Le petit trappeur/06

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Texte établi par Théodore LefèvreThéodore Lefèvre (p. 41-49).


CHAPITRE VI

l’ours gris. — le pied noir.



Au milieu de ces vastes plaines il n’existe aucune route régulière, aucun chemin indiqué : il semble à celui qui foule pour la première fois ce sol, qu’il ne trouvera aucun point de repère qui puisse le guider dans ces solitudes.

Il n’en est pas ainsi : sans compter les rochers, les arbres, les collines, les cours d’eau qui servent à diriger la route du trappeur ou de l’Indien, on rencontre une foule de petits chemins nommés sentes, tracés par les différentes espèces d’animaux qui habitent les prairies. Chaque animai en allant boire et en revenant au gîte suit invariablement sa sente et ne la confond jamais avec une autre.

Elles forment comme un réseau composé de milliers de petits chemins que l’œil exercé des indigènes reconnaît aisément et au travers desquels ils se dirigent sans hésiter.

Lewis suivait toujours la piste, quand, à un autre croisement de sentes, il s’arrêta court et me montra une empreinte énorme de longueur et de largeur, qu’on aurait prise pour le pied d’un géant si la marque des griffes à l’extrémité antérieure n’eût fait tomber cette supposition.

« C’est le pied d’un ours gris, me dit Lewis, je comprends maintenant la fuite des Pieds-Noirs. Marchons vite et tenons-nous prêts à tout événement ; peut-être arriverons-nous assez à temps pour sauver la vie à ces malheureux, car les traces sont fraîches et se dirigent vers cet amas de rocs appuyés à ce bouquet de bois qui est devant nous. »

Je fis observer à Lewis qu’il était peut-être plus prudent de changer de route, que de nous exposer à rencontrer ce terrible animal dont la force et l’intrépidité égalent la férocité, et auquel on ne peut échapper qu’en le tuant, ce qui est fort difficile à cause de l’épaisseur de sa fourrure.

D’une taille monstrueuse, haut sur jambes, il court avec une grande rapidité ; excellent nageur, il franchit les torrents les plus rapides et les rivières les plus larges ; il grimpe aux arbres avec beaucoup d’agilité, et sa force est telle que d’un coup de patte il brise le crâne d’un bison.

« Vous savez si je suis prudent, me dit Lewis après avoir écouté mes observations et continuant sa route, mais il est un moment où la prudence peut devenir une lâcheté : je n’appelle pas courage une témérité inutile et sans profit pour personne, mais ici le cas est différent.

« Nous avons peut-être une chance de sauver un de nos semblables et, quelle que soit la couleur, n’oublions pas que c’est comme nous un enfant de Dieu. C’est notre ennemi, me direz-vous, mais le secours que nous allons lui porter en fera peut-être un ami dévoué, et dans le désert, un ami est bien précieux. Ce sont de véritables affections que celles qui naissent entre hommes qui courent les mêmes dangers, qui exposent leur existence l’un pour l’autre et qui ne reculent pas devant un péril quel qu’il soit pour conserver les jours de celui qui a mis sa confiance en eux. Je sais qu’en Europe, on appelle amis ceux qu’on a rencontrés dans un salon, dans une partie de plaisir, dans une promenade. On s’est vu deux ou trois fois, on se jure un dévouement jusqu’à la mort, on est inséparable, on ne peut vivre l’un sans l’autre et le jour où votre Pylade demande à son Oreste le moindre service d’argent on se quitte et l’on ne se salue plus.

« Ici, au désert, on ne prête pas son argent, on donne sa vie.

« Ainsi, mon cher Wilhelm, portons secours à ces malheureux, s’il en est temps encore, et souvenons-nous qu’il faut faire pour autrui ce que nous voudrions qu’on fit pour nous. »

Ainsi à plus de mille lieues de mon pays, au milieu de ces solitudes sans fin, j’entendais encore un homme, presqu’un enfant de la nature, répéter ces belles paroles que mon tant regretté Berchlold et que le baron, mon digne protecteur, avaient si souvent fait entendre à mon oreille. Tant il est vrai que la morale pure n’a pas de patrie et qu’elle est innée au cœur de tous les hommes loyaux et honnêtes.

Nous approchions rapidement, en marchant sur les traces de l’ours dont le large pied recouvrait à chaque instant les pas des Indiens : on voyait qu’il les suivait de près. Arrivés à peu de distance des rochers que nous avions aperçus de loin, nous entendîmes des cris et des exclamations de rage mêlés à des grognements formidables. Une lutte terrible avait lieu derrière le roc qui était devant nous. Hâtant notre course, nous pûmes enfin voir ce qui se passait.

Un ours énorme, la gueule ensanglantée, poursuivait à peu de distance un des deux Pieds-Noirs qui venait de le blesser d’un coup de lance et qui, en voyant le secours inespéré qui lui arrivait, s’élança de notre côté.

Encore une seconde et le malheureux allait être déchiré par la griffe puissante du monstre.

