Les Aventures de Huck Finn/2

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 9-18).


Nous avançâmes sur la pointe des pieds le long d’une allée qui menait à une des sorties du jardin. Au moment où nous passions devant la cuisine, mon pied s’embarrassa dans une racine d’arbre, je tombai à la renverse et ma chute causa un léger bruit. Tom s’accroupit par terre et nous demeurâmes immobiles. Jim se tenait assis à la porte de la cuisine. Nous le voyions très bien, parce qu’il y avait une lumière derrière lui. Il se leva et avança la tête en prêtant l’oreille.

— Qui est là ? demanda-t-il au bout d’une minute.

Après avoir encore écouté un instant, il s’avança de notre côté et s’arrêta entre Tom et moi. Nous aurions presque pu le toucher ; mais nous nous gardions bien de bouger. Une de mes chevilles se mit à me démanger et je n’osai pas me gratter ; ensuite ce fut mon oreille gauche, puis mon dos, juste entre les deux épaules. Il me semblait que je mourrais, si je ne me grattais pas. J’ai souvent remarqué depuis que ces sortes de démangeaisons vous prennent toujours mal à propos, lorsque vous êtes à table, à l’école, ou quand vous essayez de vous endormir. Bientôt Jim dit :

— Ah çà ! qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? Pour sûr, j’ai entendu quelque chose… Bon, je sais ce que je vais faire. Je ne bougerai pas d’ici, et de cette façon je verrai bien si je me suis trompé.

Et le voilà qui s’assoit par terre, s’adosse à un arbre et allonge les jambes de mon côté.

Alors ce fut le nez qui commença à me démanger au point que les larmes me vinrent aux yeux. Cela dura six ou sept minutes ; mais le temps me parut beaucoup plus long — j’avais une peur atroce d’éternuer. Heureusement la respiration de Jim annonça qu’il s’endormait, et en effet il ne tarda pas à ronfler.

— Filons, Huck, dit Tom à voix basse.

Je le suivis en rampant. À peine nous fûmes-nous relevés, à une dizaine de pieds plus loin, que Tom me proposa de revenir en arrière et d’attacher Jim à l’arbre. Moi, je ne voulais pas risquer de réveiller le nègre ; il aurait donné l’alarme et on se serait aperçu que je manquais à l’appel.

— Tu as raison, dit Tom. Tant pis, car la farce était bonne. Seulement il faut revenir tout de même. J’ai laissé la bande au bas de la colline. Nous devons visiter notre caverne ce soir, et je n’ai pas assez de chandelles. Tu la connais, la caverne ; elle n’est pas gaie, et si elle ne se trouvait pas bien éclairée, surtout la première fois, on ne voudrait plus revenir. Puisque Jim dort, profitons-en pour nous glisser dans la cuisine et augmenter notre provision.

Je ne trouvai rien à répondre. Nous regagnâmes donc à pas de loup la cuisine, où Tom prit une demi-douzaine de chandelles, laissant cinq cents sur la table en guise de payement. Dès que nous fûmes dehors, je voulus prendre mes jambes à mon cou ; mais Tom tenait à jouer un tour au nègre, et je dus l’attendre tandis qu’il rampait sur les genoux jusqu’à l’arbre.

Lorsqu’il m’eut rejoint, nous courûmes le long de l’allée. Arrivés au bout du jardin, la haie franchie, nous fîmes halte au haut d’une colline, derrière la maison de la veuve. Tom me raconta qu’il s’était contenté d’enlever le chapeau du nègre et de l’accrocher à une branche d’arbre, juste au-dessus de la tête du dormeur. Le lendemain, Jim affirma que les fées l’avaient plongé dans un profond sommeil pour le transporter aux quatre coins de la ville et l’avaient ensuite ramené en face de la cuisine, sous le gros chêne, à une branche duquel elles avaient suspendu son chapeau afin de montrer d’où venait le coup. Le surlendemain, Jim se rappela fort bien avoir passé au moins une heure à la Nouvelle-Orléans, et plus tard il se vanta d’avoir fait le tour du monde à cheval sur un manche à balai. Cette aventure, dont il n’entretenait que ses camarades, le rendit très fier. Les nègres, entre eux, ne se lassent jamais de parler des exploits des fées ou des sorcières, et Jim se montrait trop convaincu pour ne pas rencontrer beaucoup d’auditeurs crédules.

