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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 5

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LES CHARMANTES DEMOISELLES DOUGLAS.


V


Le pensionnat matrimonial. — Collection d’âmes sœurs. Le yacht aérien l’ « Albatros » . — La plus longue ville du globe.


M. et Mme Ponto remercièrent chaudement leur pupille, lorsque, le soir même, Hélène et le réfractaire arrivèrent à l’hôtel. Les aventures tragi-comiques de Philippe firent les délices de la soirée. Maintenant que Philippe était sauvé, on pouvait rire des mormons grands et petits, des évêques, des prédicateurs, des colonies matrimoniales et de Correctional House, la salle de police des épouses, des mormonnes en général et de Mlles Douglas en particulier, des charmantes demoiselles Douglas qui offraient si gracieusement le thé aux célibataires !

« C’est égal, Philippe l’a échappé belle ! dit M. Ponto en terminant, et nous qui l’avons fait revenir de Turquie, pays moins shocking que la Nouvelle-Angleterre, pour terminer la grande affaire de son mariage… Tu sais, Philippe, que tout est réglé… Tu épouses dans six semaines Mlle Cardonnaz.

— Ah ! dit Philippe assez froidement.

— La famille Cardonnaz est à Mancheville ; nous allons partir ces jours-ci pour faire quelques semaines de villégiature, tu reverras ta fiancée à Mancheville.

—— Ah ! » dit encore Philippe.

Hélène avait quitté son fauteuil et sans bruit était montée à sa chambre. Sa gaieté de tout à l’heure, quand elle racontait les épisodes de la délivrance de Philippe, était partie tout à coup. Pourquoi ce changement soudain, ce serrement de cœur, et pourquoi cette larme que, dans l’obscurité, la jeune fille laisse couler lentement sur sa joue ?

Le soir même, M. Ponto dit à Mme Ponto :

« Hélène aussi est à marier ; j’ai une idée, je vais la confier à une agence matrimoniale ! Voici la saison des bains de mer, c’est le moment !

EN AÉRO-YACHT.

— C’est le moment ! » répondit Mme Ponto.

On sait quel essor l’industrie matrimoniale a pris depuis cinquante ans. Son étonnante prospérité est due à diverses causes, au nombre desquelles on doit placer en première ligne la grande honorabilité des agences. Et d’ailleurs, en ce siècle affairé, où trouverait-on le temps de se marier soi-même ? Recherches, renseignements, démarches, les agences se chargent de tout cela, et elles simplifient même aU besoin les formalités quelquefois ennuyeuses de la cour. Tout est avantage. Sécurité, facilité, tranquillité ! Plus de demoiselles s’occupant, mornes et désespérées, à tresser les nattes de sainte Catherine, les agences trouvent toujours dans leurs collections de célibataires les âmes sœurs à elles destinées par le ciel.

On ne se marie donc plus guère que par l’intermédiaire des agences ou des journaux matrimoniaux. L’annonce matrimoniale est florissante ; outre les catalogues que les grandes agences publient à cent mille exemplaires à l’entrée de chaque saison, on affiche souvent des listes de partis exceptionnels ou même des portraits en chromotypie. L’association indépendante des pères de famille affiche ainsi, tous les ans, ses enfants masculins ou féminins parvenus à l’âge de s’établir. La plus importante de toutes les maisons matrimoniales, l’Agence universelle, a monopolisé, depuis de longues années déjà, les rideaux des principaux théâtres, tant à Paris qu’en province et à l’étranger. Chacun de ces rideaux est divisé en cent cinquante cases pour cent cinquante portraits accompagnés de quelques indications.

À Paris, les rideaux de l’Opéra, de l’Opéra-Comique et de Molière-Palace, où vont les demoiselles, sont affectés spécialement aux portraits des célibataires-hommes, tandis que les rideaux des Variétés, du Palais-Royal et autres théâtres légers sont réservés aux portraits des jeunes personnes à marier. Bien entendu, les demoiselles qui désirent un mari parisien ne sont affichées qu’à Paris, et celles qui souhaitent au contraire le calme des champs et la tranquillité de la vie de province ne paraissent que sur les rideaux d’annonces des petites villes.

L’Agence universelle est admirablement organisée. Elle se charge de produire les jeunes filles dans le monde et de leur trouver l’époux de leurs rêves. Le plus souvent, les pères de famille traitent pour trois mois à forfait ; pendant ces trois mois, la jeune fille reste à l’agence, soit dans les locaux superbes de Paris, un vaste et luxueux pensionnat où des fêtes charmantes réunissent presque chaque soir l’élite de la société, soit à la campagne dans les succursales, soit dans les villes d’eaux ou de bains où l’agence accomplit tous les ans, de juin à septembre, une tournée presque toujours triomphale.

