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Le vingtième siècle/Partie II/Chapitre 13

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LES VOLONTAIRES MARSEILLAISES.


XIII


Première exposition internationale de barricades. — Médailles et récompenses. La barricade fallacieuse.


La nouvelle Bastille était tombée. Sur ses ruines une splendide fête de nuit fut donnée au peuple insurgé. Quant au gouvernement, il massait ce qui lui restait de troupes fidèles dans l’avenue des Champs-Elysées. On lui prêtait l’intention de tenter un retour offensif sur les quartiers au pouvoir de l’insurrection ; les vieux généraux, appelés au conseil de guerre, discutaient un plan d’attaque.

En attendant la reprise des hostilités, le peuple se mit à fortifier, sous la direction d’habiles ingénieurs, ses rues et ses carrefours.

Le Comité central, voulant signaler la révolution de 1953 par une innovation, inaugura sur la ligne des boulevards la première exposition universelle et internationale de barricades. Cette exhibition si intéressante et si pittoresque était préparée de longue date ; des circulaires avaient été envoyées partout dès 1950. —Les barricades de la première heure enlevées, le boulevard fut livré aux exposants avec quarante-huit heures seulement pour délai maximum de construction. La rapidité étant une question des plus importantes dans la construction des barricades, l’exposition devait être, pour ainsi dire, improvisée.

Le 5 avril, au matin, eut lieu l’ouverture solennelle de l’Exposition. Après une cantate et un discours du citoyen président du comité central, un illustre vieillard qui avait vu trente révolutions irrégulières, plus les cinq régulières depuis l’institution des vacances décennales, les barrières s’ouvrirent et la foule put circuler à travers l’exposition.

Cent quatre-vingt-deux exposants avaient pris part au concours, cent trente-sept Français, vingt-quatre antres Européens, sept Américains, deux Australiens, un Chinois et onze Japonais.

M. Ponto, trésorier du Comité, faisait partie du jury, bien que manquant de connaissances spéciales. Toute sa famille, y compris Hélène, se mêla au cortège officiel pour suivre les opérations des jurés, écouter les explications des exposants et profiter de l’expérience des savants ingénieurs barricadiers.

De l’aveu de tous, jamais exposition ne fut plus réussie. L’originalité était un attrait de plus. Tout est usé en matière d’expositions, les grandes expositions industrielles et artistiques sont bien rebattues ; des expositions de chevaux, de chiens, de tapisseries, de costumes, de sauvages, de volailles ou de fromages, tout cela est bien vieux, bien usé. Une exposition de barricades, voilà qui est vraiment nouveau ? Et c’est une idée française. Nous le constatons avec satisfaction, notre France n’a pas abdiqué son rôle d’initiatrice et de guide dans le chemin du progrès !

« Prenez des notes ! prenez des notes ! » disait M. Ponto à sa pupille en avançant à travers les monticules de pavés.

Tout d’abord l’éclatante supériorité des produits français apparut aux yeux de tous ; les membres étrangers du jury international, les ingénieurs, militaires et journalistes ainsi que le public en tombèrent d’accord. Nos barricades se distingueront toujours par leurs qualités pratiques et aussi par leur élégance, cette qualité si française : légèreté, solidité, facilité de démontage rapide, commodité et sécurité pour les défenseurs, tel était le caractère général de nos barricades.

« Nous n’avons pas la prétention d’égaler vos produits, dit le président de la section étrangère, nous venons au contraire étudier vos modèles, pour essayer de faire quelque progrès dans l’art si difficile du barricadier.

