Les Aventures de Huck Finn/13

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 107-112).


Au bout d’une minute, qui me parut longue, on cria par la fenêtre, et les chiens cessèrent d’aboyer.

— Qui est là ? demanda une voix.

— C’est moi, Huck Finn, répondis-je.

— Connaissez-vous les Shepherdson ?

— Non, monsieur.

— Pourquoi rôdez-vous par ici à cette heure ?

— Je ne rôde pas ; ce sont vos chiens qui m’ont arrêté. Je ne suis qu’un gamin. Un steamer a coulé mon radeau et je viens de gagner la côte à la nage.

— Si vous dites la vérité, vous n’avez rien à craindre… Réveillez Thomas et Robert, vous autres.

J’entendis qu’on remuait dans la maison, puis je vis briller à une croisée ouverte une lumière qui ne tarda pas à disparaître.

— À quoi songez-vous, Brigitte ? reprit la voix qui m’avait interpellé. Posez la lampe par terre. Si nous avions affaire à un Shepherdson, vous lui auriez donné beau jeu… Vous êtes seul, Huck Finn ?

— Oui, monsieur.

— Allons, il ne sera pas dit que la crainte d’un guet-apens m’ait fait refuser l’hospitalité à un enfant. Si quelqu’un vous accompagne, il aura tort de se montrer, car nous voilà prêts à recevoir une douzaine de Shepherdson. On va vous ouvrir, vous pousserez vous-même la porte juste assez pour passer et sans trop vous presser.

Je ne me pressai pas trop. Je n’aurais pas pu, quand même j’en aurais eu envie. C’était à peine si j’osais poser un pied devant l’autre. Sans les chiens, je me serais sauvé. Ils demeuraient aussi silencieux que leurs maîtres ; mais ils me serraient de près. Je posai la main sur la porte et je la poussai tout doucement.

— C’est assez, cria une voix. Avancez la tête et ne bougez plus, jusqu’à nouvel ordre.

J’avançai la tête, et à ma mine, on dut me prendre pour un fier poltron. Dame, à ma place, vous ne vous seriez pas senti plus rassuré. Je ne pouvais pas reculer — les chiens m’auraient sauté à la gorge — et j’avais en face de moi trois grands gaillards qui me tenaient en joue. Le plus âgé avait une soixantaine d’années ; les deux autres ne dépassaient guère la trentaine. C’étaient de beaux hommes, solidement bâtis, et malgré les fusils qu’ils braquaient sur moi, je ne leur trouvai pas l’air méchant. Ils n’étaient pas seuls ; il y avait là une vieille dame qui paraissait bonne comme du bon pain, et, derrière elle, deux jeunes femmes que je ne voyais pas très bien.

— Là, tu peux entrer, me dit le vieux.

Dès que je fus entré, il referma la porte, l’assujettit à l’aide d’une barre de fer, tira les verrous et remit son fusil à un de ses fils. Ensuite, ils m’emmenèrent dans un salon très bien meublé et ils se réunirent dans un coin où il était impossible de les voir du dehors. On promena une chandelle autour de moi et chacun convint que je ne ressemblais en rien à un Shepherdson.

— Tu vois bien, Saül, que ce garçon n’a pas menti ; ses vêtements sont trempés, et il a peut-être faim, dit la vieille dame. Brigitte, ajouta-t-elle en s’adressant à une négresse qui venait de se montrer, préparez-lui vite de quoi manger, et que l’on appelle Georges pour qu’il… Bon, le voilà qui arrive à propos… Georges, emmène ce petit étranger et aide-le à changer d’habits, les tiens lui iront.

Georges semblait avoir mon âge — treize ou quatorze ans — bien qu’il fût un peu plus grand que moi. Il ne portait d’autre vêtement qu’une chemise et ses cheveux étaient tout ébouriffés. Il paraissait encore à moitié endormi, car il bâillait à se décrocher la mâchoire et il se frottait les yeux d’une main, tandis que de l’autre il traînait derrière lui un fusil.

— Il y a donc des Shepherdson qui rôdent autour de la maison ? demanda-t-il.

— Non, c’est une fausse alerte.

— Tant pis, j’en aurais peut-être abattu un.

On se mit à rire et l’un des grands frères dit au nouveau venu :

— Tu serais arrivé trop tard, Georges ; ils auraient eu le temps de nous scalper tous.

— À qui la faute ? On ne me prévient jamais assez tôt ; ce n’est pas bien.

— Ne te désole pas, répliqua le père ; les Shepherdson savent déjà qu’il faut compter avec toi et les occasions ne te manqueront pas. En attendant, obéis à ta mère.

Georges me conduisit dans sa chambre, au premier étage. Là, il m’eut bientôt trouvé une chemise, un pantalon et une jaquette. Pendant que je m’habillais, il me demanda comment je m’appelais ; mais, au lieu de me laisser le temps de répondre, il se mit à faire l’éloge d’un geai bleu qu’il avait attrapé la veille dans les bois ; puis, il me dit tout à coup :

— Où se trouvait Moïse quand il éteignit la chandelle ?

— Je connais l’histoire de Moïse ; mais on ne m’a jamais parlé de ça.

— Cherche un peu.

— Quelle chandelle ?

— N’importe laquelle… Tu ne devines pas ?

— Non.

