Les Aventures de Huck Finn/3

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 19-28).


Deux ou trois mois s’écoulèrent. Dès la rentrée des classes, on m’avait envoyé à l’école et peu à peu je m’y étais habitué. Par degrés aussi, je m’accoutumais aux façons de la veuve. L’hiver, d’ailleurs, il me paraissait moins dur de vivre dans une maison et de coucher dans un lit.

Un matin — j’ai de bonnes raisons pour me rappeler ce matin-là — je fus encore assez malencontreux pour répandre sur la nappe tout le contenu de la salière. Je me dépêchai d’avancer la main afin de lancer une pincée de sel par-dessus mon épaule gauche. Miss Watson ne m’en laissa pas le temps ; elle ramassa le tout avec son couteau et me traita de maladroit. Lorsque je sortis après déjeuner, je me sentais donc fort inquiet, car je me demandais ce qui allait m’arriver de fâcheux.

Je descendis jusqu’au bout du jardin, qui s’étendait derrière la maison, et je sortis par la petite porte de service. Une légère couche de neige, tombée le matin même, couvrait le sol et je vis des traces de pas. Quelqu’un était monté par un sentier aboutissant à une carrière abandonnée. On s’était arrêté devant la porte, puis on avait longé la clôture. Pourquoi donc n’était-on pas entré ? Tom ne prenait jamais ce chemin-là, sans quoi je me serais figuré qu’il était venu en cachette me rappeler que, depuis longtemps, nous n’avions pas fait l’école buissonnière. Mais non ; son pied n’aurait pas laissé des empreintes aussi longues. Au lieu de suivre la piste, je me baissai pour l’examiner. La neige reproduisait très nettement la marque d’une croix tracée sous le talon gauche du promeneur à l’aide de gros clous. Cela me suffit. Je savais fort bien qui dessinait ainsi une croix sur sa chaussure.

En un clin d’œil, je me redressai et je descendis la colline au pas de course. Je ne m’arrêtai qu’en arrivant chez M. Thatcher, qui se tenait dans son bureau, où l’on me fit entrer.

— Tu viens à propos, Huck, me dit-il en riant. Te voilà tout essoufflé. Est-ce que tu as couru si vite parce que j’ai de l’argent à te remettre ?

— Comment ! de l’argent à me remettre ?

— Oui. J’ai touché hier le premier semestre de tes intérêts, plus de cent cinquante dollars. Seulement, il est convenu avec la veuve que nous placerons ces fonds avec le reste.

— Oui, oui, j’ai bien assez de ce qu’elle me donne. Gardez-les, et les six mille dollars aussi, comme s’ils étaient à vous.

M. Thatcher parut surpris.

— Hum ! dit-il ; il y a une anguille sous roche. Voyons, mon garçon, explique-toi.

— Ne me demandez pas d’explication, s’il vous plaît. Vous garderez tout, n’est-ce pas ?

— Sais-tu que tes airs mystérieux m’intriguent ? Tu me caches quelque chose.

— Je tiens à ce que vous gardiez l’argent, voilà tout, répliquai-je. Est-ce que je n’ai pas le droit de vous le donner ? Je suis venu exprès pour cela. Ne m’en demandez pas davantage.

— Oh ! oh ! dit-il après m’avoir regardé un instant, je crois deviner, et je vais tâcher de te tirer d’embarras… Non, tu n’as pas le droit de me donner ton bien à titre gratuit ; mais la loi te permet de me le vendre.

Il griffonna une ligne ou deux sur une feuille de papier, qu’il me fit signer, et, après m’avoir lu ce qu’il venait d’écrire, il ajouta :

— Vois-tu, c’est là un acte de vente. Un simple don ne serait pas valable. Voilà un dollar qui représente le prix d’achat. Mets-le dans ta poche. Maintenant, tu peux affirmer que tu as cédé les sommes placées en ton nom, que tu as reçu un équivalent en échange et que tu ne possèdes plus rien. Un homme de loi te répondrait que tu n’es pas majeur et que ta signature n’a aucune valeur ; mais tu n’as pas affaire à un homme de loi, hein ? Cela te suffira pour le moment, je pense ? Si quelqu’un cherche à mettre la main sur tes fonds, tu me l’enverras et nous verrons.

Le pèe de Huck.

— Merci, monsieur Thatcher ; vous m’enlevez une grosse épine du pied. J’ai eu raison de m’adresser à vous.