Les tourniquets placés aux extrémités du boulevard ainsi qu’à l’entrée de toutes les rues aboutissantes constatèrent douze cent mille entrées dans cette seule journée d’inauguration ; pour égayer la fête, des tambours à vapeur, installés de distance en distance, battaient sans relâche le rappel, la générale, la charge, la chamade, la retraite et toutes les batteries connues.
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RÉVOLUTION DE 1953
PREMIÈRE EXPOSITION UNIVERSELLE DE BARRICADES

Le jury avait à sa disposition une médaille d’honneur, six médailles d’or, douze médailles d’argent, vingt médailles de progrès et vingt médailles d’encouragement. La médaille d’honneur fut à l’unanimité décernée à

M. Virgile Barlincourt, ingénieur constructeur à Paris,
UNE BARRICADE DE FAMILLE.


pour sa barricade aérienne se démontant et se remontant en 35 minutes et pouvant porter 900 kilog., soit douze combattants du poids moyen de 75 kilog.

Cette barricade, élevée du coin du boulevard Montmartre, au-dessus d’une autre barricade ancien modèle, se compose d’une espèce de longue plate-forme blindée, large d’un mètre et longue de dix-huit, soutenue par trois ballonnets cuirassés d’une forte enveloppe de gutta-percha à l’épreuve de la balle,

L’œuvre de M. Barlincourt parut mériter une récompense exceptionnelle ; outre la médaille d’honneur, M. Barlincourt reçut du Comité central un bon pour quatre décorations à son choix, tiré sur le futur gouvernement.

Les modèles les plus remarqués, après la barricade aérienne, furent les suivants, dont nous copions la description dans le livret de l’exposition :

M. Sébastien Houzé, capitaine d’artillerie à Lyon.
5. barricade forteresse, boulevard des Capucines, MÉDAILLE D’OR.

Barricade de 15 mètres avec poterne pour les sorties, fossé, chevaux de frise, etc., présentant un front de bastion de huit mètres de hauteur sans le fossé, avec trois embrasures pour le canon et une ligne de créneaux. Terre et pavé. Construction en trois heures.

M. Valentin Mousseron, ingénieur constructeur à Rouen.
38. barricade mobile, largeur huit mètres, MÉDAILLE D’OR.

Gros chariot porté sur quatre roues et traîné par une petite locomotive-pompe à vapeur (vieux système). Front de barricade blindé et capitonné, élevé de quatre mètres au-dessus du chariot. Deux étages de banquettes pour les défenseurs, meurtrières en bas, créneaux en haut. Cette barricade peut être transportée avec rapidité sur les points menacés et offrir un sérieux point d’appui. Le capitonnage est à l’épreuve de la balle et des obus de campagne. La locomotive-pompe à vapeur permet en cas d’assaut d’appuyer les défenseurs de la barricade par un violent jet d’eau chaude ou froide à volonté.

M. Jules Barbizot, concierge à Paris.
41. barricade roulante MÉDAILLE D’OR.

Cette ingénieuse barricade ressemble à un énorme fromage de Hollande ; c’est une sphère creuse et blindée, de trois mètres de diamètre, percée de meurtrières et pouvant contenir quatre défenseurs. Poids de l’appareil complet, 70 kilog. Les défenseurs la roulent dans un endroit menacé, entrent dedans et, l’ouverture refermée, peuvent défier l’assaillant.

M. Narcisse Boulard, artiste photo-peintre, boulevard des Italiens.
19. barricade pittoresque MÉDAILLE D’OR.

En petits madriers préparés et boulonnés, terre et pavés. Cette barricade est remarquable surtout par son allure pittoresque qui rappelle en petit les fiers castels des burgraves du Rhin. Les madriers peuvent se combiner de mille façons différentes et composer des barricades de tous les styles.

Le coût des matériaux indispensables et des boulons est de 250 francs. L’inventeur abandonne généreusement son idée et ne prendra pas de brevet.

LE TORRENT RÉVOLUTIONNAIRE.

Il y avait encore dans la section française de nombreuses barricades blockhaus, une barricade rasante ne dépassant le sol que de 50 centimètres seulement (médaille d’or), une barricade en sacs de chiffons (médaille d’argent), plusieurs barricades en carton aggloméré d’une seule pièce, etc., etc. La section étrangère présentait peu de modèles originaux, la plupart des exposants s’étant contentés de copier ou d’arranger les vieux modèles de la tradition. Il nous faut cependant noter une barricade en meules de gruyère (Suisse) récompensée par une médaille de progrès, une remarquable barricade chinoise ornée de dragons de porcelaine et quelques barricades japonaises trop coquettes.

