Les Aventures de Huck Finn/20

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 171-177).


Quand tout le monde fut parti, le roi demanda à Marie-Jeanne si on pouvait le loger. Elle lui dit qu’il y avait une chambre d’ami dont l’oncle William se contenterait peut-être et qu’elle céderait sa propre chambre, qui était un peu plus grande, à l’oncle Harvey. Elle coucherait avec une de ses sœurs, de sorte que cela ne la gênerait en rien. Il y avait aussi dans le grenier un petit cabinet qui ferait mon affaire.

Là-dessus elle nous emmena en haut pour nous montrer les chambres qui étaient assez bien meublées et très propres. Elle voulut enlever ses robes et un tas d’autres objets, parce qu’elle craignait que l’oncle Harvey se sentît moins chez lui si elle les laissait là ; mais l’oncle Harvey déclara qu’il se sentirait bien plus à l’aise si on ne dérangeait rien à cause de lui. Les robes étaient accrochées le long du mur, protégées contre la poussière par un rideau de calicot qui retombait jusqu’au plancher. Il y avait une vieille malle dans un coin, une boîte à guitare dans un autre, et une masse de ces bibelots dont les femmes aiment à s’encombrer. La chambre du duc était moins grande, mais assez confortable en somme. Quant à mon cabinet, le roi affirma que j’y serais très bien et ne demanda pas mon avis.

Cette nuit, nous eûmes un grand souper. Je me tins tout le temps derrière le roi et le duc. Les autres invités avaient des nègres pour les servir. Les plats disparurent en un clin d’œil, car chacun semblait avoir réservé son appétit pour le repas du soir. Marie-Jeanne et Susanne occupaient un des bouts de la table, en face de leurs oncles. Lorsqu’on eut fini, j’allai souper dans la cuisine avec Joana, tandis que les nègres lavaient la vaisselle. Le bec-de-lièvre se mit à me questionner à propos de l’Angleterre, et à plusieurs reprises je me trouvai embarrassé.

— Avez-vous jamais vu le roi d’Angleterre ? me demanda-t-elle.

— Je crois bien ! Il venait tous les dimanches à notre église.

— Je me figurais qu’il demeurait à Londres.

— Certainement. Où voulez-vous qu’il demeure ?

Il se sentirait bien plus à l’aise si l’on ne dérangeait rien.

— Alors, comment avez-vous pu le voir, puisque vous habitiez Sheffield ?

Je me mis à tousser, comme si j’avais avalé de travers, afin de me donner le temps de réfléchir, puis je répliquai :

— Le roi ne reste pas toujours à Londres ; il vient chaque été à Sheffield prendre des bains de mer.

— Des bains de mer à Sheffield ! Sheffield n’est pas un port de mer.

— Qui vous dit le contraire ?

— Vous.

— Moi ? J’ai seulement dit que le roi vient là pour prendre des bains de mer… Est-ce qu’on est obligé d’aller à la Jamaïque pour avoir du rhum ?

— Non.

— Eh bien, le roi n’a pas besoin d’aller si loin non plus. Il se fait envoyer son eau dans des barriques. Il n’aime pas les bains froids et dans le palais de Sheffield il y a des chaudières aussi grandes que cette cuisine. Au bord de la mer on ne trouve pas ce qu’il faut pour chauffer assez d’eau.

— Bon, je comprends ; vous auriez pu m’expliquer cela tout de suite.

Je me crus hors du bois et je me sentis plus à l’aise ; mais elle revint bientôt à la charge.

— Vous alliez donc aussi à l’église ? Où vous mettiez-vous ?

— Sur le banc de votre oncle, parbleu.

— Ici, le pasteur, à moins d’avoir une nombreuse famille, ne se réserve pas un banc, attendu qu’il est en chaire tout le temps.

Je venais de commettre une nouvelle bévue, oubliant que Harvey Wilks était pasteur et célibataire. Je m’en tirai pourtant, non sans tousser un peu.

— Oh ! il ne monte pas en chaire chaque semaine. Dans notre église il y a dix-sept prédicateurs, parce que le roi s’ennuierait d’entendre toujours le même.

— Hum ! Et traite-t-on bien les domestiques chez vous ? Leur donne-t-on congé, comme ici, le jour de Noël, le jour de l’an et à la fête du 4 juillet ?

— On voit bien que vous ne connaissez pas l’Angleterre. Ils ont à peine une heure de congé d’un bout de l’année à l’autre.

— Pas même le dimanche ?

— Pas même le dimanche.

— Alors comment trouviez-vous le temps de vous rendre à l’église ?

— J’étais forcé de trouver le temps bon gré, mal gré. Je n’appelle pas ça un congé. Tous les Anglais sont obligés de se montrer à l’église, le dimanche. C’est la loi.

Joana ne semblait pas convaincue.