Ce fut à l’Agence universelle que M. Ponto confia le soin de trouver un mari pour la pauvre Hélène.

« Ma chère enfant, dit-il à sa pupille en la conduisant au pensionnat matrimonial, nous avons parlé mariage hier ; cela m’a fait penser qu’il serait peut-être temps de m’occuper du vôtre…

— Pourquoi ? dit Hélène surprise.

— Ma chère enfant, je commence à désespérer… Vous ne parviendrez pas vous-même à vous créer une situation sociale… Vous n’avez pas de goût pour la finance, je le vois bien ; les chiffres ne sont pas votre affaire ; cette petite erreur de l’autre jour, 745,886 75, le prouve suffisamment… Nous allons donc vous chercher un mari avec une position toute faite… c’est mon devoir de tuteur ! »

À MANCHEVILLE.

Un quart d’heure après, Hélène, malgré quelques timides protestations, était inscrite sur les registres de l’agence et installée dans une chambre charmante du pensionnat.

« Et dans trois mois la noce ! Allons, vous n’allez pas avoir le temps de vous ennuyer », dit M. Ponto en prenant congé de sa pupille.

M. Ponto, son devoir de tuteur rempli, rentra chez lui plus tranquille et put s’occuper de ses préparatifs de villégiature. La Chambre venait de se mettre en vacances après une laborieuse session de quinze jours ; Mme Ponto, la députée du 33e arrondissement, un peu fatiguée par ses travaux législatifs, avait besoin de repos. Toute la famille, sauf Barbe, partie pour diriger la succursale de New-York, devait donc s’en aller savourer pendant un mois ou deux les fortifiants effluves marins et puiser au sein bienveillant de la nature la force nécessaire pour reprendre, au retour, l’accablante vie de Paris.

Le banquier n’abandonnait pas pour cela la direction de sa maison ; tous les jours après déjeuner, il devait prendre le tube de Paris, donner quelques heures de l’après-midi à ses grandes entreprises et à la Bourse, et revenir ensuite dîner en famille à Mancheville.

Enfin, les trente-huit toilettes de Mme Ponto et les quarante-deux costumes de Barnabette ayant été livrés par le grand couturier Mira, Mme Ponto se déclara prête à partir.

On pense bien que la famille Ponto ne devait pas s’en aller en villégiature par le tube, comme une famille de petits boutiquiers. M. Ponto avait son aéro-yacht, l’Albatros, un délicieux petit bâtiment aérien, véritable bonbonnière, meublé avec tous les raffinements de l’élégance et du confortable, et disposé pour recevoir une dizaine de personnes, outre les trois hommes de l’équipage.

Un matin donc, par un beau soleil d’août, l’aéro-yacht, ciré, frotté, peinturluré et pavoisé, arriva de la remise et vint toucher à l’embarcadère de l’hôtel Ponto. Il avait à sa remorque un deuxième aérostat de plus grande dimension, un aéro-chalet de dix-huit mètres de long sur neuf mètres de large, construit dans le style des vieilles maisons normandes, modifié, bien entendu, suivant les nécessités de la navigation aérienne, avec façade à poutrelles, balcons, large toit et une belle plate-forme chargée de fleurs à l’avant.

Les hommes des deux équipages et les domestiques de l’hôtel passèrent la matinée à charger les bagages, engins de pêche, malles ou caisses à toilette, et à les arrimer dans les chambres du grand aéro-chalet. À deux heures seulement, M. Ponto quitta son cabinet, où il venait d’avoir une dernière conférence téléphonique avec Central-Tube et avec les ingénieurs du Parc européen, auxquels le roi de Monaco, ennuyé de voir une concurrence à côté de chez lui, créait des difficultés.

La famille Ponto était déjà installée à bord de l’Albatros. Mme Ponto rangeait dans sa cabine les dossiers et les paquets de projets de loi qu’elle avait emportés pour occuper les loisirs forcés des jours de pluie, Barnabette esquissait sur la table du salon un projet de costume de bains qu’elle avait l’intention d’envoyer au couturier Mira ; Philippe était à bord de l’aéro-chalet, occupé à quelques rangements.

« Allons, dit M. Ponto en montant sur la dunette de l’Albatros, tout est paré ?

— Tout est paré, monsieur, répondit le patron, il fait une belle brise de S.-S.-E. qui ne gênera pas notre marche. Le temps est bon…

— Prenez tout de suite l’altitude de 1,500 mètres, pour respirer l’air pur, et marchons à quart de vitesse pour n’arriver à Mancheville que vers cinq heures. »

Le patron de l’Albatros, le porte-voix aux lèvres, communiqua les ordres au mécanicien de l’aérochalet, et les deux bâtiments, larguant leurs amarres, s’élevèrent de conserve au-dessus de l’hôtel Ponto, lentement d’abord, et bientôt plus rapidement.