— Eh bien, il se trouvait dans l’obscurité.

— Si tu avais ri plus tôt, j’aurais deviné.

— Tu crois ? … J’espère que tu vas demeurer avec nous… J’ai un fusil et des lignes à pêche. Je te les prêterai… Tu dois avoir eu peur de te noyer ? Moi, je nage comme un poisson, mais je n’aimerais pas tomber à l’eau la nuit… Tiens, passe cette jaquette ; on dirait qu’elle a été faite pour toi… Allons, te voilà prêt, descendons.

Tout en parlant, il s’était habillé de son côté, et je ne demandai pas mieux que de le suivre, car j’avais faim. Il me ramena dans le salon où je trouvai mon couvert mis en face d’un tas de bonnes choses. Je ne regrettais plus d’avoir été arrêté par les chiens.

Je trouvai mon couvert mis.

Pendant que je soupais, Georges et les autres, excepté la vieille dame et les deux demoiselles, fumaient dans des pipes en bois. Les questions pleuvaient dru comme grêle. Ils m’interrogeaient tous à la fois, ce qui me permit de répondre à tort et à travers. On ne dut pas comprendre grand’chose à mon histoire, si ce n’est que je venais de loin, que ma mère était morte, que mon père avait disparu, et que j’avais failli me noyer. Bref, la vieille dame dit que je n’avais pas besoin de chercher un autre toit tant que je me conduirais bien, et on alla se coucher.

Georges, dont j’avais partagé le lit, me réveilla plus tôt que je n’aurais voulu. Il tenait à me montrer sa maison. C’était une très belle maison. Il n’y en avait pas de plus belle à Saint-Pétersbourg, ou du moins de plus grande ni de mieux meublée.

Sur la cheminée du salon on voyait une pendule que Georges n’aurait pas donnée pour tout l’argent du monde. Il me raconta que depuis qu’un horloger ambulant l’avait nettoyée et réglée, elle se mettait souvent à sonner cinquante fois de suite sans être fatiguée.

À droite et à gauche de la pendule s’étalaient deux grands perroquets qui ne ressemblaient pas à des oiseaux ordinaires. Je crois qu’ils étaient en craie peinte. À côté d’un des perroquets il y avait un chat, et à côté de l’autre un chien en faïence ; quand on pressait la main dessus, ils miaulaient — le chien surtout. Seulement, ils n’ouvraient pas la bouche — ils miaulaient en dessous.

Sur la table du salon, recouverte d’une belle toile cirée, il y avait une superbe corbeille en faïence remplies de pommes, d’oranges, de pêches et de raisins plus rouges et plus verts que de vrais fruits. Aussi n’étaient-ils pas vrais, et on s’en apercevait tout de suite, parce que les couleurs s’étaient écaillées par endroits.

Les gravures accrochées aux murs ne me semblèrent pas très neuves, bien qu’on les eût mises sous verre pour les empêcher de jaunir. C’étaient, pour la plupart, des Washington, des La Fayette et des batailles, comme on en voit partout. Mais il y avait trois autres images que Georges admirait beaucoup plus et qu’il appelait des pastels. Une de ses sœurs, morte depuis longtemps, les avait dessinés elle-même quand elle n’avait pas encore quinze ans. Pour ma part, je me passerais bien de pastels, car ça manque de gaieté.

L’un d’eux représentait une femme en grand deuil qui se penchait sous un saule pleureur, à deux pas d’une pierre tombale, les bras ballants, un mouchoir bordé de noir dans une main et un joli sac à ouvrage dans l’autre. De grosses larmes lui roulaient le long des joues et au bas on lisait : je ne te verrai plus, hélas !

Le second pastel représentait une dame qui contemplait un serin mort, et le troisième, une autre dame — c’était peut-être la même, je n’en suis pas sûr — qui levait en l’air une lettre cachetée de noir. C’étaient de très belles images ; seulement, cela me rendait triste de les regarder, surtout lorsque je songeais à ce pauvre Jim.

Si je possédais le talent d’Emmeline Grangerford, je ne me contenterais pas de ne dessiner que des pastels, où il y a toujours une femme qui pleure. Que voulez-vous ? c’était son genre et elle y réussissait trop bien pour en sortir. Elle travaillait à ce qu’on appelait son grand ouvrage lorsqu’elle tomba malade. Elle ne demandait qu’à vivre assez longtemps pour l’achever ; mais cette consolation lui fut refusée.

Figurez-vous une dame emmitouflée dans un long peignoir blanc, debout sur le garde-fou d’un pont, prête à sauter dans l’eau, avec les cheveux qui lui tombent sur les épaules. Par exemple, je ne sais pas pourquoi celle-là versait des larmes, car elle regardait une pleine lune qui ressemblait à une orange. Elle avait deux bras croisés sur la poitrine, deux bras étendus droit devant elle et deux bras levés au ciel. Ça lui donnait un peu l’air d’une araignée ; mais Georges m’expliqua que l’idée d’Emmeline était de laisser la paire de bras qui produirait le meilleur effet, et d’effacer les autres. Par malheur, le choix était si difficile qu’elle mourut avant d’avoir pris une résolution. Son dernier ouvrage resta donc accroché, tel quel, au chevet de son lit, et à l’anniversaire de sa naissance on l’entourait de fleurs.