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Le vingtième siècle/Partie III/Chapitre 6

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VI


Conséquences de la cherté des loyers. — Les aérochalets. Parties de pêche aériennes. — L’agence matrimoniale au bain. Un mariage au téléphone.


Mlle Cardonnaz.

Mancheville était très animée. Tout était plein, villas, hôtels, maisons garnies ; les six mille cabines établies sur les plages ne désemplissaient pas, et le soir les soixante casinos, espacés de deux kilomètres en deux kilomètres, ne pouvaient contenir la foule des baigneurs accourus pour les bals, les jeux et les concerts.

Bon nombre de baigneurs, effrayés par l’excessive cherté des loyers, ne logeaient pas à terre et restaient soit à bord de leurs yachts aériens ou nautiques, soit dans ces commodes aérochalets avec lesquels on peut aller partout sans avoir à se préoccuper, des prétentions outrecuidantes des propriétaires terriens qui, dans la saison, vous font payer une armoire le prix d’un appartement à Paris. Ces chalets aériens, construits et agencés d’une façon très légère, sont le triomphe du papier. Tout est en papier aggloméré, vingt fois moins lourd que le bois et tout aussi solide ; plateforme, cloisons, fenêtres, meubles, tables, chaises, lits, jusqu’aux tonneaux et réservoirs pour l’eau et le vin, tout est papier ou carton pressé et aggloméré.

L’HEURE DU BAIN À MANCHEVILLE.

La construction coûte peu de chose ; aussi les petits rentiers, fatigués de se faire écorcher dans les hôtels, ne veulent plus entendre parler d’autres logements. Le chalet payé, ils peuvent voyager et villégiaturer à leur aise en tout pays, sans bourse délier. Ces bâtiments sont généralement mauvais marcheurs,

mais ce petit inconvénient est largement compensé par les avantages.


Grâce à ces aérochalets, on voit des familles de médiocre fortune voler l’été de plage en plage, cabotant, comme disent les marins, du haut en bas de la Normandie et suivant tranquillement la côte jusqu’aux roches de Bretagne, pour gagner aux premiers froids le midi de la France et s’en aller faire des cures d’air dans les Pyrénées. Quelques-uns se risquent même à traverser la Méditerranée pour courir se réchauffer aux rayons du soleil algérien. Les accidents sont très rares, les aérochalets ne peuvent chavirer qu’en cas de rupture des cordes, ce qui ne saurait se produire lorsque les habitants vérifient l’état des haubans chaque matin, comme on doit le faire.

M. Ponto n’avait amené son aérochalet que comme pied en l’air. Philippe, qui depuis quelque temps paraissait avoir du goût pour la solitude, s’y était arrangé un logement et y passait les journées qu’on n’employait pas en parties de plaisir.

Ces journées inoccupées étaient rares, il faut le dire. Presque tous les jours, quand on ne se baignait pas, on partait en excursion soit sur le yacht des Cardonnaz, soit sur l’Albatros, ou bien l’on allait en partie de pêche à quelques lieues au large. L’Albatros, excellent petit yacht, descendait jusque sur la crête des vagues, dont il enlevait l’écume au passage et traînait quelques filets que l’on relevait pleins de crevettes ou de menus poissons.

Le mariage de Philippe avec Mlle Cardonnaz était décidé. Les deux pères, habitués à traiter ensemble d’immenses affaires, s’étaient rapidement entendus sur celle-là. Philippe cependant semblait froid ; il n’avait pas dit non, mais il n’avait pas dit oui, et il s’était contenté de laisser faire. Mlle Cardonnaz était pourtant charmante. C’était une des beautés de Mancheville, quartier d’Étretat. Les journaux de la plage ne tarissaient pas sur son élégance ; le Galet illustré, gazette du high life, avait donné son portrait en costume de bain, en toilette de soirée, en costume de plage et en amazone fantaisiste montée sur un âne.

Dans les parties de pêche, elle portait le plus délicieux costume marin qui fût jamais sorti de l’imagination d’un costumier poète, et, les cheveux dénoués au vent, elle semblait une vraie néréide ou plutôt l’incarnation moderne de Mme Vénus Anadyomène. Et Philippe restait froid, lorsqu’il la voyait lancer le filet à la mer, battre joyeusement de ses belles mains gantées de rouge quand elle le sentait chargé, et hâler ensuite bravement sur la corde.