— Eh bien, puisque tu as confiance en moi, pourquoi ces cachotteries ? Ton père est de retour ?

— Je n’en suis pas sûr ; mais il plante toujours des clous dans le talon de sa botte gauche, de façon à former une croix pour tenir le diable à distance, et j’ai vu sa marque sur la neige.

— Bah ! ton père n’est certes pas le seul citoyen de Saint-Pétersbourg dont la botte gauche porte un ornement pareil. C’est égal, Huck, nous finirons par te civiliser. Tu es un malin.

Il était plus malin que moi, car il avait tout compris dès le premier mot. Cependant, pour peu qu’il eût continué son interrogatoire, je serais resté fort embarrassé. Je craignais mon père, dont je n’avais jamais eu à me louer, et, d’un autre côté, l’idée de travailler du matin au soir, comme les gens civilisés dont on me citait sans cesse l’exemple, ne me souriait guère. Bref, j’étais fort tracassé. La veuve, qui me trouva en train de broyer du noir, me fit causer, et elle crut me rassurer en me disant :

— Ne t’inquiète pas. Je ne t’abandonnerai pas, lors même que M. Thatcher garderait pour lui tes six mille dollars.

— Il ne les gardera pas pour lui, répliquai-je ; ce serait trop de chance. On ne me laissera jamais tranquille. J’avais raison de ne pas vouloir être riche.

— Tu changeras d’avis un de ces jours, me dit la veuve en riant.

— En tout cas, mon père ne gagnerait rien à devenir riche, et j’aimerais mieux donner l’argent à un autre — à M. Thatcher ou à vous, par exemple.

— Comment ! tu ne veux pas que ton père profite de la fortune que tu dois au hasard ?

— Non. Avec de l’argent plein les poches, il ne travaillerait plus du tout, et alors…

— Ah ! c’est vrai, mon pauvre Huck, j’oubliais. Sans lui, tu ne serais pas le petit sauvage que nous avons tant de peine à apprivoiser. Enfin, il faut espérer que M. Thatcher a raison et que tu en seras quitte pour la peur.

Moi, je savais mieux qu’elle que M. Thatcher se trompait. Ce n’est pas pour rien qu’on renverse une salière. Lorsque je montai ce soir-là dans ma chambre, j’y trouvai mon père. Je m’étais retourné en entrant afin de fermer la porte, et à peine me fus-je retourné de nouveau, que je l’aperçus. Je ne m’attendais pas à le rencontrer si tôt et je me sentis d’abord effrayé.

Il avait près de cinquante ans et on les lui aurait donnés. Ses cheveux, longs, emmêlés, graisseux, retombaient autour de sa tête comme les rameaux d’un arbre à travers lesquels on voyait briller ses yeux. Ils étaient encore tout noirs, aussi noirs que sa barbe et ses favoris ébouriffés. Son visage, ou ce que l’on pouvait voir de son visage, n’avait pas de couleur ; il était blanc, mais d’un blanc à vous donner la chair de poule — le blanc d’un ventre de poisson. Quant à ses vêtements, c’étaient des loques, rien de plus. Il se tenait assis, le pied gauche appuyé sur le genou droit. La botte de ce pied était crevée et deux des doigts, qui passaient à travers la crevasse, remuaient de temps à autre. Son chapeau de feutre noir, un vieux chapeau à moitié défoncé, gisait par terre.

Je restai à le regarder, tandis qu’il me regardait de son côté, sa chaise un peu renversée en arrière, puis je posai la chandelle sur la table. Je vis que le châssis de la fenêtre était levé et je devinai qu’il avait dû entrer par là en se glissant le long du toit de l’appentis. Après m’avoir examiné des pieds à la tête, il dit enfin :

— Bien nippé, très bien nippé ! Tu te figures que c’est le beau plumage qui fait le bel oiseau ?

— Peut-être que oui, peut-être que non, répliquai-je.

— Oh ! oh ! tu n’as plus ta langue dans ta poche. Tu as pris de l’aplomb depuis mon départ. Je te descendrai de quelques crans avant d’en avoir fini avec toi. Tu es éduqué aussi, à ce qu’on m’a dit. Est-ce vrai que tu sais lire, et même écrire ? Je ne veux pas de ça ! Qui t’a permis de donner dans ces bêtises-là ?

Mme Douglas.

