Les Écrivains/Une page d’histoire

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E. Flammarion (première sériepp. 193-202).

Tous ceux qui « écrivent dans les journaux » et ailleurs, commettent journellement des erreurs. J’en ai commis, ainsi que tout le monde, le diable sait combien. Il ne m’en coûte pas de l’avouer, bien que mon cas s’aggrave d’un fait assez ridicule : que j’étais toujours de bonne foi. Parmi ces erreurs, il en est qui furent déplorables et qui me laissent encore des regrets ; il en est d’autres dont le jovial souvenir m’est particulièrement plaisant à rappeler, et que je serais au désespoir de n’avoir pas commises. L’erreur écrite a ceci de tout à fait ironique et noble que c’est par elle, plus tard, que de très érudites personnes et des commentateurs de tout repos fixent durablement l’histoire. De penser que les traditions historiques et autres ne sont qu’une suite interminable d’immenses blagues ou d’immenses duperies, cela a je ne sais quoi de vraiment consolateur pour le poète qui, loin des archives menteuses et des paperasses illusoires, suit le vagabond caprice de son rêve.

Or il m’arrive une aventure dont je puis bien tirer quelque vanité et quelque amusement. Moi aussi j’ai, par une erreur tellement énorme qu’elle va jusqu’au grossissement de la « bourde », contribué à solidement établir un point d’histoire littéraire assez curieux et à fixer définitivement la biographie d’un homme célèbre, qui ne saurait réclamer, puisqu’il est mort. L’erreur dont je parle, et que je suis désormais impuissant à redresser, moi seul progéniteur, pourtant, est devenue, par une loi naturelle de sélection, et beaucoup plus tôt que je l’eusse imaginé, un document certain, authentique, irrécusable. Depuis le 7 décembre, elle a reçu une consécration officielle et solennelle qui la classe parmi les faits indiscutables. Elle a maintenant une valeur historique : elle est entrée dans la postérité ; les protestations ultérieures, les rectifications motivées, si précises soient-elles, n’y feront rien.

Aujourd’hui, il est acquis à la critique contemporaine et à la psychologie future que M. Caro — car c’est de M. Caro qu’il s’agit — fut un homme champêtre, qu’il habita une chaumière et porta des sabots. Quoi qu’on dise et fasse, les Brunetière de l’avenir seront obligés de s’en référer à cet état d’âme très inopiné et d’en déduire les conclusions morales qu’il comporte, quand ils voudront évoquer la figure du professeur galant qui charma les belles femmes en mal de philosophie amoureuse, figure qui n’apparaissait jadis que sur des fonds d’opulentes peluches et de spiritualistes épaules, dans les salons les plus notoires de Paris.

Je vois très bien un bachelier du vingtième siècle répondant à un examinateur qui lui posera cette question : « Que savez-vous de Caro ? » . Le bachelier dira : « Caro (Marie-Elme), né à Poitiers, paysan français. Il était coiffé d’une casquette en peau de lapin, cultivait des betteraves, et braconnait les anguilles dans la rivière d’Eure. »

Les lecteurs du Figaro se souviennent peut-être d’un article que je publiai ici même, il y a juste un an, et qui était intitulé « La Maison du philosophe » . J’insinue ce timide « peut-être » car l’article était, paraît-il fort attendrissant. Je l’appris plus tard d’une vieille dame très sensible, qui en avait été très émue. Mais qu’on me permette de commencer par le commencement et de raconter l’histoire en ses touchants détails.

Un jour, je me promenais aux Damps, village pittoresquement situé à l’embouchure de l’Eure. Un homme important du pays m’accompagnait. Comme nous passions sur la berge, devant une petite maison enfoncée dans de la verdure, l’homme important s’arrêta, contempla la maison d’un regard mélancolique et qui me sembla plein de regrets. Puis, poussant un soupir, il me dit :

— Tenez, c’est là qu’habitait M. Caro.

D’abord, je fus assez intrigué. Et, à mon tour je regardai la maison. Elle était vénérable et charmante, cette rustique demeure, avec son petit jardin, ses vieilles fenêtres, son vieux pignon angulaire, ses vieux murs tapissés de lierre et de plantes grimpeuses. Elle avait un si bon air de paix intérieure, de joie familiale, il y avait autour d’elle tant de silence, tant de solitude douce, elle exprimait, sous ses très anciennes pierres, une vie si naïve, si édénique, que mon âme, soudain attendrie, fut conquise à de bucoliques extases. Et, pour compléter le tableau, non loin de la porte, familière et biblique, une chèvre, attachée à un piquet, toute blanche, paissait l’herbe haute.

