Les Aventures de Huck Finn/12

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 98-106).


Après avoir dormi pendant presque toute la journée, nous nous remîmes en route vers la tombée de la nuit. Notre départ fut retardé par le passage d’un radeau qui n’en finissait pas et qui mit autant de temps qu’une procession à défiler. Quatre rameurs se tenaient à chaque bout et il devait porter au moins trente hommes. Les tentes d’abri ne manquaient pas. Au milieu, un feu de camp ; aux deux extrémités, un long mât à banderoles destiné à accrocher les lanternes. Ah ! on était fier de faire partie de l’équipe d’un pareil radeau.

Nous descendîmes au gré du courant une grande courbe du fleuve, qui était très large en cet endroit, avec des rives boisées où aucune lumière n’annonçait la présence d’un habitant. Jim se mit à parler du Caire et il me demanda si je reconnaîtrais l’endroit, une fois que nous y serions.

— Pour ça, non, répliquai-je, surtout la nuit. Il n’y a pas beaucoup de maisons au Caire, et si elles ne sont pas éclairées, nous ne devinerons même pas que nous passons devant une ville.

Jim dit que puisque deux fleuves se rejoignent là, nous saurions bien que nous n’étions plus loin des États libres.

— Oui, mais nous filerons peut-être dans l’Ohio sans nous douter que nous sommes sortis du Mississipi.

— Que faire alors, Huck ?

— J’irai à terre dans le canot dès qu’une lumière se montrera ; je raconterai que mon patron conduit un radeau au Caire et qu’il craint d’avoir dépassé la ville.

— L’idée me paraît bonne, répondit Jim. Il n’y a plus qu’à bourrer nos pipes et à veiller. Soyez tranquille, Huck, j’aurai l’œil ouvert.

En effet, il le tint si bien ouvert qu’il se levait à chaque minute en criant :

— Voilà le Caire ! Je serai bientôt libre !

Pas du tout. C’étaient des feux follets ou des vers luisants. Alors il se rasseyait et se remettait à veiller, ce qui ne l’empêchait pas de bavarder. L’idée d’être si près de la liberté lui donnait la fièvre. Je ne me sentais pas non plus à mon aise, parce que je commençais à m’imaginer qu’il était déjà libre. Et à qui pouvait-on s’en prendre ? À moi seul. Je n’y avais pas encore songé et cela me troublait. Mon père se serait dépêché d’arrêter un esclave fugitif, même sans l’espoir d’une récompense ; il aurait rougi de tendre la main à un noir. Je n’avais pas conseillé à Jim de s’évader ; mais sachant à quoi m’en tenir, n’aurais-je pas dû donner l’éveil ? Un nègre qui s’enfuit est un voleur, et je l’aidais à dépouiller cette pauvre miss Watson, qui ne me voulait que du bien.

Voilà ce que me disait ma conscience, et plus je l’écoutais, plus je me trouvais méprisable. C’est pour le coup que j’avais des fourmis dans les jambes ! Chaque fois que Jim gambadait autour de moi en s’écriant : « Voilà le Caire », j’aurais voulu être loin.

Il parlait tout haut tandis que je m’adressais tout bas des reproches. Bientôt il se mit à marcher à côté de moi en me racontant ce qu’il comptait faire une fois qu’il serait dans les États libres. Il travaillerait ferme et ne dépenserait pas un cent afin d’amasser de quoi racheter sa femme, qui se trouvait sur une ferme près de Saint-Pétersbourg. Ensuite, ils travailleraient ensemble pour affranchir leurs deux enfants, et si le maître refusait de les vendre, on demanderait à quelque abolitionniste de les enlever en cachette.

Sans le voisinage du Caire, Jim n’aurait jamais osé parler ainsi. À peine se croyait-il libre, qu’il brûlait de mettre les autres en liberté. Il me déclarait sans se gêner qu’il voulait voler ses enfants — ses enfants qui appartenaient à un homme dont je n’avais pas à me plaindre, que je ne connaissais même pas. On a pendu des nègres pour moins et des gueux d’abolitionnistes aussi.