AÉRO CHALET POUR BAINS DE MER.

D’énormes cumulus qui mamelonnaient leurs masses blanches à six cents mètres furent coupés par les aérostats. Au-dessus le ciel était pur, traversé seulement par des bandes de nuages courant dans la même direction que les ballons ; un soleil splendide dorait les édifices dressés au-dessus de l’océan de pierre des rues parisiennes et faisait chatoyer les boucles de la Seine, les méandres de l’Oise, les petits lacs et les menues rivières circulant au milieu des plaines onduleuses de la banlieue.

Comme on respirait à 1,500 mètres au-dessus de la fournaise parisienne, avec cette bonne brise de S.-S.-E. qui réjouissait le patron de l’Albatros, ce vieux loup de ciel ! Quelle pureté dans l’atmosphère, quelle fraîcheur délicieuse malgré le soleil !

Toute la famille était sur la dunette du yacht, penchée sur le paysage qui se déroulait au-dessous d’elle ; Philippe, resté à bord de l’aérochalet qui suivait à vingt mètres son remorqueur, rêvait appuyé au balcon de l’avant. Était-il absorbé par la contemplation des pittoresques beautés de la route aérienne de Mancheville ou pensait-il à la belle Mlle Cardonnaz, la fille d’un richissime industriel avec lequel M. Ponto, entre autres affaires, avait combiné un mariage ?

« Quelle magnifique journée ! dit Mme Ponto à son mari ; Mancheville est trop près, nous devrions aller faire un tour en Irlande…

— Nous irons un autre jour, répondit M. Ponto, n’oublions pas que la famille Cardonnaz nous attend à dîner ce soir. »

On aperçut la mer à quatre heures et demie, au delà des plaines normandes, par-dessus les maisons de Mancheville, alignées à perte de vue ; des aéro-yachts couraient des bordées au loin au-dessus des vagues ou s’amusaient à raser le flot en traînant quelques filets ; quelques aérochalets planaient à des hauteurs diverses, isolément ou par groupes. Le tableau était splendide.

Comme on avait le temps, l’Albatros descendit à cinq cents mètres et se mit à louvoyer le long de la côte entre Caen et le Havre, le plus doucement possible, pour donner à ses passagers le temps d’admirer le paysage. Enfin, M. Ponto donna le signal, le patron mit le cap sur les aiguilles d’Étretat, que l’on apercevait à six lieues au nord.

Mancheville, la grande ville de bains normande, est topographiquement la plus étrange ville du globe : elle est toute en longueur et n’a presque pas de largeur. Elle s’étend tout le long de la côte, tantôt descendant sur le sable des plages et tantôt grimpant au sommet des falaises, sur une longueur de cent dix kilomètres et une largeur de quelques centaines de mètres à peine. Elle s’est formée par l’agglomération des villes de bains de la côte, qu’elle a absorbées l’une après l’autre, s’allongeant, s’allongeant toujours, sans jamais s’arrêter. Pour le moment, elle commence au sud à l’ancien Étretat, se continue par les anciennes cités balnéaires de Fécamp, Saint-Valery-en-Caux, Dieppe, pour finir sur les falaises du Tréport. Aucune interruption, aucune solution de continuité entre les villas, les châteaux, les chalets de tout style semés à profusion dans les positions les plus variées, d’Étretat au Tréport ; à certains endroits plus agréables ou d’accès plus facile, les maisons sont plus serrées ou alignées en plusieurs rangées, grimpant les unes au-dessus des autres sur la pente des collines ; plus loin elles se desserrent et se donnent leurs coudées plus franches ; la ville, alors, n’a qu’une maison d’épaisseur ; mais il n’y a aucun espace vide.

Le xxie siècle verra Mancheville toucher à Boulogne, l’avenir est là. Un tube côtier fait communiquer les différents quartiers de la ville normande, les administrateurs rêvent de le raccorder au nord avec les tubes belges et de le continuer au sud jusqu’à Brest, par Cherbourg et Saint-Malo.

La famille Ponto possédait une magnifique villa sur la crête des falaises d’Étretat, à l’endroit le plus pittoresque, sur une pointe de rochers découpée en plusieurs terrasses et communiquant avec la terre ferme par un pont d’une élégante architecture. L’Albatros déposa ses voyageurs à cinq heures précises au débarcadère de la villa. Pendant que les dames s’installaient, M. Ponto se mit en communication téléphonique avec ses bureaux de Paris et Philippe s’occupa d’ancrer l’aéro-yacht, ainsi que l’aérochalet qui devait servir de pavillon supplémentaire pour loger les amis en visite.

LES VILLAS DE MANCHEVILLE. — QUARTIER D’ÉTRETAT.