— La veuve, hein ? Je lui apprendrai à se mêler de ce qui ne la regarde pas. Tu lâcheras cette école, entends-tu ? Élever un enfant pour qu’il rougisse de son père ! Tu crois peut-être que tu vaux mieux que moi, parce que je n’ai jamais mis le nez dans un livre ? Allons, laisse-moi t’entendre lire.

Je pris un livre sur la table et je lui lus une dizaine de lignes à propos du général Washington et de la guerre de l’Indépendance. Il m’écouta pendant deux ou trois minutes ; puis, d’un coup de poing, il envoya le livre à l’autre bout de la chambre.

— C’est vrai ! dit-il. Maintenant, écoute-moi bien. Tu vas cesser de faire jabot, mon garçon. Je te surveillerai. Si je t’attrape près de l’école, gare à ton dos !

Tout en parlant, il allongea le bras pour ramasser sur la table une petite image où il y avait trois vaches rouges et un bonhomme bleu.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.

— Un bon point qu’on m’a donné parce que j’ai bien récité mes leçons.

Il déchira l’image en morceaux.

— Un bon point ! répéta-t-il. Une bonne raclée, voilà ce que je te donnerai, moi, si tu retournes là-bas.

Après avoir un peu grommelé et regardé autour de lui, il reprit :

— Un lit, et des couvertures, et une glace et un tapis, quand ton père a eu à dormir avec les porcs sous le hangar de la vieille tannerie ! Je n’ai jamais vu un fils pareil ! Tu rentreras dans ta coquille avant peu, je t’en réponds. Est-ce à l’école qu’on t’apprend à te donner ces airs-là ? Et on dit que tu es riche. Comment ça se fait-il, hein ?

— On a menti, voilà comment ça se fait.

— Prends garde, mon gaillard. Je te passe bien des choses, mais je perdrais patience à la fin. Depuis deux jours je n’entends parler que de ta chance. On en parlait aussi là-bas, de l’autre côté du Mississipi, et c’est pour ça que je suis revenu. Tu iras chercher ton argent demain et tu me le remettras ; j’en ai besoin.

— Je n’ai pas d’argent.

— Possible. C’est l’avocat Thatcher qui a tes fonds. Tu les lui reprendras ; j’en ai besoin.

— Je n’ai plus rien. Demandez à M. Thatcher, il vous dira la même chose.

— C’est bon. Je lui demanderai. Combien as-tu dans ta poche ?

— Je n’ai qu’un dollar et je ne voudrais pas…

— Peu m’importe ce que tu voudrais. Aboule et vivement !

Il parlait d’un ton si menaçant que je n’osai pas refuser. Il prit le dollar, le mordit pour voir si la pièce était bonne, se leva et déclara qu’il allait donner un coup de pied jusqu’à la taverne la plus proche, car il n’avait pas bu une goutte de whisky depuis la veille. Je crois qu’il ne mentait pas, sans cela il n’aurait guère manqué de me battre. Après s’être glissé sur le toit de l’appentis, il rentra la tête dans la chambre et me dit :

— Tu me laisses oublier mon casque… Je n’ai jamais vu un fils pareil !

Je lui apportai son chapeau, qui me rappelait celui dont je me coiffais autrefois. Il se l’enfonça sur la tête jusqu’aux oreilles et le voilà parti. Je le croyais déjà loin, quand il reparut de nouveau pour ajouter :

— Gare à toi si tu ne m’obéis pas ; je monterai la garde autour de l’école à dater de demain.

Le lendemain, grâce au dollar qu’il avait accaparé, il songeait à autre chose. Sa première visite fut pour M. Thatcher, qu’il voulait obliger « à rendre gorge », comme il disait. L’avocat refusa très carrément de se dessaisir des six mille dollars. Alors mon père éclata en injures, le traita d’escroc, de voleur, et menaça de lui intenter un procès. Il ne réussit qu’à se faire jeter à la porte.

M. Thatcher et la veuve prirent les devants. Ils s’adressèrent au juge de paix du district, afin qu’il leur confiât ma tutelle. Or, ce juge était un nouveau venu, qui ne connaissait pas mon père. Il déclara qu’à son avis on devait éviter de semer la division dans les familles. Enlever aux parents la garde de leurs enfants, c’était là une grave responsabilité. Le père s’enivrait ? Mais avait-on jamais essayé de le ramener dans les voies de la tempérance ? Tous les ivrognes ne sont pas incorrigibles.

