Les Éblouissements/Poème de l’azur

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 59-60).

PŒME DE L’AZUR


Le jour d’été suffoque, étouffe, perd haleine
Sous l’implacable ciel de blanche porcelaine.
Tout brûle, consumé d’un voile de safran,
Et rêve à quelque acide, invisible torrent…
Les souffles, les élans, les chants, les rumeurs cessent.
Entre les arbres, dont les verts sommets le pressent,
Le ciel est blanc ainsi qu’une rue à Tunis.
Le parfum des œillets, du benjoin et des lis
Fait autour des jardins de flottantes tonnelles.
Le jour luit comme un char que traînent cent mille ailes !
La douce, palpitante et plaintive chaleur
À soif comme un sillon, comme un gosier de fleur,
Comme un enfant qui court dans un jardin d’Espagne.
Ô sécheresse ardente enflammant la campagne
L’air est vide, la vie est retirée au loin
Dans la fraîcheur des bois, de la vigne, du foin,
Prés de la source où l’air s’ébat et semble humide.
– Mais, moi, ô Sécheresse, ô ma jaune Numide,

Ô tireuse de l’arc, guerrière de l’été,
Je veux toucher ta joue et ton cœur dilaté,
Ta blancheur qui ressemble au beau temple d’Egine,
Qui ressemble au vol blanc des cigognes de Chine,
Aux Bouddhas assoupis dont les mains sont en or,
A l’immense chaleur des places de Louqsor,
Aux mers de Marmara lumineuses et chaudes,
Aux marchés de Turquie où tant de fièvre rôde,
Où le besoin de boire est un si dur désir
Qu’une pastèque fait sangloter de plaisir !
A Téhéran qui gonfle et balance ses dômes,
A Mossoul qui se meurt sous des baisers d’aromes,
Où l’on voudrait, frappant un azur submergeant,
Lever contre le ciel des boucliers d’argent !
– Mais qu’importe, chaleur, ta force âpre et cruelle,
C’est toi la vie ardente, avide, sensuelle !
C’est toi qui rends soudain sulfureux et strident
Le doux bord alangui des routes d’Occident ;
C’est toi qui viens briller sur les stores de toile
Comme une matinale et souveraine étoile,
Toi qui fais éclater comme un fruit de Blidah
Les timides volets des blanches vérandas,
Qui fais qu’un mol étang où quelque barque chôme
Devient plus langoureux que les rives de Côme,
Et que le cœur, enfin, lumineux, écarté,
S’enivre de loisirs, de mort, de volupté,
D’âcres langueurs, de feu, de secrets, de phosphore
Comme un blanc cimetière ouvert près du Bosphore…