Les nègres se racontant les exploits des fées ou des sorcières.

Du haut de la colline au sommet de laquelle Tom s’était arrêté pour reprendre haleine, nous dominions la petite ville de Saint-Pétersbourg (État de Mississipi), où quelques rares lumières brillaient encore çà et là, éclairant sans doute quelque chambre de malade. Au bas de la ville coulait le Mississipi, large d’au moins un mille, calme et resplendissant à la lueur des étoiles. Nous dégringolâmes le long de la pente, et dans la vieille tannerie abandonnée nous trouvâmes Joe Harper, Ben Rogers et plusieurs autres camarades qui s’étaient cachés sous le hangar. Quelques minutes plus tard, nous détachions un canot, et la bande montait à bord pour débarquer à deux milles plus bas, en face d’un point de la côte que Tom et moi connaissions fort bien.

Après avoir amarré le bateau et gagné la berge, on s’arrêta devant le buisson qui cachait une des entrées de la grotte où Tom avait failli périr de faim. Le capitaine — il n’était pas permis de lui donner un autre nom durant une expédition — fit jurer à chacun de garder le secret, ordonna d’allumer les chandelles et montra le chemin. Pour entrer, il fallut se traîner à quatre pattes. Peu à peu l’ouverture s’agrandit et forma un couloir où chacun pouvait marcher debout et voir plus clair. Il n’était que temps, car la moitié des recrues semblait déjà prête à déserter. Enfin, toujours guidé par Tom, on arriva, en se faufilant à travers une autre fente que personne n’avait remarquée, dans la grande cave où nous avions découvert le trésor.

— C’est ici le repaire où nous établirons notre quartier général, dit Tom.

La vue du repaire, dont les murs étaient humides et où les sièges manquaient, n’excita pas autant d’enthousiasme que je m’y attendais. Tom s’en aperçut sans doute, car il reprit aussitôt :

— On ne se réunira ici que dans les grandes occasions ; l’été, nous camperons dans le bois voisin.

— Tant mieux, dit Joe Harper ; la cachette est bonne ; mais il faut s’écorcher les genoux et les coudes pour y arriver. Mon pantalon est tout déchiré.

— Bah ! répliqua Tom, on croira que tu as grimpé à un arbre. Du reste, s’il y a des capons parmi nous, ils sont libres de s’en aller, puisqu’ils n’ont pas encore prêté serment. Que les capons lèvent la main.

Aucune main ne se leva.

— À la bonne heure ! s’écria Tom. Je vois que j’ai bien choisi mes hommes et que je puis compter sur eux. Maintenant, je vais vous lire le serment, et vous le signerez de votre sang.

Il tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle il avait écrit le serment. Les membres de la bande juraient d’obéir aux ordres du capitaine et de se soutenir les uns les autres. Si quelqu’un révélait les secrets de la bande, on tirerait au sort pour savoir qui le tuerait, et le justicier désigné s’engageait à ne pas manger ou dormir jusqu’à ce qu’il eût plongé son poignard dans le cœur du coupable et tracé une croix sur sa poitrine. Cette croix était la marque de la bande de Tom Sawyer, qui, seule, avait le droit de s’en servir. Si un des affiliés se révoltait contre le capitaine, il passerait devant un conseil de guerre et on lui brûlerait la cervelle séance tenante. Il y en avait beaucoup plus long ; mais je ne me rappelle pas le reste.

Ben Rogers déclara que c’était un très beau serment et demanda si Tom l’avait inventé d’un bout à l’autre. Tom reconnut avoir presque tout copié dans des histoires de chefs de voleurs ou de pirates, qui savaient mieux que lui ce qu’il fallait faire jurer à leurs hommes.

Quelqu’un opina qu’il serait peut-être bon de tuer aussi les familles de ceux qui trahiraient les secrets de la bande. Tom, ayant approuvé cette idée, prit son crayon et griffonna une ligne sur le papier qu’il venait de lire.

— C’est fort bien, dit alors Ben Rogers ; mais voilà Huck Finn, qui n’a pas de famille.

— Est-ce qu’il n’a pas son père ? demanda Tom.

