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Les Âmes mortes/II/8

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Chant XVIII
Deux testaments – Une foire – Un avocat – Un saint homme



Chant XVII Les Âmes mortes Chant XIX



Tchitchikof devrait partir. – Il est retenu par l’attrait de la grande foire locale. – Il fait des emplettes chez un juif à mine de contrebandier. – M. de Lénitsyne entre et prend notre héros à part. – Il est très alarmé de la découverte d’un testament précédent. – Tchitchikof le rassure. – Peu rassuré lui-même, Tchitchikof va consulter un avocat fameux. – Celui-ci écoute, puis il se fait donner de l’argent. – Devinant la position très critique du client, il promet d’agir, de rendre les faits compliqués, monstrueux, inextricables ; et il lui recommande, quoi qu’il dise ou fasse, quoi qu’il lui arrive, le calme le plus absolu. – Tranquillisé par cet expert en chicane, il se pavane dans sa calèche. – Il va choisir du drap pour un habit complet. – Le drapier le décide pour une teinte flamme et fumée de Navarin. – Khlobouëf entre dans le magasin. – Tchitchikof se détourne. – Khlobouëf lui en fait la remarque. – En ce moment entre le riche fermier Mouràzof, homme de probité connue et de haute piété, qui n’était venu là que pour donner rendez-vous chez lui à Khlobouëf. – Propos des chalands du drapier sur la grande fortune de Mouràzof. – Khlobouëf sort et rattrape Mouràzof à sa porte. – Mouràzof sonde ce pauvre gentilhomme et trouve en lui un fonds excellent. – Il lui propose une mission qui tend à le relever comme chrétien en l’humiliant comme gentilhomme, – Ce point réglé, ils parlent confidentiellement de Tchitchikof et du récent testament de la millionnaire défunte. – Tous les deux tiennent Tchitchikof au moins pour très suspect de menées et d’intrigues ; mais ni l’un ni l’autre n’a de haine contre lui. – Mouràzof a même plutôt de la pitié pour ses erreurs que de l’antipathie pour sa personne.

Tout a une action, une direction qui lui est propre, et il n’est personne qui ne s’y livre d’instinct. Où il y a un besoin, il y a une tendance ; où il y a désir, il y a sympathique attraction : ce fait est l’objet de plusieurs proverbes russes dont plusieurs sont intraduisibles à force d’énergie. Le voyage de coffre en coffre avait eu plein succès, et un fait qui me semble acquis, c’est que dans tout le tohu-bohu inséparable de ces sortes d’expéditions, il s’était glissé et casé quelque chose dans le grand nécessaire de voyage de Tchitchikof. Bref tout avait été, ce semble, assez sagement arrangé. Tchitchikof n’avait pas volé, il avait profité, bénéficié. Eh ! mon Dieu, chacun de nous bénéficie : celui-ci sur les forêts de la couronne, celui-là sur les économies ou excédents ; un autre applique une part un peu forte du revenu de ses enfants mineurs à l’entretien d’un rat ou d’une brillante interprète des muses ; d’autres dépouillent à nu leurs paysans pour se procurer un mobilier de Hambs et des voitures de Jurgens ou de Wagner[1]. Que faire si la surface de la terre est toute couverte de pièges tendus aux nombreux et divers appétits de l’humanité ? Les hôtelleries et les restaurants où l’on est bien prennent des prix fous, et après cela, les mascarades, les spectacles, les pique-niques, les parties fines, les danses et promenades avec bohémiens et bohémiennes… Et où ne se fait-on pas une joyeuse et attrayante bohême ? On n’est pas toujours maître de soi ; l’homme impeccable est encore à trouver. Voilà ce qui fait que Tchitchikof, comme tant d’amateurs désespérés du confort, a fort habilement tourné à son profit l’affaire mystérieuse qu’on a pu entrevoir à la fin du chant précédent.

Il eût été bon que Tchitchikof partît, mais les routes étaient à peu près impraticables. Cependant il s’ouvrit dans la ville une autre foire, non plus plébéienne cette fois, mais en quelque sorte patricienne ; la première avait été une foire à chevaux, à bétail, à produits bruts, à salaisons, à poterie, à colliers et brancards, socs de charrue et nattes de fibrine de bouleau et de tilleul, toutes choses qui se vendent et s’achètent de paysan à paysan. Cette fois, au contraire, ce qui s’offre partout aux regards, ce sont les nombreux étalages de marchandises amenées de Nijée-Gorod[2] par des marchands et colporteurs qui n’ont guère affaire qu’aux gens de condition. Cette fois étaient arrivés les Français, marchands de pommade, fléaux des bourses russes et, qui pis est, les Françaises vendeuses de chapeaux, sangsues de nos provinces, ou plutôt nuées de sauterelles voraces, qui, comme l’a fort bien dit je ne sais plus quel homme d’esprit, dévorent toute récolte, et, pour surcroît, déposent dans la terre leurs œufs afin que la récolte de l’année suivante soit dévolue à leur race prolifique.

Il est vrai que, cette année-là, les gentillâtres furent peu nombreux ; les terres n’avaient presque rien donné. En revanche, les employés, officiers civils et judiciaires de tout tchine (rang), affluèrent, n’ayant pas à souffrir de la disette ; leurs femmes, hélas ! affluèrent ainsi qu’eux. S’étant, maris et femmes, bien infatués de la lecture des différents ouvrages de l’imagination occidentale, répandus à millions dans ces derniers temps avec le but plus ou moins avoué d’inoculer à la pauvre humanité du Nord et de l’Orient toutes sortes de nouveaux besoins, ces néophytes sentaient en eux une aspiration pressante d’obtempérer à toutes les réclames, de faire l’épreuve de toutes les promesses. Un Français avisé ouvrit un établissement d’un genre dont ces localités n’avaient jamais eu l’idée et d’un nom même décidément inouï : un Vauxhall ; là on était sûr de trouver un succulent souper à un prix fabuleusement minime, et la moitié à crédit.

Une telle amorce était certes bien suffisante pour que non seulement les chefs de bureau, mais même les simples scribes, courussent se signaler là, avec l’espoir de puiser plus que jamais dans la poche du plaideur. Il se manifeste là une grande émulation de chevaux de race et de cochers de prix. C’est déjà une grosse affaire que ces classes et ces conditions si diverses se croisant, se coudoyant sous prétexte de plaisirs publics… Malgré le vent, la neige, la boue, la pluie, les plus élégantes calèches courent, se croisent en tous sens. Nous ne savons d’où elles nous sont ainsi arrivées en pleine province lointaine, ces calèches, mais à Pétersbourg même elles ne seraient pas vaincues en élégance… Les marchands et leurs commis, en soulevant leurs chapeaux d’un air aimable, adressaient des appels aux beaux messieurs et aux belles dames ; les barbus à bonnets de pelleteries à la russe étaient l’exception ; tout prenait un aspect européen, manières et manies, costumes et coutumes.

