Le petit trappeur/05

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Texte établi par Théodore LefèvreThéodore Lefèvre (p. 32-Im02).


CHAPITRE V

inondation. — les peaux-rouges.



En effet tout annonçait un de ces terribles ouragans qui passent rapides comme la foudre, entraînant par leur violence tout ce qui s’oppose à leur passage.

Le ciel était devenu gris de plomb ; çà et là des taches d’un blanc éclatant ou d’un jaune de cuivre semblaient trouer la masse des nuages qui tourbillonnaient les uns sur les autres. De l’extrémité de l’horizon accourait avec rapidité un point noir qui se dirigeait sur le centre de la vallée.

Sur la terre tout à l’heure si riante et si tranquille, le désordre n’était pas moins grand. Des bandes d’oiseaux effarés gagnaient à tire d’ailes les bords de la vallée en poussant des cris aigus. Des troupes de bisons, d’antilopes et de daims, serrés, pressés les uns contre les autres, faisaient trembler le sol sous leur avalanche vivante.

Un ours gris, un jaguar femelle suivi de ses petits bondissaient au milieu de cette troupe, oubliant leur férocité et ne songeant qu’à se dérober au péril que leur instinct leur révélait.

Hommes, animaux de toute espèce n’avaient plus qu’un sentiment, celui du danger.

Nous étions à peine arrivés sur un immense rocher qui surplombait la plaine et établis sous un énorme araucaria [1], que l’ouragan se déchaîna dans toute sa fureur.

Un sourd grondement se fit entendre au loin, la terre semblait agitée d’un mouvement intérieur, les arbres tremblaient sur leur tronc, et cependant pas le moindre souffle de vent ne se faisait sentir.

Aussitôt, comme une calotte colossale qui se serait précipitée du ciel, la tourmente s’abattit, et le désordre le plus épouvantable succéda à la morne tranquillité qui précédait.

Les arbres gigantesques pliaient comme des roseaux et, s’entre-choquant avec fracas, se brisaient emportés par la violence de la tempête. En un instant ces géants de la forêt disparurent en laissant voir à nu le roc où la marche des siècles les avait respectés.

Un éclair éblouissant illumina cette scène de désastre, et dès ce moment, les roulements formidables du tonnerre ne cessèrent pas de se faire entendre répercutés en échos éclatants. Le grondement sourd et lointain que j’avais entendu se rapprochait, et à la lueur des éclairs, j’aperçus une ligne blanche barrant toute la largeur de la vallée s’avancer avec impétuosité sur la pente rapide. C’étaient les eaux descendant des hauteurs et se précipitant dans l’espace ouvert devant elles.

En quelques minutes, comme l’avait dit Lewis, elles couvrirent toute la plaine qui s’étendait à nos pieds et ne formèrent plus qu’un fougueux torrent qui charriait dans des flots d’écume des arbres énormes, des rochers et des cadavres d’animaux surpris avant d’avoir pu trouver un asile.

Seul, un ours gris, probablement celui qui avait passé près de nous, nageait vigoureusement au milieu des eaux. Il cherchait à gagner quelque point du terrain non encore immergé. Nous le vîmes s’accrocher aux branches d’un arbre, rouler avec lui vers le bas de la rivière et disparaître à nos regards.

Une pluie diluvienne augmentait encore la sublime horreur de ce spectacle. L’eau tombait du ciel en nappes immenses et comprimait l’air de manière à m’ôter la liberté de la respiration. Chaque ravin, chaque dépression du sol s’était changée en torrent, et le rocher sur lequel nous étions formait une île au milieu de cette mer que quelques minutes avaient suffi à créer.

Cette pluie annonçait du reste la fin de la tempête ; elle commença à diminuer d’intensité, et une heure après je vis dans le ciel quelques éclaircies. Puis les nuages disparurent à l’horizon et les rayons du soleil éclairèrent de leur radieuse lumière cette scène de désolation.

Nous passâmes la nuit sur le rocher, et dès l’aube du jour nous reprîmes notre route dans la vallée dont les eaux s’étaient écoulées dans la rivière. Nous rencontrions de grandes flaques d’eau ; la prairie si verdoyante et si fleurie la veille était souillée par le limon venu des montagnes ; des cadavres d’animaux gisaient à terre ou pendaient accrochés dans les branches des arbres déracinés ; mais telle est la puissance de la végétation dans ces contrées que quelques jours devaient suffire à faire disparaître les traces de l’ouragan.

Le soleil pomperait les eaux stagnantes, la terre rendue plus fertile par le limon se couvrirait rapidement d’une épaisse verdure, et les troupes de vautours feraient disparaître les chairs sanglantes des animaux morts.

Je m’étonnais que Lewis, ordinairement si prudent, nous eût fait réfugier sous un arbre dont la hauteur et la forme élancée devait, selon moi, attirer le tonnerre et nous exposer au danger d’être foudroyés, et je lui en fis l’observation.