Et, malgré moi, je trouvai que ce nom de Caro, prononcé dans un tel paysage, avait comme une résonance fausse.

L’homme important répondit un peu sèchement :

— Comment, quel Caro ? … Y en a-t-il tant que ça, des Caro ? … Vous ne connaissez pas M. Caro ? … M. Caro, qui était professeur de philosophie, qui parlait si bien, et dont on parlait tant à Paris dans les journaux ? …

— Si… si, rectifiai-je… Ce Caro-là, je le connais beaucoup… Et c’est là qu’il habitait ? … Vous êtes sûr ?

— Si je suis sûr ? … Non, mais elle est forte, celle-là… Puisque nous étions des amis… que je le voyais tous les jours.

Il ajouta, d’une voix devenue tout à coup triste :

— Il est mort il y a déjà quelque temps, le pauvre cher monsieur… Et c’est grand dommage, allez… Parce que c’était un bien brave homme… et simple… et doux avec tout le monde… En voilà un, par exemple, qui n’était pas fier.

Longuement, en phrases prolixes et cent fois redites, il me cita des traits admirables de l’existence campagnarde de M. Caro… Hormis les heures consacrées au travail intellectuel, il aimait à se mêler aux petits, aux malheureux… Bien souvent, sur la berge du fleuve, il s’asseyait près d’un pêcheur et, durant des demi-journées, il causait avec lui de choses naïves, en suivant le bouchon immobile sur la nappe tranquille des eaux… Ou bien il allait par les champs, s’intéressant aux cultures, s’enquérant de la santé des vaches, de la prospérité des pommiers… Ou bien encore, en manches de chemise, et son chef de philosophe couvert d’un large chapeau de jonc, tout roussi de soleil, il sarclait les mauvaises herbes dans son jardin, et repiquait des laitues, loin, ah ! si loin de Feuerbach, de Büchner, de Darwin, de Spencer, de leurs doctrines désolées et barbares.

— Il n’était heureux qu’ici, avec nous autres… Il ne se plaisait que dans sa petite maison… termina l’homme important… Et c’était un ennui pour lui, quand il était obligé d’aller à Paris pour son cours… Aussi revenait-il dare-dare… Ce pauvre M. Caro… Je ne sais pas comment il était vu à Paris… Les Parisiens sont de si drôles de gens… Mais ici, chez nous, il n’a laissé que des regrets et que des souvenirs qui ne sont pas près de s’éteindre.

À mesure que l’homme parlait, la petite maison s’éclairait, pour moi, d’une lumière nouvelle, infiniment douce et pure, et un Caro nouveau, transfiguré et magnifique, s’y révélait peu à peu, un Caro épuré, amplifié, sublimé par la nature, un Caro héroïque et solitaire, résigné aux calomnies des méchants.

— Oui, c’est bien cela, me dis-je… Maintenant, grâce à cette petite maison qui ne peut mentir, je le vois tel qu’il était réellement… un saint… Ah ! comme je le vois… Et quelle affreuse tristesse que la vie… Tous les hommes et les choses y sont à l’envers de la vérité. Qui sait ? … Don Juan était peut-être un chaste.

Après m’être indigné contre le mensonge des légendes, je rentrai chez moi en proie à des pensées d’une générosité excessive et l’esprit tout plein de projets de réhabilitation grandioses et vagues.

Le soir même, sous le coup de l’émotion, j’écrivis « La Maison du philosophe » . À chaque ligne, à chaque mot, mon enthousiasme allait grandissant. Dans le désir exalté où j’étais de venger M. Caro, je crois bien me rappeler que je dépassai la mesure de la poésie. Et dans ces circonstances, Dieu sait si la mesure est bonne. J’accumulai autour de l’image purifiée de M. Caro les paysages les plus nobles et les plus divers. Je le nimbai de forêts vierges, d’horizons infinis, d’étangs mystérieux, de brumes nacrées, de fracassantes lumières. Tour à tour je le montrai effacé, aérien dans les aubes pâles, violent sur les soleils couchants, enjambant les moissons, dominant les meules, ou perdu dans le sillon brun. Mieux que cela, j’en fis une sorte de dieu rustique, à la figure barbouillée de terreau au dos voûté, aux mains calleuses, le symbole anthropomorphe et vivant de la Terre. C’était admirable. L’article parut.