— Oui, un père que nous ne saurons jamais où trouver ; il y a plus d’un an qu’on ne l’a pas revu. Ça ne serait pas juste envers les autres, qui ont des familles à tuer.

Le cas était embarrassant ; mais, grâce à Tom, on finit par consentir à ne pas rayer mon nom de la liste. En somme, chacun de nous se piqua le doigt avec une épingle et signa le serment avec son sang.

— À présent, dit Tom, il est bien entendu que notre bande est une bande de voleurs de grand chemin, pas autre chose. Nous nous mettrons en embuscade pour arrêter les voitures ou les voyageurs.

— Et s’ils ne veulent pas s’arrêter ? demanda un sceptique.

— Oh ! dans les livres ils ne manquent jamais de s’arrêter lorsque des gens masqués leur crient : « La bourse ou la vie ! » Les chevaliers du grand chemin portent toujours un masque — autrement ils ne pourraient pas aller dans le monde sans être reconnus.

— Nous n’avons pas de masques !

Tom paraissait avoir prévu l’objection. Il jeta à terre sa casquette, tira de sa poche un foulard de sa tante Polly — un beau foulard tout neuf dans lequel il avait taillé deux trous ronds à l’aide d’une paire de ciseaux, et dont il se coiffa en un clin d’œil.

— La bourse ou la vie ! cria-t-il… Que penses-tu de ce masque-là, Jack ?

— C’est vrai que ça doit effrayer les gens, dit Jack, qui venait de faire un bond en arrière.

— Rien de plus facile à fabriquer, reprit Tom en retirant son masque. Il n’y a qu’à bien marquer la place des yeux.

Très facile, en effet ! ainsi que l’apprirent bientôt douze ou quinze

L'expédition de la veille avait bien arrangé mes habits.

ménagères de Saint-Pétersbourg, qui ne connurent que beaucoup plus tard l’utilité des mouchoirs troués. En attendant, le coup de théâtre imaginé par Tom lui valut un plein succès, et son plan de campagne fut adopté sans hésitation ni nouvelle discussion. Il fut nommé capitaine à l’unanimité des voix, et on m’accepta pour lieutenant. Lorsque je regagnai ma chambre, au point du jour, j’étais aussi heureux que fatigué.

Le lendemain, j’osai à peine descendre à l’heure du déjeuner, tant l’expédition de la veille avait bien arrangé mes habits. J’eus beau gratter les gouttes de suif avec mon canif et brosser, ils n’avaient plus l’air neufs, tant s’en faut. La veuve se douta bien de quelque chose ; mais elle ne me gronda pas. Au contraire, elle empêcha sa sœur de me gronder en lui disant doucement : « Laisse-le tranquille, nous finirons par l’apprivoiser. » J’avais presque envie de lui tout raconter.

Pendant six semaines, la bande fut convoquée de loin en loin. Elle ne se trouvait presque jamais au grand complet, bien que Tom eût menacé de brûler la cervelle à quiconque s’absenterait deux fois de suite. Beaucoup de ses hommes n’étaient libres que le dimanche, et pour rien au monde ils n’auraient consenti à être des voleurs ce jour-là. Au fond ce n’était pas très amusant. Nous n’avions arrêté personne. Nous nous contentions de sortir à l’improviste du bois pour effrayer les gens qui apportaient des légumes ou conduisaient des porcs au marché. Tom appelait les cochons des lingots et les carottes des rubis. Je ne vois pas ce que nous y gagnions, excepté un coup de fouet de temps à autre. Ensuite nous courions nous cacher dans notre caverne, où le capitaine se vantait d’avoir remporté une nouvelle victoire. Un matin, il nous fit avertir par le second lieutenant, Joe Harper, qu’il venait d’apprendre par ses espions qu’une caravane de riches marchands espagnols et arabes devait passer le lendemain à peu de distance de la grotte avec deux cents éléphants, cinq cents mules et six cents chameaux chargés de diamants. L’escorte ne se composait que d’une centaine de soldats. Il s’agissait de nous mettre en embuscade pour tomber au bon moment sur la caravane, disperser l’escorte et emporter les diamants dans notre repaire. Il fallait donc fourbir nos armes et nous trouver au lieu du rendez-vous dès huit heures du matin. Le capitaine nous ordonnait sans cesse de tenir nos armes en bon état, parce que dans ses livres les bandits passaient la moitié de leur temps à fourbir leurs arquebuses. Il savait pourtant très bien que nous ne possédions que des sabres fabriqués avec des lattes et des fusils représentés par des manches à balai.