J’étais de quelques pas en avant de Lewis et au moment où l’Indien se jeta un peu de côté pour me permettre de faire feu sans danger pour lui, je tirai à la distance de dix pas et j’atteignis l’ours à l’une des pattes de devant près de l’épaule. Il trébucha un instant, puis se releva immédiatement et abandonnant la poursuite de l’Indien, il s’élança de mon côté en courant sur trois pattes.

J’avais saisi mon couteau et je me préparais à vendre chèrement ma vie, quand Lewis, prompt comme l’éclair, se trouva près de moi, épaula son arme et presque à bout portant, envoya sa balle dans l’œil de l’animal. Il roula foudroyé, ses pattes se crispèrent, il poussa un dernier rugissement et puis resta immobile. Il était mort.

Le secours de Lewis m’avait sauvé d’une mort certaine et je lui serrai affectueusement la main.

Cette scène s’était passée en moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire, et quand l’Indien se retourna pour revenir assaillir l’animal, Lewis tirait son coup de feu ; son secours devint donc inutile.

Le Pied-Noir se tenait debout devant nous, appuyé sur sa lance ; sa pose était pleine de noblesse et de fierté ; il paraissait avoir vingt-cinq ou trente ans au plus, et les plumes d’aigle qui ornaient sa coiffure annonçaient qu’il était un des chefs guerriers de sa tribu. Il portait sur les épaules un manteau de peau de buffle orné de queues de loup des prairies qui pendaient en arrière et sur les côtés. Ses mocassins étaient richement ornés de grains de verroterie, de plumes et de dents d’animaux. Un collier au centre duquel était une griffe d’ours gris placée sur la poitrine rappelait un exploit plus heureux que celui dans lequel il aurait perdu la vie sans le secours que nous lui avions apporté.

Je le regardais avec curiosité, car c’était la première fois que je me trouvais en présence d’un de ces hommes aux mœurs si différentes des nôtres, quand il rompit le silence que nous gardions tous les trois.

— Je m’appelle le Jaguar ; j’allais mourir quand mon jeune frère pâle a détourné la main du Wacondah[1] ; le chasseur blanc est accouru aussi au-devant du danger, et de sa balle inévitable il a tué l’ours des prairies ; ils m’ont sauvé la vie, elle leur appartient, qu’ils la prennent, car les chevelures des visages pâles sont pendues à la porte de mon wigwam[2].

— Si mon frère le Jaguar, répondit Lewis, a répandu le sang de ses frères pâles sans y être forcé pour sa défense, le grand Esprit le jugera un jour, car il tombera à son tour sous les coups d’un visage pâle ; mais aujourd’hui ses frères blancs lui ont conservé l’existence, ce n’est pas pour la lui reprendre. Mon frère est libre, il peut partir ; mais, ajouta Lewis, le Jaguar n’était pas seul, un guerrier marchait avec lui, il a donc fui. Pourquoi n’a-t-il pas défendu son frère ? Pourquoi l’a-t-il laissé exposé à la férocité de l’ours des prairies ?

— Le chasseur se trompe, répondit l’Indien avec dignité, un Pied-Noir ne fuit pas, il sait mourir ; et d’un geste plein de noblesse, il nous fit signe de le suivre.

À vingt pas de l’endroit où nous étions gisait horriblement mutilé le compagnon du Jaguar. C’était là que la lutte avait commencé, et que l’ours acharné à la poursuite des Indiens les avait atteints et, avant qu’ils eussent pu se défendre, avait déchiré de ses énormes griffes le jeune guerrier que nous voyions étendu à nos pieds.

Ainsi que l’avait deviné Lewis, c’était aux détours de la première roche que nous avions contournée que l’ours, caché par les hautes herbes, s’était élancé sur les Pieds-Noirs, qui immédiatement avaient changé leur marche en une course rapide pour échapper à leur féroce ennemi.

Nous creusâmes tous trois une fosse avec nos couteaux et nous ensevelîmes le guerrier indien avec ses armes à l’exception de sa hache que le Jaguar avait gardée.

Après avoir recouvert la tombe avec des pierres et des troncs d’arbres pour empêcher les bêtes fauves de troubler le sommeil éternel du mort, nous nous retirâmes un peu à l’écart, Lewis et moi.

Le Jaguar resta quelques instants accroupi sur la tombe ; puis se relevant, il prit une poignée de sable qu’il jeta vers le point du ciel où le soleil se lève et revint vers nous. S’adressant à moi en me présentant la hache du défunt :

« Mon frère pâle est jeune, dit-il, mais il est brave et magnanime, qu’il prenne ce tomahawk qui sera dans sa main la terreur de ses ennemis ; le Jaguar se souviendra, il aura l’oreille ouverte ; quand ses frères blancs l’appelleront, il viendra ; le Jaguar n’a qu’une parole. — J’ai dit. »

En finissant, il appuya la paume de sa main sur mon front et sur celui de Lewis, et s’inclinant devant nous, il nous fit un salut plein de grâce et de majesté, et nous quitta.

Je le suivis quelque temps des yeux, mais bientôt un pli du terrain le fit disparaître à mes regards.



  1. Wacondah : Dieu, l’Être suprême.
  2. Hutte, cabane.