D’abord, me dit-il, je n’avais pas le choix, il fallait échapper au plus vite au péril qui nous menaçait ; si nous étions restés dans la vallée, nous eussions été infailliblement engloutis par les eaux, ou écrasés par les animaux sauvages qui fuyaient en tous sens, mais en nous réfugiant sous un arbre résineux, comme l’araucaria, nous courions moins de risques que sous un arbre d’une autre espèce. La foudre tombe rarement sur les pins, les sapins, les mélèzes etc., etc., parce que la résine dont ils sont imprégnés est un mauvais conducteur de l’électricité. Cependant il ne faut pas absolument s’y fier, quoique hier plusieurs arbres moins élevés que celui sous lequel nous étions abrités aient été frappés par le feu du ciel ; mais comme je vous le disais, de deux dangers auxquels on est exposé, il faut choisir le moindre.

Tout en causant, nous étions arrivés vers les limites de la vallée, et après nous être frayés à l’aide de la hache un chemin au milieu d’une forêt hérissée de broussailles et de lianes, nous étions arrivés sur un large plateau qui s’étendait à perte de vue. Il était semé de bouquets de bois et de rochers énormes qu’une révolution terrible de la nature avait dû faire rouler jusque-là du sommet des hautes montagnes dont on apercevait à l’horizon la ligne bleuâtre se confondre avec le ciel.

Tout à coup Lewis s’arrêta, se pencha vers le sol et me montra des traces imprimées sur l’herbe humide.

« Un pied d’homme, s’écria-l-il ; deux Indiens de la tribu des Pieds-Noirs ont passé ici il y a peu de temps suivant la même route que nous ; je les reconnais à l’empreinte de leurs mocassins[2]. »

Je lui fis observer que je ne voyais que la trace d’un seul homme et que nul indice ne m’indiquait qu’ils fussent deux.

« Penchez vous, me dit-il, et remarquez que la lanière de cuir qui attache le mocassin du second Indien n’est pas exactement à la même place qu’occupe l’attache de la chaussure du premier. Ils marchaient dans le même pas, comme ils le font toujours avec une adresse extrême pour dissimuler leur nombre, mais la marque de la lanière est venue croiser et écraser à moitié l’empreinte laissée par celui qui marchait en avant. Ils étaient deux, et n’étaient que deux, j’en suis sûr. »

J’étais émerveillé d’une telle sagacité et je comprenais combien la vie sauvage que j’avais été forcé d’embrasser devait demander d’expérience, de sang-froid et d’observation.

Après avoir examiné nos armes et nous être assurés qu’elles étaient prêtes à servir, nous continuâmes notre route en suivant la piste que Lewis reconnaissait avec une perspicacité merveilleuse.

À environ trois kilomètres de l’endroit où nous étions, s’élevait du milieu de la plaine une masse de rochers groupés les uns sur les autres et couronnés d’arbres, de ronces et de lianes ; la piste que nous suivions se dirigeait vers ce point. Arrivés à peu de distance et après avoir marché une demi-heure, Lewis me dit de contourner les rochers par la gauche pendant qu’il continuerait de suivre les traces des pas qui se prolongeaient vers la droite. Il me recommanda la plus grande prudence, me prescrivit de me tenir à quelque distance du fourré, et de ne faire usage de mes armes que dans le cas d’absolue nécessité : si nous avions besoin l’un de l’autre, nous devions imiter le chant de la buse à queue courte et nous diriger vers le point d’où partirait le signal.

Je fis le tour du rocher et je ne vis rien de suspect. Quand j’arrivai de l’autre côté, je trouvai Lewis appuyé sur sa carabine et m’attendant tranquillement. « Je n’ai rien surpris qui puisse nous inquiéter, me dit-il, mais voilà encore les pas de nos Pieds-Noirs qui se dirigent vers la plaine : continuons à les suivre. »

Après avoir parcouru une centaine de mètres, Lewis s’arrêta une seconde fois avec un air étonné et inquiet.

Il y a du nouveau, me dit-il ; jusqu’ici les Indiens avaient marché régulièrement et sans trop presser leur pas ; à partir d’ici, ils se sont mis à courir : voyez la trace de leurs mocassins, la pointe du pied est imprimée profondément dans le sol, le talon ne touche plus et les enjambées sont plus longues : ils couraient séparément et sans prendre la peine de poser le pied dans les pas l’un de l’autre. Quelque chose d’extraordinaire a dû les forcer à changer leur allure. Continuons. » Et nous nous portâmes en avant.




Faucon - Le petit trappeur, 1875.djvu
Prompt comme l’éclair
il envoya sa balle dans l’œil de l’animal.

  1. Espèce d’arbre résineux qui s’élève à la hauteur de 70 à 75 mètres.
  2. Espèce de chaussure en usage chez les Indiens Peaux-Rouges.