J’avais meilleure opinion de lui ; mais c’était ma faute, en somme. Ma conscience se remit à me picoter si fort que je finis par lui dire : « Bon ! tape sur moi. Il n’est pas encore trop tard. Dès que je verrai une lumière, j’irai à terre et je raconterai tout. » Aussitôt mes remords s’envolèrent et je me sentis léger comme une plume.

D’où viens-tu ? me demanda l’un deux.

— Nous sommes sauvés, Huck ! s’écria tout à coup Jim. Voilà le Caire, j’en mettrais la main au feu. Sautez dans le canot.

— Soit, puisque tu le veux, répliquai-je ; mais tu te trompes peut-être. Il ne faut pas crier avant d’être sorti du bois.

Il courut au canot, défit l’amarre, ôta son habit pour l’étendre sur un banc afin que je fusse mieux assis et me passa les rames.

— Ah ! dit-il, au moment où je m’éloignais, je pourrai bientôt crier tout à mon aise, et je crierai que je suis un homme libre. C’est à vous que je le devrai, massa Huck. Sans vous, je serais encore esclave. Jim ne l’oubliera pas, Huck. Vous êtes le seul ami que Jim ait jamais eu.

Je partais avec l’intention de calmer mes remords en le dénonçant. Il avait bien besoin de me remercier. Ma résolution parut s’évanouir ; je m’éloignai lentement et je me demandai si je ne ferais pas mieux de revenir en arrière. Au même instant, je vis arriver un esquif monté par deux hommes armés de fusils. Ils me hélèrent et je dus m’arrêter.

— D’où viens-tu ? me demanda l’un d’eux. Qu’as-tu laissé là-bas ?

— Un bout de radeau, répliquai-je.

— C’est toi qui le conduis ?

— Oui, monsieur.

— Il y a du monde à bord ?

— Un seul homme, monsieur.

— Bien sûr ? Cinq nègres se sont enfuis ce soir, à peu de distance d’ici. Ton homme est-il un blanc ou un noir ?

Je ne répondis pas tout de suite. Les paroles s’arrêtaient dans mon gosier.

— C’est un blanc, répliquai-je enfin.

— Pourquoi as-tu hésité ? Nous allons voir.

— Oui, venez, je vous en prie. C’est mon père qui est là, trop malade pour ramer, et vous m’aiderez peut-être à remorquer le radeau.

— Diable ! je suis pressé, mon garçon. N’importe, nous ne te laisserons pas en plan. Reprends ton aviron, nous te suivons.

Je me dépêchai d’obéir et ils ramèrent de leur côté. Tout en pagayant, je leur dis :

— Mon père vous sera joliment obligé, je vous en réponds. Personne n’a voulu m’aider et je ne suis pas assez fort pour remorquer le radeau.

— Alors, tu as eu affaire à de fiers pleutres… Dis donc, mon garçon, qu’est-ce qu’il a, ton père ?

— Oh ! pas grand’ chose. Il n’y a pas de quoi s’effrayer comme on le fait.

Nous n’étions plus très loin du radeau ; ils cessèrent d’avancer.

— Tu mens, s’écria celui qui m’avait parlé le premier. Dis-nous la vérité, tu n’y perdras rien.

— Eh bien, je vous la dirai. Il a la… Bah ! ça ne s’attrape que quand on a peur… D’ailleurs, je vous jetterai l’amarre et vous n’aurez pas besoin d’approcher trop près.

— Nage à culer, John ! Et toi, passe au large, et tâche de te tenir sous le vent. Ton père a la petite vérole, et tu le sais fort bien. Pourquoi ne l’avoir pas dit tout de suite ?

— On m’a planté là lorsque je l’ai dit, répliquai-je en pleurnichant.