Sur ces entrefaites, les murailles de Mancheville se couvrirent d’affiches d’un rose séduisant, portant en gros caractères les lignes suivantes, destinées à révolutionner tous les cœurs masculins :

ADMIRABLE COLLECTION

DE

PARTIS

L’Agence universelle, la plus avantageusement connue et appréciée des agences matrimoniales, arrive à Mancheville, demain 15 août par le tube de 9 h. 40 du matin.

À 3 h. de l’après-midi, l’agence se rendra au bain.

À 4 h. promenade à ânes.

À 6 h. dîner à l’hôtel de Rouen.

De 9 h. à minuit, l’agence sautera au Casino.

Messieurs les Administrateurs de l’agence recevront les demandes tous les jours de 10 h. à midi, à l’hôtel de Rouen.

ÉMOI DE LA POPULATION MASCULINE.

Si la station du tube de Paris fut encombrée, le 15 août, à neuf heures quarante, il ne faut pas le demander ; tout le high-life masculin manchevillais se trouvait là, les dames par curiosité et les célibataires attirés par le vague espoir de rencontrer la jeune fille charmante, aimable, spirituelle, élégante, sérieuse et bien dotée que le ciel et l’agence devaient leur tenir en réserve.

Quand la sonnerie électrique annonça l’arrivée du train, tous les cœurs battirent. Le tube se déboucha tout à coup, laissant voir un premier wagon dont la porte s’ouvrit pour le défilé des voyageurs.

Une tête grave et blanche parut, c’était M. l’administrateur, un volumineux dossier sous le bras. Après l’administrateur et son état-major, les jeunes pensionnaires descendirent une à une et, confuses et rougissantes, passèrent à travers la foule pour gagner à pied le grand hôtel de Rouen situé à deux pas de la gare.

« Charmantes ! charmantes ! telle fut l’impression générale.

— Toutes jeunes et presque toutes jolies ! disait-on dans la foule, admirable collection !

— Il y en a d’exceptionnelles…

— Si leur ramage ressemble à leur plumage, ajoutèrent discrètement quelques célibataires, si leurs dots sont en rapport avec leurs charmes physiques, c’est très séduisant.

— Mon cher enfant, disait une bonne grosse dame à un grand gaillard à longues moustaches, il est temps d’en finir avec ton existence désordonnée de célibataire… Il y a là de quoi choisir ; si tu veux, nous irons causer tout à l’heure avec M. l’administrateur. »

La population du quartier d’Étretat se pressa l’après-midi sur la plage, devant les cabines retenues par l’agence. Dès midi, toutes les places avaient été prises ; on n’eût pas trouvé un galet inoccupé ; les jetées, les estacades, les fenêtres et les toits du casino, tout était garni, si bien que les curieux venus de Fécamp et des quartiers environnants ne réussirent point à se glisser dans les groupes et durent escalader les falaises pour contempler la plage avec des lorgnettes.

À trois heures, comme l’indiquait le programme, l’agence descendit à la plage dans le même ordre qu’à l’arrivée, M. l’administrateur en tête. On compta trois cent douze pensionnaires. Un long murmure ému passa dans la foule quand, au bout d’un quart d’heure, les trois cent douze jeunes filles quittèrent les cabines et défilèrent sur la planche pour courir aux vagues.

Quel tableau délicieux dans ce superbe cadre de roches et de falaises d’Étretat ! Elles descendaient toutes l’une après l’autre, drapées dans des peignoirs ou serrées dans des costumes bariolés qui faisaient valoir la sveltesse des formes jeunes et pures ; les couleurs vives des étoffes, le blanc des peignoirs, le chatoiement du soleil sur les chevelures flottantes ou sur les épidermes aux teintes fraîches, tout brillait, tout scintillait, de façon à rendre rêveurs les célibataires et les photo-peintres les moins poétiques.
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L’Agence matrimoniale aux bains de mer.

Philippe Ponto s’était trouvé le matin au tube, il avait vu Hélène descendre de wagon avec ses compagnes de l’agence. L’après-midi, il était parti en mer avec le yacht, et à l’heure du bain il s’était jeté à l’eau pour gagner à la nage la partie de la plage occupée par les jeunes filles. Bien des baigneurs avaient fait comme lui. Le radeau mouillé devant les cabines était chargé à couler bas, comme un vrai radeau de la Méduse, et des grappes de baigneurs et de baigneuses s’accrochaient aux cordes servant de limites aux différents bains.

AUX BAINS DE MER. — CABINES PARTICULIÈRES.

