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Le mystère des Mille-Îles/Partie III, Chapitre 4

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Éditions Édouard Garand (p. 34-35).

— IV —


— Quelques jours après les funérailles de John, je me trouvais encore à New-York.

« Un soir, je reçois la visite de Jarvis Dunn et d’Edward McIntire, le neveu de mon mari.

« Il n’y avait rien d’extraordinaire dans la démarche de Jarvis. N’était-il pas chargé de l’administration de ma fortune et ne devait-il pas ressentir le besoin de me parler de mes intérêts ?

« Mais pourquoi se faisait-il accompagner d’Edward ? La présence de ce dernier était, non seulement inutile, mais déplacée et même insolite. Ne semblait-il pas vouloir surveiller dès le début la fortune qui devait lui revenir ? Cette idée s’imposa à mon esprit dès que j’aperçus le jeune homme et je considérai son acte comme un manque total de tact.

« Cependant, mon mari m’avait inspiré une telle confiance en Jarvis Dunn, que je ne m’en inquiétai pas plus sur le moment, persuadée que cet homme ne ferait rien qui pût me nuire en quoi que ce soit.

— Chère Madame, commença Jarvis, il m’en coûte de troubler votre solitude pour venir vous parler d’affaires. Je m’en suis abstenu jusqu’ici ; mais il faut enfin s’y résoudre. Mon devoir m’impose de vous exposer toute la situation.

— Je vous remercie, répondis-je ; mais je m’en remets à vous, assurée que tout ira pour le mieux.

— Cependant, madame, reprit-il, il serait peut-être utile de vous expliquer…

— Oh ! non ! je vous en prie. Je suis incapable, pour le moment, d’étudier un bilan. Je suppose que toutes les affaires de mon mari étaient en ordre. Vous n’avez donc qu’à leur laisser suivre leur cours, tout en surveillant les circonstances qui pourraient les affecter. Tout ce que vous ferez me conviendra.

Après avoir jeté un coup d’œil à son compagnon, mon homme répondit :

— Je n’insisterai donc pas sur l’aspect technique de votre situation financière. Mais permettez-moi d’aborder un sujet plus intime. L’amitié dont votre mari m’honorait me fait un devoir, en effet, de vous offrir le secours de mon expérience dans la vie où vous entrez, sans parents, sans amis, sans appui d’aucune sorte. Du moins, si vous le jugez à propos, car je n’oserais jamais vous imposer des conseils importuns.

— De nouveau, je vous remercie et croyez bien qu’à l’occasion, je ne manquerai pas d’avoir recours à l’aide que vous m’offrez si généreusement.

Les dernières paroles de Jarvis m’avaient intriguée et c’est pourquoi je lui fis cette réponse si peu compromettante.

— Alors, reprit-il, je me sens à l’aise pour continuer… Avez-vous songé à organiser votre vie ?

— Certainement.

— Puis-je vous demander quelles sont vos intentions ?

— Très simples : je vivrai au manoir des Mille-Îles une grande partie de l’année avec des serviteurs de confiance. Puis je voyagerai en Europe, pour y chercher des œuvres d’art.

— Évidemment, vous êtes libre de vos actions. Mais avez-vous réfléchi que vous vous lasserez de cette vie, que l’existence d’une femme seule est intenable ? Tant d’autres, avant vous, avaient fait le même rêve, qui ont dû ensuite déchanter ! Une femme, surtout une femme jeune, belle et riche, est en lutte à tant de convoitises, d’assauts ! Elle est faible et, bientôt, elle succombe.

— Où voulez-vous en venir ?

— À ceci : malgré votre deuil récent et les souvenirs d’un passé tout proche, vous devriez songer à vous choisir un compagnon de vie.

— Monsieur ! n’en dites pas plus long. Je refuse de qualifier votre proposition. Qu’il me suffise de vous dire que j’aimais profondément mon mari, que je l’aime encore et que je me considérerais comme infidèle envers lui si je me remariais.

— Je comprends ce sentiment, me répondit Jarvis. Mais le mariage que je vous propose ne serait pas une infidélité, comme vous dites. L’amour n’y aurait aucune part. Seul, l’intérêt entrerait en jeu ; mais l’intérêt appuyé sur l’estime réciproque, la sympathie, l’accord des caractères et, peut-être l’amitié. Cet intérêt serait, pour vous, je le répète, d’avoir un compagnon, un guide dans la vie. Pour ce compagnon, qui sait ? l’amour non partagé, mais satisfait d’une présence qui ne serait pas encombrante, d’une adoration muette.

Dans ces paroles, je distinguais qu’un homme, amoureux de moi sans que je le sache, désirait m’épouser, sans espoir de voir son amour partagé, mais préférant m’avoir à ses côtés, même indifférente, à la séparation éternelle.

Malgré ma révolte intérieure, je laissais Jarvis poursuivre. Car, je sentais que j’avais à me défendre contre un assaut bien préparé et je voulais que l’adversaire se démasquât. J’avais, en un instant, perdu ma belle confiance en l’ami de John.

Quand l’homme d’affaires se tut, sans me laisser le temps de répondre, Edward prit la parole pour la première fois de la soirée.

Il reprit l’argumentation de son compagnon et finit pas m’assurer de son dévouement, de son zèle, en des termes si chaleureux qu’aucun doute n’était plus possible.

— Jouons cartes sur tables, lui répondis-je brusquement. Vous voulez que je vous accepte pour mari, Edward ?

— Ce serait mon rêve le plus beau, murmura-t-il, les yeux au ciel.

— Et vous avez pensé, même un instant, que je me prêterais à cette comédie inique ? Que vous ayez fait ce projet, sans égard pour la mémoire d’un oncle qui a toujours été trop généreux pour vous, je le comprends : il n’est pas d’infamie dont vous ne soyez incapable. Mais que vous m’ayez cru assez vile pour accepter, cela me dépasse. Et d’abord, puisque pour un être tel que pour vous seules comptent les questions du plus abject matérialisme, quel intérêt aurais-je à vous épouser ? Je vois très bien ce que vous gagneriez à ce mariage. Mais, moi ? Je n’y gagnerais que d’être forcée à fournir l’argent nécessaire à votre vie de débauches et de ne plus pouvoir me consacrer aux œuvres infiniment plus nobles qui me sollicitent.

Les deux compères étaient assez désemparés : ils ne me croyaient pas de taille à les mettre ainsi à leur place.

Cependant, Edward, cynique, répondit :

— Comment pouvez-vous croire ? Douter de mon désintéressement…

Je lui coupai la parole.

— Vous avez compris, dis-je. En voilà assez pour ce soir et pour toujours. Je suis fatiguée. Bonsoir.