Tchitchikof, en robe de chambre persane neuve, dont l’étoffe était de la termalame d’or, étendu sur un bon divan, faisait son prix avec un marchand contrebandier étranger, juif d’origine, allemand à en juger par le langage. Devant lui étaient déjà une pièce de la plus belle toile de Flandre et deux boites en carton contenant des savons de France des premières fabriques de Paris, ce même savon qu’autrefois il acquérait sans bourse délier à la douane de Radzivilovka. Dans ce même moment où, fin connaisseur, il achetait tous ces objets indispensables à tout homme civilisé, retentit le roulement d’une voiture qui s’arrêtait et s’ouvrait au pied du perron, après avoir fait trembler au tonnerre de son approche les vitres des fenêtres et les parois peu épaisses de la maison. Un personnage entra ; c’était Son Excellence Alexis Ivanovitch Lénitsyne. « Eh ! je suis heureux, s’écria le trafiquant, de voir arriver Votre Excellence ; je m’en rapporte à sa justice : qu’elle dise si cette toile, si ce savon, si cet objet, vous savez, que monsieur a acheté hier, ne valent pas… » Pendant ce trait d’éloquence du marchand, Tchitchikof se coiffa de sa belle ermolka brodée or et en fausses perles, et put faire l’effet d’un schah de Perse, moins les moustaches en cordes à puits, mais nullement sans dignité et sans majesté.

Son Excellence, sans répondre bien entendu à la cantilène du marchand, dit d’un air préoccupé à Tchitchikof : « Il faut que nous parlions affaires. » L’expression de ses traits, outre la préoccupation, annonçait de l’abattement. L’honorable négociant interlope fut renvoyé sans cérémonie, et ils restèrent seul à seul.

« Savez-vous quel désagrément se prépare ? Il a été découvert un autre testament de la vieille, un testament qu’elle a fait et signé il y a cinq ans. Dans ce fâcheux document, la défunte lègue la moitié de sa succession à un monastère, l’autre moitié est partagée ex æquo entre ses élèves, comme sont désignées les caméristes, et nul autre individu n’est même nommé.

– Mais ce testament-là, se hâta de dire Tchitchikof, est une feuille de chêne. On ne peut dire admis à le faire valoir en justice ; c’est un axiome de droit universellement suivi en matière de testaments, que le postérieur annihile tous les antérieurs.

– Il faudrait, à l’appui de l’axiome, qu’il eût été dit dans le dernier testament que le testament précédent est abrogé et mis au néant.

– Puisque l’annihilation est de droit, le seul fait d’un subséquent implique le néant d’un précédent. Toute allégation contraire est absurde, et le premier testament est de nulle valeur. Je sais bien la volonté dernière de la testatrice, puisque j’étais près d’elle. Qui est-ce qui a signé au premier testament ? Qui figure là comme témoins ?

– C’est un acte en très bonne forme, et enregistré au greffe du tribunal. Les témoins qui ont signé sont Bournûlof, ex-juge au tribunal de conscience, et Khavànof.

– Voilà qui est mauvais, pensa Tchitchikof : Khavànof a la réputation d’un honnête homme ; Bournûlof est un vieux hypocrite qui, tous les jours de grande fête, lit les apôtres dans les églises, c’est mauvais. Bah ! c’est ridicule, dit-il en regardant d’un air calme M. Lénitsyne, et en prenant dans son cœur la résolution de ne reculer devant rien. Je connais l’affaire mieux que personne ; j’ai assisté, moi, aux derniers moments de la défunte. Personne ne m’en fera accroire ; ce que je sais, je le dis ; je le soutiens et suis prêt à le maintenir par serment. »

Ces paroles, prononcées du ton de la plus ferme résolution, calmèrent l’inquiétude de Lénitsyne. Il avait été plein d’anxiété, et déjà il commençait à croire Tchitchikof capable peut-être d’avoir mis du sien, si ce n’est tout, dans ce testament suprême. Il se reprocha à lui-même l’injustice de ce doute. Tchitchikof se déclarait prêt à subir l’épreuve du serment ; le soupçon n’était donc plus permis, Nous ne saurions affirmer que Pàvel Ivanovitch aurait eu le courage de prêter sur le saint Évangile le solennel serment dont il s’agit, mais il eut assez de courage pour dire qu’il le prêterait.

« Soyez tranquille, je vais consulter sur cette affaire certains jurisconsultes habiles. Vous n’avez, quant à vous personnellement, rien à dire ni à faire ; vous êtes de côté. Je puis maintenant vivre dans la ville autant qu’il me plaira ; j’ai à cet égard la parole du général gouverneur[3]. »

Tchitchikof fit aussitôt avancer sa calèche et se rendit chez un avocat consultant, dont il faut que nous fassions la connaissance. C’était un jurisconsulte de très grande expérience. Il s’appelait Vacili Vaciliévitch Oldekrock, mais on l’appelait plus communément Vassvass ou le Chat-Tigre. Il était, comme avocat, depuis quinze ans en interdit et sous la menace d’une décision pénale ; mais on ne parvenait, par aucune mesure, à l’empêcher d’avoir la main dans toutes les affaires graves de la justice locale. On savait que ses exploits auraient dû lui attirer dix fois un exil dans l’Est ; on disait tout haut que l’air ambiant de cet homme ne pouvait être qu’une atmosphère de défiance et d’inquiétude : mais on n’était point parvenu à réunir contre lui un corps de preuves assez solide pour servir de base à un arrêt de condamnation. Il semblait y avoir là quelque prestige inexplicable, et nous serions tenus de considérer cet homme comme sorcier, si aussi bien les aventures dont nous retraçons la très fidèle histoire se rapportaient aux époques de la barbarie.

Ce jurisconsulte fit impression sur Tchitchikof, d’abord par l’excessive froideur de son accueil, puis par le contraste du personnage et de ce qui faisait cadre autour de lui. Il était assis sur un siège en loques, dans une robe de chambre déguenillée et graisseuse, au milieu d’un riche mobilier d’acajou, devant une belle pendule d’art qui était placée sous une cloche de pur cristal, pendant qu’au plafond un lustre resplendissait à travers une fine housse de gaze, et qu’en général, tout ce qu’on apercevait dans l’appartement portait l’irrécusable témoignage de la civilisation européenne.