Quel réveil après ce songe ! Quelle chute du haut de mes verbes révélateurs !

Le lendemain, j’apprenais que je m’étais trompé de Caro. Ce n’était point M. Caro (Marie-Elme), c’était M. Ludovic Carrau, un professeur de philosophie aussi, auquel je n’avais pas pris garde, qui habitait la petite maison des Damps. C’était pour M. Ludovic Carrau que j’avais monté ma lyre à ce ton supra-aigu de poésie panthéiste et vengeresse. Je courus aussitôt trouver mon homme et l’accablai de durs reproches. D’abord il ne voulut pas se rendre à l’évidence.

— Puisque nous étions des amis. Puisque je vous le dis. Ah !

Je lui montrai les preuves. Elles étaient foudroyantes. Alors la physionomie du paysan se décomposa, et tout pâle, tout grimaçant, il bégaya :

— Ce n’était pas lui… Ce n’était pas le grand, l’illustre Caro… celui dont on parlait à Paris… Ah ! non de non … et moi, un jour, qui lui avais f… une carpe… Faut-il être bête !

Si je fus honteux de cette erreur, vous devez le penser. Durant quelques jours, je menai une existence inquiète, redoutant les railleries probables, et les rectifications malicieuses dont mon amour-propre eût beaucoup souffert. Cependant il n’arriva rien de fâcheux. À part quelques confrères très savants, qui glissèrent dans leurs articles une allusion discrète et courtoise à cette involontaire méprise, tout le monde accepta fort bien ce nouveau dogme de la transsubstantiation de M. Caro. Et je me consolai en songeant, non sans fierté, que j’avais mis les biographes futurs de l’auteur de L’Idée de Dieu dans un voie inexploitée et féconde en réflexions morales, en interprétations psychologiques, d’un inappréciable intérêt.

Ces prévisions viennent de se réaliser au-delà de les espoirs. Certes, je n’attendais pas qu’un si prompt et surtout qu’un si haut témoignage donnât à cette erreur récente un caractère aussi éclatant d’indélébilité historique.

Le 7 décembre, M. Jules Simon prononçait, à la séance publique annuelle de l’Académie des sciences morales et politiques, un fort beau discours sur la vie et les travaux de M. Caro. Je ne pouvais pas mieux tomber. M. Jules Simon est l’homme inévitable de toutes les bonnes causes ; et il s’attendrit facilement. On peut même dire que l’attendrissement est chez lui une fonction permanente et naturelle. Avec la bonne grâce spirituelle qui lui est coutumière, M. Jules Simon nous a donné de cet attendrissement une explication qui n’est pas sans ironie : c’est qu’il préside toutes les œuvres charitables, économiques, morales, maternelles, enfantines, ouvrières, bourgeoises, aristocratiques et religieuses de ce temps. C’est une carrière. On voit que son attendrissement a de quoi s’occuper ; mais il lui en reste encore pour les autres actes de la vie, qui sont des plus nombreux et des plus variés.

L’éloge de M. Caro était, pour M. Jules Simon, une occasion incomparable de se montrer dans toute la beauté de son attendrissement. Il n’y manqua pas. Après s’être attendri sur la science du philosophe spiritualiste, M. Jules Simon s’attendrit sur les vertus ignorées de l’admirable homme privé que fut M. Caro. Et pour donner à sa thèse l’autorité d’un exemple convaincant, il parla, les larmes aux yeux, des goûts campagnards de celui qu’une légende menteuse nous représentait comme un coureur de salon et de ruelles. Et il dit ces mots, que je cite textuellement :

« Monsieur Caro passait l’été aux Damps, au milieu des villageois, dont il était aimé et respecté, dans une maison à peine plus ornée que les leurs, mais où il trouvait le calme le plus absolu… »

Ainsi, voilà qui est définitif, M. Caro fut un homme champêtre. Il vécut aux Damps parmi les villageois. Il n’y a pas à revenir là-dessus. M. Jules Simon et moi, nous ne pouvons rien désormais. Désormais il y a contre nous une force plus forte que la vérité, et qu’on appelle l’Histoire.

Et vous savez, toute l’Histoire est comme ça.

Octave Mirbeau, Le Figaro, 14 décembre 1890