Le petit trappeur/21

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Texte établi par Théodore LefèvreThéodore Lefèvre (p. 182-189).


CHAPITRE XXI

histoire d’un ami. — l’incendie. — trait d’héroïsme



J’emmenai mon ami dans ma hutte, et là nous pûmes nous livrer à tous les épanchements d’une amitié mutuelle que ce dernier événement venait encore de cimenter plus fortement.

Lewis voulut d’abord connaître par quelles séries de circonstances je me trouvais installé chez les Aricaras. Je m’empressai de le satisfaire et je lui racontai dans tous ses détails ma singulière odyssée.

Après mon récit je voulus à mon tour qu’il me fit le sien, et voici ce qu’il me raconta.

« Vous savez, mon cher Wilhelm, qu’au moment où les Pieds-Noirs entouraient notre canot, j’avais cherché à nous éloigner pour prendre le courant. Profitant de cet instant, plusieurs Indiens s’élancèrent dans notre embarcation. L’un d’entre eux se jeta sur moi, son tomahawk levé, j’avais ma hache à la main, et pour donner plus de force au coup que j’allais porter je me rejetai en arrière. En ce moment mon pied heurta le plat-bord, me fit perdre l’équilibre ; et comme l’Indien allait me fendre la tête je reçus une flèche dans l’épaule droite et je tombai dans l’eau.

« J’entendis le cri que vous poussâtes en venant me porter secours au moment où moi-même je disparaissais dans la rivière.

« J’étais engagé dans les herbes du fond de l’eau, je me sentais étouffé et ce n’est que par un effort inouï que je parvins à remonter à la surface ; ma blessure m’avait engourdi le bras et je ne pouvais nager que d’une main, je cherchai à vous rejoindre pour vous sauver ou partager votre sort, mais la violence du courant m’avait entraîné si loin, que quand je pus prendre terre et revenir à l’endroit de la lutte, vous aviez disparu.

« J’étais sans armes et mon épaule me faisait horriblement souffrir quoique la blessure n’offrît aucun danger, car elle guérit rapidement. Je passai la nuit sur un arbre et le lendemain je suivis la piste des Pieds-Noirs.

« J’aperçus les pas de deux Indiens plus marqués, plus enfoncés en terre que les autres d’où je conclus qu’ils devaient porter un fardeau. Vous n’étiez donc pas mort, mais vous étiez peut-être grièvement blessé et cela me déchirait le cœur. Plus loin je retrouvai vos pas légers, réguliers, et cela me fit un grand bien. J’arrivai peu de temps après vous aux environs du village des Pieds-Noirs et je cherchais à y pénétrer quand je fus obligé de quitter mon poste au plus vite.

« Un Indien que je ne reconnus pas et que vous m’avez appris être « le Jaguar » que nous avions sauvé de l’ours gris, explorait tous les environs.

« Je m’éloignai d’une journée et quand je revins je trouvai le camp en émoi ; je devinai que quelque chose d’extraordinaire s’était passé, j’attendis, et deux jours après je découvris vos traces près d’un bois de cotonniers qui bordait la rivière. Elles étaient à peine visibles et se trouvaient croisées en tous sens par des pas d’Indiens. C’étaient les traces de votre fuite. Mais comment vous rejoindre ? Aviez-vous traversé la rivière à la nage ? Aviez-vous suivi le courant ?

« Je passai huit jours à interroger les buissons, les arbres, les feuilles, le sable et je ne pus rien découvrir. Le cœur serré, plein de désespoir. je renonçai à mes recherches, j’appelai le secours de la Providence sur vous et je gagnai péniblement la Cache où nous étions allés ensemble. Je retrouvai tout ce dont j’avais besoin pour recommencer mon métier de trappeur et depuis ce temps je bats les prairies et les bois, pensant souvent à vous, dont l’amitié m’était si précieuse et dont le dévouement m’avait été révélé dans tant de circonstances.

« Voilà, mon cher Wilhelm, le récit de ce qui s’est passé depuis notre séparation et j’espère bien que nous ne nous quitterons plus.

Je serrai affectueusement la main de mon ami et nous nous livrâmes au repos dont nous avions tant besoin l’un et l’autre après de telles émotions.

Le lendemain nous fîmes nos préparatifs de départ pour aller à la recherche de la cache de Lewis ; vingt Aricaras devaient nous accompagner. J’obtins du Grand-Aigle qu’ils fussent commandés par le Renard et par Œil perçant, car je n’étais pas fâché d’avoir avec moi deux guerriers influents et intrépides qui m’avaient donné une preuve de leur reconnaissance en intervenant les premiers pour sauver Lewis du supplice. Nous étions en marche depuis deux jours quand nos chevaux donnèrent des signes d’inquiétude. Le vent était violent et depuis quelques instants une vapeur acre et pénétrante fatiguait l’odorat et les yeux.