Tchitchikof, incapable de s’arrêter beaucoup à ces contradictions de l’extérieur d’un homme, entra en matière et exposa l’affaire qui l’amenait, en ayant soin de bien faire ressortir les points où les opposants pouvaient avoir de la prise ; puis il fit entrevoir, dans une séduisante perspective, la reconnaissance qui suivrait les bons conseils et les bons offices.

Le jurisconsulte, qui évidemment était philosophe, parla sagement de l’incertitude de toutes les choses de la terre, et en particulier des volontés et de la vie même des hommes. Sans employer précisément le proverbe pittoresque de la mésange dans la main préférable à la grue planant sous le nuage, il termina de manière à en évoquer adroitement le souvenir dans l’esprit fin et attentif du client.

Il n’y avait pas à balancer, et le client se hâta de mettre une fort gentille mésange dans la main du philosophe, dont aussitôt tout le scepticisme disparut comme par magie. Celui-ci se trouva être l’homme le plus bienveillant, le plus communicatif et le plus aimable ; son entretien, sous le rapport de la facilité et de la grâce du tour, ne le cédait nullement à celui de Tchitchikof lui-même.

« Vous allez vous trouver lancé dans une bien longue et bien difficile affaire, dit l’avocat ; mais permettez-moi de vous faire observer que certainement vous n’avez pas bien examiné le testament, le dernier testament, celui qui doit être le bon ; nul doute que le précédent n’y ait été expressément annulé ; il y a là une ou deux lignes d’écriture, un renvoi, Dieu sait ! que vous n’aurez pas aperçu. Prenez cet acte, l’orignal même, chez vous, et voyez. Il est défendu, sans doute, de jamais laisser sortir du greffe des pièces de cette importance ; mais en priant de la bonne manière certains employés connus pour leur obligeance… de mon côté, je m’intéresserai activement à ce que cette communication ne vous soit pas refusée durement.

– Je comprends, » pensa Tchitchikof, et il dit : « En effet, il ne me souvient pas bien s’il y a, oui ou non, la mention, et même je ne saurais dire… vous savez, dans la confusion ces moments-là… je ne saurais dire si c’est moi qui ai tenu la plume ou si un autre a écrit l’instrument…

– Eh bien, c’est cela ; le mieux est que vous voyiez la pièce, et à loisir… Au reste, ajouta-t-il avec une parfaite bonhomie, soyez, quoi qu’il arrive, toujours ferme, toujours calme et serein, même si les choses prenaient la pire tournure, il n’y a pas d’imbroglio qui ne se débrouille, pas de faute qu’on ne répare, si l’on est calme et ferme. Faites comme moi, je ne cesse jamais d’être calme. On a beau multiplier contre moi les attaques et les accusations, je suis, je reste calme. »

La face du jurisconsulte philosophe était en effet si admirablement tranquille et placide, que Tchitchikof s’en trouva lui-même tout apaisé.

« Sans doute le calme est un point très important, dit Tchitchikof ; mais convenez cependant qu’il y a de telles circonstances, de telles piqûres, de telles positions critiques, que tout ce beau calme saute en l’air comme chassé par un ressort.

– Alors il y a poltronnerie, dit bonnement le philosophe juriste. En tout cas, parlez très peu, efforcez-vous de ne point parler du tout, faites en sorte que toute la procédure se fasse par écrit, pas autrement que par écrit ; du noir sur du blanc, c’est du gris. Et dès que vous reconnaîtrez que l’action marche rapidement, et qu’il n’y a presque plus qu’à formuler et prononcer le jugement, ayez soin, non pas de vous justifier et de vous défendre, car ce n’est plus le temps de plaider son innocence, mais de jeter dans l’affaire une grêle d’incidents, d’insinuations, de demi-mots, de réticences, de petites inventions perfides à grand effet, pour embarrasser, embrouiller, confondre. Vous entendez, il faut brouiller tout ; il faut jeter des pannetées, des bottées de toutes sortes d’histoires connexes ou non, mais paraissant concerner des personnes innomées jusqu’ici ; il faut compliquer, compliquer, compliquer, amasser des nuages, et se reposer. Eh bien ! là-dessus, qu’il arrive de Pétersbourg un employé réviseur, contrôleur, inspecteur, comme ils voudront l’appeler ; que ce fonctionnaire révise donc, qu’il révise, qu’il lise, qu’il analyse, qu’il y voie clair, s’il peut ! »

En achevant cette tirade, il prenait un grand plaisir à regarder la physionomie de Tchitchikof, comme un maître se plaît à regarder la figure de l’écolier à qui il explique une appétissante page de la syntaxe russe.

« Bien, si on est assez heureux pour assembler des circonstances propres à enfermer de toutes parts ses juges dans la plus épaisse obscurité, repartit Tchitchikof qui, de son côté, regardait le philosophe avec la même joie que l’écolier regarde son maître, quand il a compris la page expliquée par ce dernier.

– On saura en assembler et de très compliquées, soyez-en sûr. L’effet d’un fréquent exercice sur un sujet exclusif rend l’esprit ingénieux ; et, d’abord, n’oubliez pas que vous serez aidé ; on compliquera, on brouillera à l’envi de vous. La complication dans les chiffres est avantageuse à une foule de gens, cela amène du monde à un plus grand nombre de gens de greffe. Dans ce monde, il arrivera de toutes parts bien des gens qui ne comprendront pas un mot des choses sur lesquelles on les sommera de s’expliquer ; appelés, accusés ou questionnés en vain, les uns auront à se justifier d’une insinuation inouïe, inconcevable ; les autres à attester qu’ils ne peuvent témoigner de choses dont ils n’ont même aucune idée : mais tout cela devra se faire sur papier timbré, dans les formes et le style voulus… Voilà une moisson pour les bureaux. Je vous répète que l’on peut tellement grossir et brouiller l’écheveau, que le juge le plus zélé s’y usera les yeux, les dents et les ongles, et ajoutera lui-même aux difficultés par son impatience inévitable. Pourquoi suis-je tranquille, moi ? parce que je me suis dit une bonne fois : « Que mes affaires deviennent plus mauvaises, qu’elles deviennent critiques et abominables, c’est bien, je les attends là ; aussitôt je les y fais entrer tous, tous : et le gouverneur, et le vice-gouverneur et le maître de police, et le trésorier ; j’accroche à chacun son mouflon. » Je connais à fond leur histoire, je sais leurs colères, leurs haines, leurs brigues, leurs délations mutuelles, leurs traits d’envie, de bassesse et de perfidie. Quand j’aurai fait sortir de tout cela un épais brouillard, qu’ils s’agitent là-dedans, se heurtent, se culbutent : avant qu’ils aient eu le temps de se reconnaître, il en sera venu d’autres, et que ne sera-t-il pas survenu ? C’est dans l’eau trouble que les écrevisses se font prendre. Là elles n’attaquent pas et ne savent pas comment se défendre. »

Ici encore, le juriste philosophe regarda Tchitchikof de tous ses yeux et de nouveau avec cette même jouissance du maître, expliquant à son élève le passage le plus piquant de la grammaire russe. Car il n’est rien de savoureux, de provoquant comme la science grammaticale en Russie.