— Sans me flatter d’être éloquent, ajouta-t-il, je puis me vanter d’en avoir guéri plus d’un. Je m’informerai… Nous verrons. En principe, je suis opposé à votre demande et je reviens rarement sur une première décision.

Ce résultat négatif enchanta mon père, et surtout l’homme de loi qui le conseillait. Il s’agissait de six mille dollars, et la cause eût-elle été plus mauvaise, les avocats ne lui auraient pas manqué, même à Saint-Pétersbourg. Il menaça de m’assommer si je ne lui procurais pas de l’argent. Je dus, bien à contre-cœur, demander trois dollars à M. Thatcher, qui, sachant à quoi s’en tenir, me les prêta volontiers. Je ne fus pas battu ; mais mon emprunt forcé causa un fameux vacarme dans la ville à l’heure de la fermeture des cabarets, et on dut arrêter le tapageur qui s’obstinait à empêcher les gens de dormir en poussant des cris d’Indien sauvage, accompagnés de coups de tamtam sur une vieille casserole. Le lendemain, il se voyait condamné à passer en prison le reste de la semaine.

— Voilà où mène l’ivresse, lui dit le juge. Malgré mon respect pour les droits de la famille, votre présence sur ce banc ne m’engage pas à vous confier la tutelle de votre fils. Quand on a trop peu d’empire sur soi pour ne pas commettre des excès, le seul moyen de salut consiste à ne plus boire du tout.

— Faut mourir de soif alors ?

— Je me suis mal expliqué. Il faut se décider à ne boire que de l’eau. Auriez-vous ce courage ?

— À moins d’avoir les poches vides ou d’être coffré, je n’ai jamais essayé.

— Votre franchise parle en votre faveur et je vous aiderai à essayer.

En effet, le juge essaya. Récemment converti lui-même à la tempérance, il cherchait à ramener les ivrognes dans la bonne voie, et tout buveur qu’il se voyait obligé de condamner devenait l’objet de ses louables efforts. On se moquait un peu de son innocente manie, qui avait parfois produit de bons résultats, et c’eût été un véritable triomphe pour lui d’opérer la guérison du « vieux Finn ». Aussi, à peine mon père fut-il sorti de prison, que le digne philanthrope le fît venir, l’habilla des pieds à la tête et lui donna une place à sa table.

Je veux être pendu si...

— Voyez-vous, lui dit-il, il n’y a que le premier pas qui coûte, et, pour éviter les rechutes, je vous engage à passer une semaine sous mon toit, où vous serez à l’abri des tentations. Lorsque vous vous sentirez assez fort, je vous trouverai un emploi régulier. Certaines personnes, dont je ne récuse pas la compétence, sont d’avis que l’on doit se déshabituer peu à peu de l’usage des liqueurs fortes ; mais l’expérience m’a démontré la nécessité de couper brusquement le mal dans sa racine.

Bref, le juge et sa femme parlèrent en termes si éloquents des avantages de la tempérance, que leur auditeur finit par s’attendrir. Il ne s’était jamais entendu traiter de frère, même par les cabaretiers dont il contribuait de son mieux à faire la fortune ; et d’ailleurs, il se trouvait dans un des cas où il ne pouvait boire que de l’eau, ses poches étant vides.

— Tenez, s’écria-t-il, je crois que, s’il y avait devant moi une bouteille de whisky, je n’y toucherais pas. Je veux être pendu si…

— N’allons pas si vite, interrompit le juge. Ne vous engagez à rien avant d’être sûr de vous.

Le nouveau converti était-il sincère ? Lui seul le sait. En tout cas, le juge eut de graves raisons pour en douter. Au milieu de la nuit, mon père eut très soif. L’eau ne manquait pas dans la chambre où ses hôtes l’avaient hébergé, mais cette boisson ne le tentait pas le moins du monde. Il descendit par la fenêtre, échangea son habit neuf contre une cruche de rhum, rentra au gîte et se donna du bon temps. Vers l’aube, bien que la cruche fût vide, il avait plus soif que jamais. Cette fois, il descendit si maladroitement qu’il se cassa le bras gauche en deux endroits et fut ramassé le lendemain matin à moitié mort de froid.

Lorsqu’on visita la chambre d’ami, on la trouva dans un tel état que la femme du juge conseilla à son mari de se montrer moins philanthrope à l’avenir. Quant à ce dernier, il déclara que l’on parviendrait peut-être à corriger son ex-protégé à coups de revolver, mais qu’il ne voyait pas d’autre moyen.