Hélène nageait assez bien. En s’avançant un peu hors de la grande foule des baigneurs, elle rencontra Philippe et put causer avec lui tout en fendant la vague.

« Hélène, dit tout à coup Philippe entre deux lames, ma chère Hélène, vous m’avez sauvé l’autre jour en Angleterre, en me faisant passer pour votre mari… »

Hélène rougit et faillit couler sous une vague par une soudaine défaillance.

« Voulez-vous, reprit Philippe, que ce doux mensonge devienne une réalité ? »

Hélène ne répondit rien, mais son silence fut plus éloquent qu’un long discours.

La résolution de Philippe était prise. Le difficile était maintenant de décider son père à rompre l’affaire Cardonnaz pour en conclure une autre si désavantageuse. Qu’allait dire M. Ponto ? D’un côté les deux cents millions de dot de Mlle Cardonnaz, et de l’autre les dix petits mille francs de rente d’Hélène ! Un esprit sérieux et pratique ne devait pas hésiter.

Philippe réfléchit. Il ne dirait rien à son père. Profitant de l’absence de M. Ponto, parti pour passer l’après-midi à Paris, Philippe fit part de sa résolution à sa mère et n’eut pas de peine à la mettre dans ses intérêts. D’ailleurs Mme Ponto était préoccupée, elle avait à rédiger un projet de manifeste des députées féminines de la Chambre. Le temps lui manquait pour discuter avec son fils ; en outre, elle n’aimait pas beaucoup la mère de Mlle Cardonnaz, qui l’avait sourdement combattue dans les comités du xxxiiie arrondissement, de sorte qu’elle fut enchantée d’être agréable à son fils et désagréable à Mme Cardonnaz.

Barnabette, camarade de collège d’Hélène, entra aussi dans le parti de son frère et voulut immédiatement aller embrasser sa future à l’hôtel de Rouen.

Philippe avait son plan.

En conséquence de ce plan, quelques jours après, un matin que M. Ponto était parti pour Paris, M. l’administrateur de l’agence centrale conduisait Hélène, vêtue de blanc, à la mairie de Mancheville, et se rencontrait dans la salle des mariages avec la famille Ponto, moins M. Ponto. Après les formalités d’usage, M. le maire de Mancheville se penchant vers le téléphone de la mairie, fit sonner le timbre et dit ces simples mots :

« Mettez-moi en communication avec M. Raphaël Ponto, rue de Chatou, à Paris. »

Une sonnerie annonça au bout d’une minute que la communication était établie.

« Monsieur Raphaël Ponto, consentez-vous au mariage de M. Philippe Ponto avec…

— Tiens, reprit la voix de M. Ponto, c’est donc pour aujourd’hui ?… je suis si distrait que je l’avais oublié…

— Monsieur Raphaël Ponto, consentez-vous au…

— Oui ! répondit M. Ponto ; excusez-moi, je suis occupé, séance du conseil de Central-Tube. Dites à Mme Ponto que je serai à Mancheville pour le dîner. »

Philippe était le mari d’Hélène, son plan avait réussi. On sait que les formalités autrefois exigées pour le mariage ont été bien simplifiées — trois jours de publications suffisent. Et même les parents peuvent donner leur consentement par le téléphone, ce qui est un avantage très apprécié à notre époque affairée et surmenée où l’on a si peu de temps à perdre en vaines formalités.

Comme la famille Ponto sortait de la mairie pour se rendre à l’église, on rencontra les Cardonnaz qui ouvrirent des yeux démesurés devant la robe blanche d’Hélène. M. Cardonnaz furieux rentra chez lui et téléphona rapidement à M. Ponto :

« J’aurais dû stipuler dédit… manque de parole abominable ! procédé inqualifiable ! »

M. Ponto ne comprit rien à cette dépêche ; mais comme il était très occupé, il en remit l’explication au dîner.

On devine sa surprise lorsqu’en arrivant à sa villa de Mancheville, il aperçut Hélène revêtue de sa robe de mariée. Philippe, avec le plus grand sang-froid, lui présenta sa femme et le remercia d’avoir consenti, sans se faire prier, à faire son bonheur.

« Toujours aussi peu pratique ! dit-il tout bas à son fils : puis, embrassant Hélène, le brave banquier ajouta : Ouf ! je suis donc enfin débarrassé du souci de ma tutelle ! »

LE CONSENTEMENT PAR TELEPHONE.