« Cet homme est un génie, » pensa Tchitchikof, et il quitta le juriste dans la plus agréable disposition d’esprit.

Tranquillisé, il se jeta indolemment sur les coussins moelleux de la calèche et dit à Séliphane de rabattre le tablier. (En se rendant chez le juriste, il avait fait relever le tablier, et même fermer et boutonner les rideaux de cuir.) Il posa, comme eût fait un colonel de hussards en retraite ou M. le grand maître de police Alexandre Pétrovitch Vichnépokromof en personne ; il avait une jambe croisée sur l’autre, un visage épanoui livré aux regards des passants, et le fin chapeau de soie neuf sur l’oreille. Les marchands, soit ceux du pays, soit ceux du dehors, qui se trouvaient sur le seuil de leurs boutiques, mettaient respectueusement chapeau bas, et Tchitchikof avait, à tous coups la courtoisie de soulever gracieusement le sien en regardant chacun d’eux tour à tour. Plusieurs lui étaient déjà bien connus ; les autres étaient du dehors ; mais, émerveillés des parfaites manières du monsieur, ils lui faisaient politesse à l’exemple de ceux qui le connaissaient, ou simplement pour sa bonne mine.

La foire de Tfouslavle n’était encore nullement finie ; la première partie, la partie chevaline, bovine et agricole, avait seule pris fin ; la partie opulente, mondaine, aristocratique, celle des objets d’art et de haut prix pour les civilisés, les européanisés, ne faisait que commencer. Les forains qui étaient arrivés sur roues ne pensaient point à s’en aller autrement que sur patins, et comptaient déjà sur des neiges abondantes.

Un marchand de drap à physionomie ouverte, en surtout allemand de coupe moscovienne, une main occupée à tenir son chapeau à longue distance de la hanche de gauche, l’autre main posée par trois doigts sur un menton rasé de frais, dit à Tchitchikof dont la calèche se ralentissait, et cela avec toute l’expression du regard et de ton qui dénote un Européen raffiné tel qu’on l’entend et on le pratique au bazar de Moscou : « Faites-moi la grâce, faites-nous l’honneur ! »

Tchitchikof entra dans le magasin du drapier en lui disant : « Voyons, mon cher, faites-nous voir un peu votre drap. »

Le gracieux marchand leva lestement la trappe horizontale de son comptoir, passa, rabattit la trappe, et la tête découverte, le dos tourné à ses marchandises, la face au noble chaland, fit son second salut d’usage à Tchitchikof. Puis il se couvrit, et se courbant en avant, appuyé de ses deux mains sur le bord intérieur de l’établi, il engagea le dialogue :

« Quel drap vous faut-il ? Préférez-vous les draps de fabrique nationale ou les draps anglais ?

– Il me faut, répondit Tchitchikof, les draps de fabrication nationale, mais de ceux que vous donnez pour anglais.

– Dans quelles couleurs, s’il vous plaît ? dit le marchand en se balançant ondulatoirement sur ses deux mains, qu’il continuait de tenir appuyées sur le comptoir.

– Olive ou vert bouteille, ou mieux teinte groseille à maquereau.

– J’ai votre affaire et dans les meilleures qualités ; vous ne trouveriez pas mieux dans les capitales du monde civilisé. Ivan ! ici le drap de là-haut n°34… bien ! jette ici… Voilà, monsieur, voilà, monsieur, voilà un drap ! »

Et, ayant déployé une belle longueur d’étoffe par le côté où il était le plus avantageux de le montrer, et en faisant jouer le reflet sous un jour pris de biais, il le porta tout à fait sous le nez de la pratique, si bien que Tchitchikof put non seulement le bien voir, mais aussi le sentir et le flairer.

« Beau drap, c’est vrai, mais ce n’est pas cela, dit le chaland. J’ai, voyez-vous, servi dans les douanes, moi ; ainsi ne me présentez-vous donc que les premières qualités, et, quant à la couleur, que le drap ait un reflet roussâtre, qui tienne plus de la gadelle mûre que du vert bouteille.

– J’y suis maintenant : vous voulez la couleur qui devient à la mode. J’en ai là une partie qui est excellente. Je vous préviens que c’est cher, mais c’est tout ce qu’il y a de beau. »

L’européen grimpa à l’échelle, une pièce tomba sur le comptoir. Il la déroula et la déploya avec l’agilité des anciens temps, oubliant un moment qu’il appartenait à la nouvelle génération ; il s’élança hors de son comptoir pour la rapprocher du grand jour ; il la montra en clignant comme s’il était ébloui de quelque miroitement merveilleux, et il dit en appuyant gravement sur chaque mot : « C’est là, monsieur, une teinte unique en beauté et qui se nomme, dans le commerce, Navarin flamme et fumée ; c’est le drap des connaisseurs. »

Le drap plut. Tchitchikof se fit rabattre un dixième du prix demandé, quoique le marchand eût affirmé que c’était prix fixe chez lui. Le drap fut mesuré, coupé, plié, enveloppé d’un fort papier, ficelé, la ficelle artistement nouée en anneau, et le paquet déposé dans la calèche, le tout gaillardement en trois tours de main, à la russe.

Une voix se fit entendre qui demandait du drap noir. Tchitchikof regarda : « Ah ! diantre, c’est Khlobouëf ! » se dit-il en lui-même ; et il se détourna pour ne le pas voir, jugeant que ce serait manquer de prudence que de s’entretenir avec lui, ne voulant lui donner aucune explication sur la succession de sa tante, et ne pouvant, s’il se prêtait à la causerie, éviter ce sujet agaçant. Mais Khlobouëf l’avait aperçu :

« Qu’est-ce donc, Pàvel Ivanovitch ? vous vous détournez de moi exprès ! Je ne puis vous trouver nulle part… et, pourtant, l’affaire est d’une nature à exiger que nous en parlions sérieusement.