— Parbleu, on n’a pas envie d’attraper la petite vérole ! Il faudrait trouver un médecin. Descends le fleuve pendant une vingtaine de milles et tu arriveras à une ville. Il fera grand jour alors et tu la verras à ta gauche. Ne t’avise pas de laisser deviner quelle maladie tu apportes. Je te plains ; mais que veux-tu que nous y fassions ? Maintenant, file. Tu es pauvre, sans doute ? Tiens, je vais mettre une pièce d’or de vingt dollars sur cette planche — arrête-la au passage.

— Attends une minute, Parker, dit l’autre, voilà une autre pièce de vingt dollars. Adieu, mon garçon, et bonne chance.

Ils s’éloignèrent à la hâte, tandis que je me dirigeais sans me presser vers le radeau, étonné de me sentir aussi tranquille que si j’avais livré le nègre et rempli mon devoir d’homme blanc. Lorsque j’entrai dans le wigwam, je le trouvai vide. Jim ne se montrait nulle part.

— Jim ! Jim !

— Me voici, Huck, dit une voix qui venait je ne savais trop d’où. Sont-ils hors de vue ? Ne parlez pas si haut.

Il était dans l’eau, à l’arrière du radeau.

— Ne crains rien, répondis-je ; ils sont déjà loin.

Alors Jim remonta, se secoua et me dit :

— J’ai tout entendu ; la peur m’a pris et je me suis glissé dans l’eau. S’ils étaient venus à bord, j’aurais gagné la côte à la nage pour attendre leur départ. Mais comme vous les avez roulés ! Vous avez encore une fois sauvé le vieux Jim, et il s’en souviendra, Huck ! Et ils vous ont donné de l’argent par-dessus le marché.

— Oui, vingt dollars pour chacun de nous.

— Avec cela nous pourrons prendre passage sur un vapeur et il nous restera de quoi vivre jusqu’à ce que nous soyons dans les États libres. Je voudrais déjà y être.

Lorsque le jour se montra, nous gagnâmes la côte. Jim eut soin de bien cacher notre embarcation, puis il travailla à tout empaqueter, de façon à être prêt à quitter le radeau.

La nuit suivante, vers dix heures, à un endroit où le fleuve faisait un coude, nous aperçûmes un assez grand nombre de lumières qui annonçaient une ville. Je partis dans le canot pour aller aux informations. Bientôt je vis un bateau monté par un pêcheur qui posait ses filets.

— Maître, est-ce là le Caire ? lui demandai-je poliment.

— Le Caire ? Non.

— Quelle ville est-ce donc ?

— Puisque tu tiens à en savoir davantage, je te conseille de ne pas m’empêcher de jeter mes lignes ou gare à toi ! Va te renseigner là-bas, tu y trouveras assez de bavards.

Ce n’était pas le Caire, cela me suffisait. Je regagnai donc le radeau. Jim, ainsi que je le prévoyais, fut terriblement désappointé.

— Ne te désole pas, lui dis-je. Encore une étape et nous y serons. Deux ou trois heures plus tard, nous passâmes devant une petite ville entourée de collines et je me disposai à aller à terre. Jim me retint. J’avais oublié qu’autour du Caire le pays est très plat. Bientôt l’approche du jour, jointe à la fatigue, nous engagea à faire une nouvelle halte, et nous nous arrêtâmes au bord d’un îlot, près de la rive gauche du fleuve. Je commençais à soupçonner quelque chose et Jim aussi se montrait inquiet.

— Nous avons peut-être dépassé le Caire et débouché dans l’Ohio au milieu du brouillard de l’autre soir, lui dis-je.

Quand le jour vint, la couleur de l’eau, claire sur les bords du fleuve et boueuse au milieu, me montra que mes craintes étaient fondées. Nous étions entrés dans l’Ohio, laissant derrière nous le Mississipi.

Nous tînmes conseil. Il ne fallait pas songer à débarquer ni à remonter le courant avec le radeau. Notre seule alternative était d’attendre le lever du soleil et de rebrousser chemin dans le canot. Nous nous reposâmes pendant toute la journée, car nous avions une rude besogne en perspective. Lorsque nous retournâmes au radeau vers la tombée de la nuit, le canot avait disparu.