Un exposant de la section américaine obtint un succès d’étonnement : il avait, sur le trottoir du boulevard Montmartre, disposé une douzaine de fauteuils à larges dossiers avec cette inscription :

M. Gordon Stripp, ingénieur, Chicago.
BARRICADE FALLACIEUSE. (Brevetée à New-York, Honduras, Nicaragua, Montevideo, etc.)

« Mais vous n’êtes pas barricadier, dit sévèrement le vénérable président du comité central à M. Stripp, vous êtes un simple ébéniste… vous vous êtes trompé d’exposition, mon ami !… »

Pour toute réponse, l’Américain montra le mot Fallacieuse avec sa canne.

LA BARRICADE AÉRIENNE. (Médaille d’honneur.)

« Je sais lire, fit le président, mais je ne comprends rien à vos fauteuils. »

L’Américain montra au dos de chaque fauteuil une espèce de ressort…

« Ah ! il y a des pièges ? dit M. Ponto en essayant de faire jouer un des ressorts.

— Des pièges à gouvernement ! répondit l’Américain.

— Je commence à comprendre, dit le président.

— Vous prenez douze hommes déterminés, dit l’Américain.

— Bon !

— Chacun de ces hommes prend un de ces fauteuils…

— Et il s’assied dessus ?

— Non, il le met sur son dos…

— Comprends pas !

— Vous allez comprendre… Les douze hommes déterminés prennent les douze fauteuils et s’en vont tranquillement du côté des troupes du gouvernement, on les prend pour des ébénistes et on les laisse passer… Arrivés au bon endroit, les douze hommes posent les douze fauteuils à terre et poussent les douze ressorts. À chaque fauteuil le dossier se dédouble et forme un grand bouclier… comme ceci, tenez… puis les douze hommes vissent les douze fauteuils ensemble en travers d’une rue et voilà une barricade… Alors, dame, il suffit d’avoir douze ou vingt-quatre revolvers dans la poche ; dans chaque siège il y a une petite carabine… les douze hommes s’asseyent sur les douze fauteuils blindés et pan ! pan !… pan ! pan !…

PETITE BARRICADE ARTISTIQUE SE DÉMONTANT ET SE REMONTANT EN DEUX HEURES.

— Très ingénieux ! dit le président.

— Très confortable ! dit l’Américain.

— Oui, mais trop coûteux ! dit M. Ponto.

— C’est un inconvénient, je ne dis pas, reprit l’Américain ; mais il est largement compensé par les avantages particuliers que je viens de vous signaler… Ma barricade a été expérimentée partout en Amérique… on a été très content ; j’ai des certificats, si vous voulez les voir…

— Nous appellerons, si vous voulez, ce modèle Barricade pour quartier opulent, dit M. Ponto à ses collègues, et nous récompenserons son inventeur par une médaille d’or de seconde classe.

— Merci, dit l’Américain, mais j’en veux une de première classe… sans cela je vais porter ma barricade au gouvernement… Vous comprenez, moi, je ne suis pas du pays, un côté ou l’autre, ça m’est égal !

— C’est juste ! allons, messieurs, mettons la médaille de première classe.

— Ajoutez un bon pour une décoration, dit l’Américain, et je fais l’expérience de ma barricade avec mes hommes dès demain, où vous voudrez ! Où voulez-vous que j’aille la poser ? »

Les membres du jury se consultèrent.

« C’est entendu ! dit le président du comité central au bout d’un instant, voici le bon… vous irez poser votre barricade demain après déjeuner, rue Saint-Honoré, devant le palais du gouvernement.

— J’irai, dit l’Américain. »

LA BARRICADE ROULANTE. (MÉDAILLE D’OR.)