– Mon cher monsieur, répondit Tchitchikof en lui pressant les deux mains, soyez sûr que moi-même je désire beaucoup de m’entretenir avec vous ; mais où prendre le temps pour cela ? » Il pensait : « Si le diable pouvait donc me débarrasser de cet importun ! »

Et tout à coup il vit entrer Mouràzof, homme très riche et très considéré : « Ah ! bénédiction ! s’écria Tchitchikof rompant les chiens, c’est l’honorable Athanase Vaciliévitch ; voilà une agréable rencontre ! »

Vichnépokromof, qui venait d’entrer à son tour dans la boutique, s’écria : « Eh ! ce cher Athanase Vaciliévitch ! » Le drapier, qui, comme nous l’avons vu, aimait à se donner les airs les plus civilisés, se découvrant, portant son chapeau à la plus grande distance qui pût séparer sa main de sa tête, qu’en même temps il inclinait en avant avec tout le haut du corps, se hâta de dire bien distinctement : « Nos plus humbles respects au très honoré Athanase Vaciliévitch ! »

Et en ce moment sur tous les visages à la fois s’imprima profondément ce sentiment fétichiste de la bassesse servile, dégradante et bête, que la société court exposer sans pudeur aux yeux des millionnaires.

Le vénérable vieillard, qui savait quelle qualité l’on révérait le plus en lui, répondit à tous par un salut général et alla droit à Khlobouëf. « Pardon, lui dit-il, je vous ai vu de loin entrer ici, et j’ai pris la liberté de venir vous trouver. Si vous avez une petite heure de loisir et occasion peutêtre de passer par chez moi, faites-moi l’honneur d’entrer ; j’ai besoin de causer un peu avec vous.

– Volontiers, lui répondit Khlobouëf.

– Quel beau temps nous avons aujourd’hui, Athanase Vaciliévitch dit Tchitchikof au riche vieillard.

– N’est-ce pas, Athanase Vaciliévitch, que c’est une journée superbe ? se hâta de dire Vichnépokromof.

– Oui, grâce à Dieu, fort belle ; mais j’y voudrais un peu de pluie pour les champs.

– Ce serait bien à désirer pour les blés, et ce serait bien aussi pour la chasse, dit Vichnépokromof.

– Oui, oui, la pluie ferait beaucoup de bien, dit Tchitchikof, à qui la pluie importait infiniment peu ; il en faut pour les blés. » Il appuya sur ces derniers mots pour être agréable à l’homme aux millions, en ramenant la juste mesure que celui-ci avait mise dans son opinion.

Mouràzof salua et sortit. À peine il fut sorti qu’on se mit à parler, non de ses vertus, mais de sa grande fortune. Tchitchikof dit :

« Je vous avoue, messieurs, que la tête me tourne, quand je songe que ce brave homme-là possède dix beaux millions… dix millions, qui le croirait ? il a dix millions !

– Eh bien, moi je dis que c’est là une chose exorbitante, monstrueuse, s’écria Vichnépokromof. Les capitaux ne doivent pas être accumulés ainsi. On écrit sur ce sujet-là, aujourd’hui, d’excellents livres en Europe : tu as de l’argent, beaucoup d’argent, eh bien, fais-nous-en part ; régale-nous, donne des bals, étale chez toi, et partout autour de toi, un luxe bienfaisant qui procure du pain aux ouvriers et artisans.

– C’est ce que je ne puis m’expliquer, dit Tchitchikof ; posséder dix millions et vivre comme un simple paysan ! Que ne peut-on faire avec dix millions ! songez donc ! Savez-vous qu’avec cette fortune on peut monter sa maison de manière à n’avoir, du soir au matin, pour unique société, que des généraux et des princes ?

– C’est vrai, dit le drapier, qu’avec son caractère honorable, Athanase Vaciliévitch a l’esprit passablement borné. Parmi nous autres, un marchand fait fortune ; il se fait bourgeois notable et, de ce moment, il n’est plus, en quelque sorte, simple marchand, il est commerçant ; il est, comme on dit, négociant. Si j’en suis venu là, je dois avoir ma loge au théâtre ; je ne donnerai pas ma fille à un simple colonel ; non pas je ne la donnerai qu’à un général. Un colonel ! qu’est-ce que c’est pour moi alors qu’un colonel ? et, quant à mon dîner, je le commande chez le confiseur ; je n’irai pas, certainement, me contenter du dîner d’une cuisinière !

– Avec dix millions de roubles argent, dit Vichnépokromof, on peut… ah ! donnez-moi dix millions, et vous verrez ce que je ferai.

– Allons donc, dit Tchitchikof, avec dix, avec vingt millions, tu ne feras que de la camelote. Avec dix millions, c’est moi, c’est moi qui ferais de belles choses ! »

Khlobouëf, pendant tous ces propos, pensait : « Après tant de terribles épreuves, si moi j’avais dix millions… L’expérience fait connaître le prix de chaque kopeïka ; je m’arrangerais aujourd’hui tout autrement. » Puis, un moment après, sa réflexion passant au doute, il pensa : « Est-il bien sûr, en effet, que je serais aujourd’hui plus sage ?… » Sur quoi il fit de la main la plus grand signe national du renoncement, et sa pensée conclut ainsi : « Au diable les millions ! je crois fermement que je jetterais l’argent par les fenêtres comme par le passé. »

Et il sortit du magasin tout agité par le désir de savoir vite ce que pouvait avoir à lui dire Mouràzof.

« Vous voyez, je vous attendais, Sémeon Sémeonovitch, dit Mouràzof en voyant entrer chez lui Khlobouëf. Allons chez moi. »

Et il emmena Khlobouëf dans sa chambre, qui était bien moins élégante que n’importe laquelle de celles de MM. les scribes à sept cents roubles d’appointements annuels.

« Vos affaires, Sémeon Sémeonovitch, ont bien dû, je suppose, se relever un peu ; faites-moi confidence de ce qu’il en est. Il vous est du moins revenu quelques bribes, n’est ce pas, de la succession de votre tante ?

– Comment vous expliquer cela, Athanase Vaciliévitch ? Je ne puis guère dire que l’état de mes affaires soit meilleur. Il m’est échu en partage cinquante âmes, plus trente mille roubles dont j’ai disposé immédiatement pour payer une part de mes dettes, et, à l’heure qu’il est, je me retrouve de nouveau vis-à-vis de rien. C’est dur de retomber toujours dans cet affreux dénuement ; mais croiriez-vous que ce qui me tracasse le plus, c’est le fait que ce testament est de tout point très suspect, pour ne pas dire pis ? Autour du lit de mort de ma défunte, il s’est passé bien des choses mystérieuses, tranchons le mot, bien des infamies. Tenez, je vais vous citer en peu de mots un trait propre à mettre sur la voie de cette intrigue, et vous serez étonné de voir de quoi les hommes sont parfois capables. Ce Tchitchikof…

– Permettez, Sémeon Sémeonovitch ; avant de parler de ce M. Tchitchikof, permettez que nous parlions de vous en particulier. Dites-moi quelle est la somme qui, d’après vos calculs, suffirait pleinement pour vous tirer de la passe fâcheuse où vous êtes.