— Allons, dis-je à Jim, il ne s’agit pas de se décourager. Ce que nous avons de mieux à faire, c’est de descendre le courant, puisqu’il n’y a plus moyen de le remonter. Le canot doit être loin ; mais l’occasion d’en acheter un autre se présentera, et alors nous rattraperons le temps perdu.

Ceux qui s’imaginent encore, après ce que je viens de raconter, que l’on peut manier impunément une peau de serpent, se rangeront à l’avis de Jim, s’ils ont la patience de lire ce chapitre jusqu’au bout.

Les propriétaires de chantiers et les conducteurs de radeaux refusent rarement de céder un de leurs canots, si on en offre un bon prix. Par malheur, il n’y avait ni chantiers ni radeaux le long des rives. Au bout de trois heures environ, le ciel s’obscurcit peu à peu et une buée grise cacha presque les étoiles. C’était une brume plutôt qu’un brouillard ; néanmoins on ne voyait pas très loin devant soi. Tout à coup, bouf, bouf ! broum, broum ! Un steamer remontait le fleuve. Il choisissait bien son moment !

Nous allumâmes notre lanterne, persuadés que les gens du bord la verraient, puisqu’une lueur rougeâtre nous annonçait leur approche. Nous entendions bien le vapeur ; mais nous ne le vîmes distinctement que lorsqu’il fut à peu de distance. Il marchait droit sur nous. D’abord cela ne m’effraya pas trop. Les pilotes s’amusent souvent à frôler une barque sans la faire chavirer. Parfois la roue enlève une rame ; alors ils se mettent à rire et se croient fort habiles. Je me figurai que celui-là voulait seulement essayer de nous raser de près, car il devait savoir que nous ne pouvions rien pour l’éviter. Pas du tout. Il n’avait sans doute pas vu notre lanterne. Soudain, il arriva sur nous ; on aurait dit un gros nuage noir entouré d’une rangée de vers luisants. Un craquement, un tintement de cloche pour renverser la vapeur, un brouhaha de cris, de jurons, un sifflement à vous casser les oreilles ; puis, tandis que Jim sautait à l’eau d’un côté et moi de l’autre, le steamer passa par-dessus le radeau.

Quatre chiens se mirent à tourner autour de moi.

Je plongeai avec la meilleure envie du monde de toucher le fond. Les roues du steamer devaient mesurer trente pieds, et je tenais à leur laisser assez de place. J’ai toujours pu rester une minute sous l’eau. Cette fois, je crois que j’y restai une minute et demie ; ensuite, je remontai en toute hâte, car il me semblait que j’allais éclater, je sortis de l’eau jusqu’aux aisselles et soufflai comme après une longue course.

Naturellement, le steamer s’était remis en marche dix secondes après avoir renversé la vapeur. En général, on ne s’aventure pas sur un train de bois à moins d’être bon nageur, et s’il fallait s’arrêter à chaque accident de ce genre, cela n’en finirait pas. Le steamer était donc déjà hors de vue, bien que je l’entendisse encore.

J’appelai Jim une douzaine de fois, aucune réponse ne m’arriva. Je saisis une planche qui m’avait touché au moment où je remontais sur l’eau et je la poussai devant moi. Je changeai bientôt de direction pour suivre le courant qui portait vers la rive gauche. C’était un de ces courants obliques comme on en rencontre dans les grands fleuves. Grâce à la planche, je pus gagner la côte et je grimpai le long de la berge. Il faisait un peu plus clair ; mais la fatigue m’avait engourdi les jambes et je n’avançai que lentement sur un sol raboteux. Enfin, après avoir cheminé pendant un quart de mille environ, j’aperçus une grande maison, un log house tel qu’en construisent encore les fermiers de l’Arkansas.

Au même instant, trois ou quatre chiens se mirent à tourner autour de moi en aboyant, et je me gardai bien de faire un pas de plus.