Le Renard s’avança rapidement sur un monticule situé à peu de distance, regarda dans la direction du vent et revint au plus vite vers nous.

« L’incendie, nous dit-il, le feu est aux herbes. »

À ces mots nous nous élançâmes au galop, car notre position était critique.

Sur notre gauche, à perte de vue une longue ligne de rochers escarpés qu’il était impossible de gravir et qui s’étendait jusqu’à l’un des affluents du Missouri.

À notre droite la plaine immense, sans limites que l’incendie parcourait presque aussi rapide que le vent qui l’activait. Derrière nous, l’inconnu, la flamme peut-être qui nous aurait opposé sa barrière infranchissable.

Il n’y avait qu’une chance possible de salut, c’était de gagner au plus tôt la rivière en suivant la ligne des rochers.

La fumée nous enveloppait de toutes parts, le grondement sourd du feu qui marchait se mêlait au craquement des arbres tordus par la violence des flammes. La sève échauffée se faisait jour au travers du bois et faisait éclater comme une bombe ces géants des forêts que les siècles avaient respectés.

Des milliers d’animaux de toute espèce fuyaient en désordre de tous côtés, se mêlant, se heurtant et bondissant les uns sur les autres.

L’antilope côte à côte avec le jaguar, le bison et le loup ; les chiens des prairies, les rats, les écureuils rivalisaient de vitesse en oubliant leurs instincts de destruction ou leur timide faiblesse.

Devant le rideau de flammes et le précédant à peine de quelques mètres, une immense bande d’oiseaux de proie s’avançaient d’un vol rapide, fondant comme un trait sur les reptiles et les petits animaux que l’incendie poursuivait.

C’était un spectacle horrible et imposant tout à la fois. Nos chevaux dévoraient l’espace ; courbés sur leur encolure, nous respirions à peine au milieu de l’atmosphère brûlante et malgré les efforts de nos vaillants coursiers nous voyions la flamme se rapprocher de plus en plus et nous enfermer dans son cercle mortel.

Tout à coup le cheval du Renard se cabra, poussa un hennissement de douleur et s’abattit en renversant sous lui son cavalier :

Il avait marché sur un énorme serpent et le reptile furieux, oubliant le danger, avait enveloppé de ses replis les jambes de l’animal, et le mordait cruellement au poitrail.

Lewis avait vu le péril qui menaçait notre compagnon et par un effort puissant avait arrêté sa monture : « Fuyez, cria-t-il, je le sauverai ! »

Il pousse droit à l’Indien, renversé, mais son cheval refuse d’obéir. En ce moment suprême notre courageux ami enfonce la lame de son couteau dans la croupe de l’animal ; vaincue par la douleur, éperdue, la pauvre bête s’élance et vient raser la flamme qui saisissait déjà de son étreinte mortelle le Renard étendu et cherchant à se dégager. D’un bras vigoureux, Lewis l’enlève, le jette sur le garrot de son coursier et lâchant la bride il se dégage du feu qui l’atteignait.

L’ouragan n’est pas plus rapide que ne l’était sa course vertigineuse, il passa comme une flèche et nous le vîmes quelques instants après disparaître et se précipiter du haut des bords escarpés de la rivière. Enfin, nous arrivâmes à l’extrémité des rochers ; il était temps, le feu nous entourait.

Dix mètres nous séparaient du niveau de l’eau, il n’y avait pas à hésiter : mourir pour mourir il fallait tenter toutes les chances de salut. Nous nous élançâmes, et quelques instants après nous étions sur la rive opposée.

En face de nous, un rideau de flammes et de fumée s’étendait jusqu’aux limites de l’horizon et venait mourir impuissant, arrêté par l’onde protectrice. Nous nous comptâmes. Nous étions au complet : cinq chevaux seulement étaient morts éventrés par le choc de l’eau ou frappés d’apoplexie par leur immersion dans l’eau froide après une course si longue et si rapide.

Nous étions tous assis silencieusement quand le Renard, se levant et s’approchant de Lewis d’un air noble et digne, lui tendit la main.

« Le grand chasseur des prairies a sauvé la vie d’un chef des Aricaras, dit-il, qu’il soit mon frère et qu’il repose en ami sa tête sous mon wigwam. »

Lewis se leva et répondit par une vigoureuse étreinte à la main que lui offrait le Renard.

« Qu’il en soit comme mon frère le désire, lui dit-il, le Ciel, la terre, l’eau ou le feu seront d’impuissantes barrières quand mon frère aura besoin de mon bras. »

Puis ces deux hommes généreux s’embrassèrent, échangèrent leur calumet et notre cercle redevint silencieux.