– L’état de mes affaires est très mauvais, dit Khlobouëf. Eh bien ! pour en sortir, pour acquitter toutes mes dettes et avoir encore la possibilité de vivre très mesquinement, mais pourtant de vivoter honnêtement avec les miens, il me faudrait cent mille roubles, je dis au moins.

– Si vous aviez cette somme à votre disposition, quel genre de vie alors mèneriez-vous ?

– Je louerais un logement habitable et je ne m’occuperais plus que de l’éducation de mes enfants. Je ne pense plus à moi, ma carrière n’était qu’une impasse ; j’en ai atteint le fond et j’y reste ; je ne suis propre aujourd’hui à aucune espèce de service public.

– Vous faites choix de la vie oisive ; songez que c’est dans l’oisiveté que viennent en foule des fantaisies auxquelles l’homme occupé d’une tâche prolongée ne pourrait jamais s’arrêter un instant.

– Je ne peux plus travailler, je ne suis plus bon à rien, je me suis affaissé sur moi-même, j’ai le foie attaqué.

– Mais comment donc vivre sans place, sans emploi, sans travail ? Regardez toute créature douée de vie, chacune a une destination, un devoir, une utilité ; il n’est pas un caillou qui ne fasse son office, et on verrait l’homme, le plus largement doué des créatures, rester sur la terre, sans office ! cela n’est pas admissible.

– Je vous l’ai dit, je ne serai pas entièrement désœuvré, puisque je serai tout occupé de l’éducation de mes enfants.

– Eh ! Sémeon Sémeonovitch, l’éducation à donner aux enfants est la tâche la plus sainte, la plus délicate et la plus difficile du monde, Avant que de songer à élever les autres, il faut d’abord, soi-même, avoir été élevé. Un père n’a qu’un moyen d’instruire et d’édifier ses enfants : ce moyen, c’est l’exemple de sa vie ; la main sur la conscience, dites-moi si votre vie est d’un bon exemple pour vos enfants. Elle leur enseignerait l’oisiveté, la bouteille et les cartes. Non, Sémeon Sémeonovitch, vos enfants, vous me les confiez, je vous les prends pour que vous ne puissiez pas nous les gâter. Songez-y bien : c’est l’oisiveté qui vous a perdu ; il faut, de ce moment, la fuir ; il faut que vous soyez enchaîné et rivé à une barque, je veux dire à une tâche, à une entreprise qui exige des déplacements continuels, et beaucoup, beaucoup de mouvement dans un but utile et honnête.

– J’ai essayé du service ; il m’était impossible alors : comment me serait-il possible aujourd’hui ? Comment irais-je, à quarante-cinq ans, m’atteler côte à côte, derrière un bureau, avec quelque jeune scribe surnuméraire ? J’ai horreur de la simonie et de la concussion ; je ne ferai là que nuire aux employés ; ils ne me souffriront pas ; ils font caste entre eux, et qui n’est pas de la caste en est l’ennemi. J’ai passé en revue tous les petits emplois, je ne vaux rien pour aucun, à moins que, dormant fort peu, je ne sois pris comme surveillant de nuit dans un hôpital.

– Vous, surveillant dans un hôpital ? Comme inspecteur, vous voulez dire ; mais comment solliciteriez-vous cela ? Ceux qui ont beaucoup travaillé dans leur jeunesse répondent à ceux qui se sont beaucoup amusés, comme la fourmi à la cigale : « Allez danser maintenant. » Et même pour obtenir un lit à l’hospice, il faut travailler, se donner quelque peine ; là, on ne joue pas au whist. Sémeon Sémeonovitch, vous vous trompez et vous trompez votre famille. »

En parlant ainsi, Mouràzof regardait fixement Khlobouëf, qui ne pouvait trouver un seul mot à répondre. « Écoutez, Sémeon Sémeonovitch, reprit-il, le cœur tout pénétré d’un tendre sentiment de charité, vous fréquentez plus que jamais l’église, vous priez, et priez avec ferveur ; je sais que vous assistez aux matines, aux litanies, aux vêpres ; vous prétendez que vous ne pouvez pas vous arracher du lit le matin, et dès les quatre heures, avant que personne soit éveillé, vous êtes à l’église.

– Ah ! c’est bien différent, Athanase Vaciliévitch ; je fais cela, non pour un homme, mais pour celui qui nous a ordonné d’être de ce monde : je crois qu’il est miséricordieux pour moi ; que, tout abject et méprisable que je suis, il peut me pardonner et me recevoir en sa grâce, tandis que les hommes me repousseront du pied, tandis que le meilleur de mes amis me trahira et prétendra m’avoir vendu par un motif honorable. »

Un sentiment d’amertume qu’il ne put comprimer se réfléchit dans les traits de Khlobouëf. Mouràzof garda un moment le silence comme pour lui laisser le temps de se calmer, puis il lui dit :

« Pourquoi ne prendriez-vous pas, dans le même esprit, un travail soutenu ? Pourquoi ne vous emploieriez-vous pas, de corps et d’âme, non pour complaire à l’homme social, à ce qu’on appelle le monde, mais pour le service de Dieu ? Servez celui qui est bon et miséricordieux et ne se dément point. À ses yeux le travail est chose sainte à l’égal de la prière. Embrassez une tâche quelconque, embrassez-la à son intention tout spécialement. Vous allez faire votre provision de bois pour l’hiver ; eh bien ! toisez-le vous-même, sciez-le, fendez-le, empilez-le, détruisez les piles, transportez tout ce bois dans une autre partie de la cour, sauf à le rapporter et à le retoiser ensuite où il était auparavant… travail bien oiseux, bien inutile, n’est-ce pas ? Et pourtant songez que, pendant que vous en serez occupé, il ne vous restera pas de loisir pour le mal, pour jouer aux cartes, pour vous livrer aux excès de table avec des gloutons et pour demeurer ensuite des jours entiers dans l’abattement, dans une prostration morale malsaine à tous égards. Un travail long et pénible, quelle qu’en soit la nature, est salutaire, surtout si on l’exécute à l’intention de celui qui, en nous créant, nous a voués au labeur[4]. Écoutez, Sémeon Sémeonovitch, connaissez-vous Ivan Potapytch !

– Oui, je le connais et j’ai pour lui beaucoup d’estime.

– Et ses précédents, les connaissez-vous ?

– Non, ou du moins très peu.

