ou de ma plume ; je trouve le mot « inachevé » et, plutôt que de corriger cette petite erreur verbale, je porte, sur l’œuvre en question, un jugement au rebours de celui que j’avais primitivement l’intention de porter. Une telle erreur, réitérée pour d’autres termes, dans les mêmes conditions, amène à un état de contrariété subjective, qui finit par s’objectiver en contradiction systématique. Ici intervient l’orgueil humain, lequel fait peu à peu, de cette contradiction, une règle de vie intellectuelle. C’est ainsi qu’une hésitation ou un faux pas dans le choix des mots peut esclavager à la longue, ou amoindrir une pensée par ailleurs vigoureuse et féconde.

Renan paraît être un des écrivains de notre langue chez qui la déviation synonymique, puis antinomique, a été la plus déterminante, quant au flottement des idées. Son style, d’ailleurs délicieux, l’amuse lui-même, comme la ballerine s’amuse de ses entrechats. Il joue sur les mots, tel un habile jongleur qui choisit ses boules dans des cases préparées. Tout à coup, il se trompe de case et prend la boule noire au lieu de la boule blanche. Qu’à cela ne tienne, il fera le tour de la même façon. bien que dans une série de raisons exactement contraires. Puis, comme il a une haute idée de lui-même (qu’il prend pour une haute idée de l’humain en lui), il affirmera que tout ça est voulu et qu’il a choisi la boule noire exprès. Ceci revient à dire que souvent les écrivains sont conduits par les mots, plus qu’ils ne conduisent les mots. C’est une des caractéristiques du romantisme, et qui permet de le reconnaître sous ses déguisements philosophiques.

Le synonyme est un tâtonnement, qui finit par contaminer les certitudes.

L’intensité verbale, au contraire, est un signe de vigueur d’esprit et de clairvoyance. Elle est en horreur à beaucoup de personnes, qui la prennent pour de la grossièreté, et à tous les gens timorés. Dans les milieux populaires, où l’ignorance est cause de malaise craintif, on ne dit jamais d’un spectacle qu’il est émouvant ou magnifique, on dit qu’il est « gentil ». De même, devant un accident ou une catastrophe, on ne s’écrie pas « c’est affreux ! » on dit : « c’est malheureux de voir ça ! » L’anti-mot est fréquent, comme l’antiphrase, chez les êtres qui craignent les déterminations hardies et prennent toujours le parti le plus timide, avec la peur de se compromettre.

Le romantisme, en se développant au début du XIXe siècle, a abouti, chez plusieurs écrivains, poètes et surtout poétesses, à un véritable état de pléthore verbale, de surabondance de vocables pour peu de pensée. Chez ces trop riches en numéraire verbal, et très pauvres en sensibilité vraie, comme en raisonnement, on remarque ainsi une véritable démonétisation du langage. Vingt synonymes, éclatants et truculents, donnent à l’esprit du lecteur une impression de faiblesse et d’égarement. De loin c’est quelque chose et de près ce n’est rien. Le modèle de ces néants ornés est fourni par les poèmes dramatiques de feu Edmond Rostand, d’une si grande vogue, où un moignon de sujet disparait sous les bandelettes multicolores des mots. L’extraordinaire fragilité de ces châteaux de vocables apparaît en ceci qu’ils s’éboulent instantanément dans la mémoire, laissant une déception proportionnelle au charme incontestable de la première surprise. Il y a comme cela de fins causeurs, qui vous tiennent pendant toute une soirée sous le flot de leur éloquence. Mais réfléchissez, le lendemain, au résidu de ce feu d’artifice : un fumeron sur un bout de bois.

La littérature descriptive, où tant de mots et de mots sont juxtaposés en vue d’exprimer la couleur, l’odeur, la forme d’un paysage, laisse, elle aussi, un terrible déchet. Rien n’est désuet comme la sensation, quand elle est indéfiniment renouvelée par une accumulation de termes rares et chatoyants. À force de pincer toutes les cordes symphoniques, on aboutit à une sorte de couac. Chateaubriand, avec toute sa pompe, avait commencé à galvauder l’univers : ses forêts, ses fleuves, ses solitudes. Hélas, il a eu des imitateurs. En art, la prolixité est un fléau.

Elle en est un aussi en histoire, et je n’en connais pas de plus saisissant exemple que la multitude de volumes consacrés par Frédéric Masson à Napoléon Bonaparte et à son entourage. Le tombeau des Invalides est peu de chose, à côté des blocs de pierre pesante, sous lesquels le plus assidu des académiciens a écrasé, concassé, trituré la mémoire du grand hérédo dévastateur du début du XIXe siècle. Quand on a seulement parcouru ces carnets de blanchissage, notes de vidange, mémoires d’entrepreneurs, bilans de législation et de batailles, répertoires de coucheries et autres, on ne distingue plus rien de l’amant de Joséphine, du vainqueur d’Austerlitz, ni de l’exilé de Sainte-Hélène. Il est redevenu un bonhomme quelconque.

Ci-gît à nouveau Bonaparte, assassiné par son historiographe.

Le talent m’apparaît ainsi comme un équilibre entre les mots, images d’images, et ces images intérieures que nous appelons les idées, elles-mêmes empruntées à nos personimages.

Le génie est une intuition (observation à travers une personimage, observation à la seconde puissance), qui nous porte à la racine des mots (mémoire héréditaire), en même temps qu’à la racine des choses.

Le mot, véhicule de la pensée, est aussi véhicule de la force, de toute énergie émanant de l’homme. Comme l’or, il se discrédite par l’abondance et l’inflation. Il se galvaude dans la rêverie et se concentre dans la réflexion. Les formules claires sont des ensembles et groupements de mots, des prélèvements faits sur diverses personimages, qui tendent à prendre valeur de mots. Toutes inventions littéraires, toutes découvertes scientifiques sont des formules étendues et appliquées.