Je ne croyais pas du tout que nous pourrions effrayer un si grand tas d’Espagnols et d’Arabes ; mais je tenais trop à voir les éléphants et les dromadaires pour laisser échapper l’occasion. Les autres éprouvèrent sans doute la même curiosité, car Tom n’eut pas à se plaindre de leur manque d’exactitude.

Elle tomba sur nous à coups de parapluie.

Cachés derrière les arbres, nous attendîmes le signal convenu, et lorsque le capitaine cria : En avant ! nous nous lançâmes le long de la colline. Je n’aperçus ni Espagnols, ni Arabes, ni chameaux, ni éléphants ; mais une classe de l’école du dimanche que l’on menait en pique-nique dans le bois — et une classe de petites filles encore ! Elles eurent joliment peur et se sauvèrent à la débandade. Notre butin ne fut pas lourd : quelques biscuits, un pot de confitures, un livre de cantiques et une poupée. La vieille sous-maîtresse nous fit tout lâcher ; elle tomba sur nous à coups de parapluie et nous n’en fûmes pas quittes à trop bon marché.

— Avec tout ça, dis-je à Tom, je n’ai pas vu un seul diamant.

— Il y en avait des masses, répliqua-t-il, et des Arabes et des dromadaires aussi.

— Pourquoi ne les avons-nous pas vus alors ?

— Si tu avais lu les Aventures de Don Quichotte, tu saurais pourquoi. C’est la faute des enchanteurs. Les soldats, les mules et le reste étaient là ; mais les magiciens ont transformé la caravane en école du dimanche, par pure méchanceté.

— Il fallait nous en prendre à eux, au lieu d’effrayer les filles.

— Allons donc ! me répondit Tom. Ils auraient appelé à leur aide des génies qui nous écrabouilleraient rien qu’en levant le doigt. Si nous avions pu faire venir d’autres génies pour rosser les premiers, je ne dis pas.

— Comment les magiciens les font-ils venir ? demandai-je.

— Dans les Mille et une Nuits, quand vous avez besoin d’un génie, vous frottez une vieille lampe d’étain ou une bague de fer. Alors le génie arrive au milieu d’un nuage de fumée, et se met à vos ordres. Si vous lui commandez de bâtir avec des diamants un palais de quarante milles de long, de le remplir de bonnes choses et d’y amener la fille de l’empereur de Chine, parce que vous voulez vous marier avec elle, il faut qu’il le fasse avant le coucher du soleil. Bien plus, il est obligé de transporter le palais d’un bout du pays à l’autre, si vous lui en donnez l’ordre.

— Eh bien, je le trouve bête de ne pas garder le palais pour lui. Je ne serais pas assez sot pour planter là ma besogne et courir après un individu, tout bonnement parce qu’il a frotté une vieille lampe ou un anneau de fer.

— Tu serais obligé de venir dès qu’il aurait assez frotté ; c’est dans le livre.

— Allons, ne te fâche pas. Je viendrais, puisqu’il n’y aurait pas moyen de faire autrement ; mais je te parie que l’individu serait écrabouillé avant d’entrer dans son palais.

— Il n’y a pas moyen de raisonner avec toi, Huck ; tu as la tête trop dure.

Je pensai à tout cela pendant deux ou trois jours ; puis je me décidai à en avoir le cœur net. Après m’être procuré une vieille lampe d’étain et un anneau de fer, je les frottai jusqu’à me casser presque les bras. Mon idée était de bâtir un beau palais que j’aurais donné à la veuve, à la condition qu’elle renoncerait à me civiliser. Cela ne me servit à rien. Aucun génie ne se montra. Je restai persuadé que Tom croyait aux Arabes et aux éléphants, mais que sa caravane était bien une école du dimanche.

À la suite de cette mémorable aventure, la plupart des voleurs de grand chemin, honteux d’avoir été dispersés par une vieille dame armée d’un simple parapluie, donnèrent leur démission, et, en dépit des remontrances du capitaine, je suivis leur exemple.