– Je vais, vous conter cela en quelques mots : Ivan Potapytch a été millionnaire. En ce temps-là, il mariait ses filles à des gens plus ou moins titrés, et vivait comme un tsar. Mais, étant tombé en faillite, il se fit courtaud de boutique. C’est bien dur, quand on a eu des coffres et des dressoirs remplis de vaisselle plate, d’aller manger à la gamelle chez autrui ; il semblait bien alors que sa fortune ne s’en relèverait jamais. Aujourd’hui Ivan Potapytch pourrait se faire servir la soupe dans des soupières et des assiettes d’argent massif, mais il ne le veut pas. Il n’aurait qu’à le vouloir pour ramener chez lui la vaisselle plate et les convives d’autrefois, mais il dit : « Non, Athanase Vaciliévitch, aujourd’hui je ne m’occupe plus d’une grossière satisfaction personnelle, mais je travaille pour moi, pour vous et pour le salut de mon âme, car Dieu l’a ordonné ainsi le jour où il m’a frappé. Je me garderai bien désormais de rien faire qui soit de ma volonté propre ; je vous écoute parce que c’est là obéir à Dieu, car Dieu ne parle plus aujourd’hui que par la bouche des plus honnêtes gens. Vous avez plus d’esprit que moi, et je vous obéis ; la responsabilité, tant que j’obéirai fidèlement, pèsera sur vous, pas sur moi. » Voilà ce que dit Ivan Potapytch ; en réalité, du reste, Potapytch a dix fois plus d’esprit que moi.

– Athanase Vaciliévitch, je suis tout prêt moi aussi à vous obéir, à vous donner plein pouvoir sur moi, à vous servir comme domestique, si vous voulez ; je me mets résolument à votre pleine discrétion. Mais ne me donnez pas une tâche au-dessus de mes forces ; je ne suis malheureusement pas un Potapytch, et je vous assure que je ne suis propre à rien de bon.

– Moi, je ne vous impose rien, Sémeon Sémeonovitch ; mais, comme vous dites vous-même que vous voudriez être bon à quelque chose, je vais vous signaler une œuvre, une œuvre qui serait méritoire. Il y a, en un lieu parfaitement choisi, une église qui se bâtit au seul moyen des dons volontaires des fidèles. Les travaux vont s’arrêter ; la caisse est vide ; il faut qu’il soit fait une tournée dans le pays. Couvrez-vous d’une simple sibirka ; vous êtes maintenant un gentilhomme ruiné, donc un homme tout ordinaire, un mendiant, je vous le dis sans cérémonie, réduit à la mendicité ; entrez courageusement dans votre état, mendiez ; partez dans une grossière télejka et courez, le livre de souscription à la main, de ville en ville, de village en village, faire la collecte. Vous allez d’abord prendre la bénédiction de l’archiéreï (archiprêtre) et le livre plombé préparé pour cet usage, et Dieu soit avec vous ! »

Sémeon Sémeonovitch fut tout éperdu à la pensée de ce devoir si extraordinaire pour un homme tel que lui, issu de noble et vieille maison, d’aller, un livre de souscription à la main, mendier pour l’église. Valétudinaire et peu accoutumé aux grandes fatigues, soutiendrait-il le cahotement d’un chariot de paysan ? Mais ici il s’agissait de faire une œuvre agréable à Dieu. Évidemment, il avait été proposé et accepté pour accomplir cette œuvre, et il ne voyait pas quelles bonnes raisons il pourrait alléguer pour décliner la rude tâche qui lui était imposée.

« Avez-vous réfléchi ? lui dit Mouràzof. Ici il s’agit de deux services à rendre par le même moyen : l’un avant tout à Dieu et à sa sainte Église, l’autre, à moi.

– Comment à vous ? en quoi ?

– Voici en quoi. Comme vous visiterez plusieurs localités que jusqu’à ce jour je ne connais pas, vous y apprendrez tout naturellement comment vivent les paysans, où il y a le plus de ressources et d’aisance, où il y en a le moins, ce qui manque aux uns et aux autres et en quelle situation se trouvent en général les habitants de certains districts où je ne suis jamais allé. Vous pénétrerez dans des lieux où fourmillent les sectaires, vous y verrez des vagabonds d’une dangereuse espèce jeter parmi eux des ferments de discorde, et tâcher de les soulever contre l’administration et contre tous ceux qui exercent le pouvoir. Vous avez une grande pénétration d’esprit, vous devinerez tout, vous reconnaîtrez et ceux qui se laissent entraîner et ceux qui sont turbulents par eux-mêmes, et, à votre retour, vous me raconterez tout cela. À tout événement, moi je vais vous remettre une petite somme d’argent dont vous disposerez en faveur des pauvres gens dignes d’intérêt et qui souffrent soit d’une erreur de la justice, soit de quelque oppression, soit d’une accumulation de misères. Il sera très bon qu’en outre vous vous employiez à leur faire entendre de bonnes paroles ; vous leur expliquerez de votre mieux que Dieu exige qu’au lieu de se lamenter et de murmurer, ils lui fassent hommage de leurs souffrances et l’en remercient comme d’autant de grâces particulières. Vous leur direz que, quand l’homme résiste à l’autorité et se met en révolte ouverte, son malheur est une détestable et criminelle excuse, puisque nos douleurs et nos épreuves viennent toutes de Dieu. Réconciliez-les entre eux, et avec leurs ennemis, et avec leur position ; en un mot, versez sur l’envie, sur les haines et les colères, tous les baumes et la charité.

– Athanase Vaciliévitch, dit Khlobouëf, la commission que vous me donnez là est une mission apostolique ; mais souvenez-vous de ce que je suis et de ce que je vaux. Une si sainte tâche est le fait de l’homme qui a mené une sainte vie, d’un homme qui soit plus habitué que moi à tout pardonner au prochain.

– Je ne dis pas que vous exécutiez tout cela point pour point, oh ! non ; mais vous en ferez ce que vous pourrez. Un résultat important sera du moins acquis : c’est qu’à votre retour vous aurez vu et jugé ces localités-là, et vous serez à même de dire dans quelle situation se trouve réellement cette partie du pays. Il n’est aucun employé, commis, fonctionnaire ou prêtre, qui puisse rendre le même service, parce que le paysan ne s’ouvrirait point à eux. Mais vous, qui n’êtes autre qu’un homme chargé de la commission d’aller quêter pour l’Église, vous allez sans obstacle droit à chacun, au paysan, au bourgeois, au marchand, et comme, par oisiveté, on vous questionne, vous avez droit et occasion de questionner, d’autant plus que votre motif est pour leur avantage. C’est un noviciat indispensable, et, tenez, je vous dirai entre nous que le général gouverneur a besoin justement en ce moment d’honnêtes gens tels que vous. Faites ce qu’on attend de vous, et, à votre retour, je vous suis garant que vous aurez une honorable position où vous ne pourrez plus dire que votre vie n’est plus bonne à rien.

– Vous me voyez troublé et confus au dernier point, Athanase Vaciliévitch ; j’ai une peine infinie même à croire que vous m’ayez en effet dit et exposé tout ce que je viens d’entendre. Pour cette mission à laquelle et l’Église et une haute autorité administrative prennent intérêt avec vous, convenez qu’il faut du moins un homme robuste, actif, infatigable… Et puis, continent me résoudrais-je à laisser dans l’abandon ma femme et mes enfants ?

– Ne vous inquiétez ni de vos enfants ni de votre femme, je me charge d’eux ; ils ne manqueront de rien. Ils auront des leçons de science, et votre femme une existence aisée, exempte de toute agitation ; à votre retour, ni eux ni d’autres ne rougiront de vous, et vous n’aurez à rougir devant personne ; tous n’auront qu’à approuver et à louer. Au lieu d’aller tendre la main aux passants pour votre pain quotidien, comme vous seriez forcé de le faire bientôt, vous allez mendier pour l’Église de Dieu. Ne craignez pas les cahotements du chariot ; ils ne vous incommoderont que les premiers jours ; le corps s’y fait, et on ne s’en porte que mieux. Voici une bourse assez bien garnie ; disposez-en comme je vous ai dit ; seulement, tâchez que ce ne soit pas pour nourrir le vice, mais pour sauver du désespoir l’innocence et la vertu malheureuses.

– La pensée est belle et grande ; fasse le ciel que je l’accomplisse, du moins en partie ! Ordonnez de moi. »

Dans la voix et dans les traits de Khlobouëf, il y avait un changement de physionomie remarquable ; on y sentait courage et bon espoir[5].

« Maintenant, dit Mouràzof, rien n’empêche plus que nous causions des petite affaires, puisque la grande est réglée. Eh bien, ce M. Tchitchikof, quel genre d’exploit… ?

– Je vais vous raconter sur Tchitchikof des choses vraiment inouïes. Son audace semble n’avoir pas de bornes, savez-vous, Athanase Vaciliévitch, que le testament qu’on a récemment ouvert est tout bonnement un faux ? On vient de découvrir et de produire en justice un vrai testament en bonne forme, où toute la succession de la défunte est dévolue, une moitié à un couvent, l’autre en deux parts égales aux deux demoiselles qu’elle a élevées près d’elle.

–Que m’apprenez-vous là ? mais alors qui donc a fabriqué le faux testament ?

– À tort ou à raison, le bruit public attribue ce travail à Tchitchikof ; on dit qu’il y avait plusieurs heures que la défunte avait rendu l’âme quand le prétendu testament a été signé ; on dit qu’une femme a été habillée comme s’habillait la défunte, et que c’est à cette femme qu’on a donné lecture des articles, et qu’elle les approuvait d’un signe de tête et du mot bien, après quoi on a fait semblant de la soutenir pour qu’elle signât, et elle a signé ; on dit que c’est une nommée Marie Éréméievna, et qu’il a été fait une si jolie part à cette misérable, qu’il lui arrive de tous côtés, non seulement des lettres, mais des prétendus qui accourent se présenter de leur personne ; on cite deux employés qui se font pour cela une guerre à mort. Voilà d’étranges histoires, n’est-ce pas, Athanase Vaciliévitch ?

– Il ne m’était jusqu’à ce moment rien revenu de tout cela. Y a-t-il eu crime, ou n’est-ce qu’un grand scandale ? La justice informera ; mais, j’en conviens, Tchitchikof m’est quelque peu suspect.

– Le tribunal est depuis trois jours assailli d’une grêle de protestations contre le testament, et j’ai moi-même lancé la mienne hier, voulant du moins rappeler à la magistrature qu’il existe ici même un héritier direct qui est le plus proche parent de la défunte. »

Après avoir dit ces mots, Khlobouëf sortit ; en s’éloignant il pensait : « Mouràzof est un homme aussi intelligent que bon ; s’il me donne une mission qui me sépare de toutes ces intrigues et les scandales d’ici, il ne le fait pas sans avoir bien réfléchi.

Mouràzof resté seul répétait, se parlant à lui-même : « Oui, Tchitchikof est un homme d’un caractère singulièrement équivoque ; il a un but que j’ignore, et je le crois peu scrupuleux sur les moyens d’y arriver ; avec cet esprit de persévérance et cette force de volonté, que n’est-il dans la bonne voie ! »

Notes[modifier]

  1. Ébéniste et carrossier fameux.
  2. Ou Nijnii-Novgorod, sur le Volga, où se tient la plus grande foire de la Russie orientale. Voir le Bulletin du Nord, revue que publiait feu Lecointe de Laveau à Moscou, il y a trente ans (année 1828)
  3. Ce personnage déjà mis en scène devant jouer le rôle principal ici et dans le chant suivant, expliquons ce titre de général gouverneur, Ghénérâl Goubernator. Telle est la dénomination adoptée au collège des affaires étrangères qui est le régulateur des titres officiels dans l’empire pour les langues du dehors. Traduire par gouverneur général, ce serait ne se pas conformer aux termes reçus et consacrés. Le général gouverneur est la plus haute personnification du pouvoir dans les provinces; c’est toujours et forcément un militaire, et de grade au moins de général. La compétence supérieure de quelques-uns, surtout dans les pays conquis, s’étend à plusieurs gouvernements à la fois, par exemple aux trois provinces allemandes : Courlande, Livonie, Esthonie, à toute la Transcaucasie, et elle a existé longtemps pour la Sibérie entière, réunie sous la même direction.
  4. Dans les manuscrits qu’avait en main M. Trouchkovsky, et sur lesquels a été faite l’édition de Moscou de 1856, la seule existante, toute cette partie est fort abrégée, et à peine indiquée. Le caractère et les sentiments de Mouràzof, ainsi que son intervention dans tout ce qui va suivre, nous ont paru mériter quelques développements.
  5. M. Trouchkovsky, dans les manuscrits qu’il a eus à sa disposition en 1854 et 1855, a trouvé deux versions différentes de ce que l’on vient de lire dans ces deux dernières pages, et il les donne l’une après l’autre, ce qui généralement a paru assez oiseux au lecteur, qui ne peut guère manquer d’y voir une répétition sans intérêt. Notre version, qui ne s’éloigne point de celles de M. Trouchkovsky, a l’avantage d’être plus complète et toute d’une pièce, et nous avons dû songer à l’agrément du lecteur, qui cherche dans les Âmes mortes un roman et non des scholies.