— Je vois bien, me dit-elle, que vous vous êtes amusé à me débiter des histoires. Ce n’est pas bien de mentir, même pour s’amuser. Mon oncle se fâcherait, s’il le savait.

— Vous pouvez tout lui répéter, il ne se fâchera pas.

— Je suis sûre du contraire et je ne veux pas vous faire gronder. Une moitié de ce que vous m’avez dit peut être vraie ; mais je ne crois pas un mot du reste.

— Qu’est-ce que tu ne veux pas croire, Joana ? demanda Marie-Jeanne qui venait d’arriver avec Susanne. Ce qui n’est pas bien, c’est de parler ainsi à un étranger qui se trouve si loin de sa famille et de ses amis.

— Je te reconnais là, Marie-Jeanne. Toujours prête à panser les gens avant qu’ils soient blessés. Il m’a raconté des bourdes, et je lui disais que je ne pouvais pas les avaler, rien de plus.

— C’est déjà trop. À sa place tu te serais sentie froissée ; il est sous notre toit et personne n’a le droit de froisser son hôte.

— Mais il m’a dit que…

— Peu m’importe ce qu’il a dit. Notre devoir est de faire oublier à ce pauvre garçon qu’il n’est plus parmi les siens. Tu vois, il a l’air tout triste.

Je ne sais pas si j’avais l’air triste, je sais seulement que je me disais : Et voilà la fille dont le vieux caméléopard veut empocher l’argent !

Alors Susanne se mit de la partie, si bien que je fus tenté de prendre la défense de Joana, et je me dis : Voilà une bonne fille dont Tom Sawyer ne laisserait pas voler l’argent, s’il pouvait l’empêcher.

Ensuite Marie-Jeanne recommença ; elle parla très doucement, comme la première fois ; mais quand elle eut fini, la pauvre Joana avait des larmes dans les yeux.

— Puisque tu reconnais tes torts, reprit Susanne, demande-lui pardon.

Eh bien, elle me demanda pardon si gentiment, que je ne sus que répondre, et je me dis : Et voilà une de celles dont tu voulais laisser voler l’argent !

Elles crurent que j’étais fâché d’avoir été accusé de mensonge et elles s’efforcèrent de me mettre à mon aise. Mais je me sentis encore plus honteux, sachant que je ne méritais pas d’être traité en ami par ces pauvres orphelines. Cela ne dura pas longtemps. Ma résolution fut vite prise. J’étais décidé à leur rendre les 6 000 dollars.

Mon souper achevé, je demandai à aller me coucher, sous prétexte que j’étais fatigué. Dès que je fus seul, je me creusai la cervelle. Irais-je trouver le docteur pour le mettre au courant ? Non. Ce moyen ne valait rien. Les deux fourbes se douteraient que je les avais dénoncés, et j’avais peur d’eux. Irais-je avertir Marie-Jeanne ? Non. Elle aurait beau se taire, son visage parlerait, ses oncles partiraient avec l’argent, et leurs soupçons tomberaient encore sur moi. Le plus simple, puisque je voulais seulement les empêcher d’être volées, était de prendre moi-même le sac, de le cacher et d’écrire plus tard à Marie-Jeanne où elle le trouverait.

Le moment me parut bon pour exécuter mon projet. J’avais laissé tout le monde au rez-de-chaussée et personne n’aurait pu remonter sans me donner l’éveil. Je descendis donc de mon grenier et je me dirigeai vers la chambre du roi, qui n’était pas homme à confier l’argent à son associé. J’avais à peine eu le temps de regarder autour de moi lorsque j’entendis un bruit de pas sur l’escalier. Je soufflai ma chandelle et je me glissai sous le rideau de calicot, derrière les robes de Marie-Jeanne.

Le roi et le duc entrèrent.

— Si j’ai compris vos signes, dit le premier, vous avez quelque chose à me proposer ?

— Oui, répliqua l’autre. Je ne suis pas tranquille. Ce docteur m’inquiète. Contentons-nous des 6 000 dollars, réveillons Huck, sautons dans un canot et regagnons le radeau.

— Vous n’y songez pas ! Nous contenter de 6 000 dollars quand dans un jour ou deux nous pourrons en toucher 12 000 ou 15 000 ! Ce serait par trop bête.

Vous n’y songez pas !

— Il me semble encore plus bête de nous exposer à perdre ce que nous tenons. Et puis, j’ai des scrupules — enlever tout ce qu’elles possèdent à ces orphelines, qui m’ont embrassé de si bon cœur !

— Avouez que vous avez peur, répondit le roi ; je ne crois pas à vos scrupules. D’ailleurs les orphelines ne perdront que 3 000 dollars. La maison leur appartient, et elles ne seront pas trop à plaindre. Ce sont ceux qui achèteront la tannerie et le reste qui y perdront le plus. Dès qu’on saura que nous ne sommes pas les vrais héritiers, la vente sera annulée ; mais nous serons loin avant qu’on le sache.

— Le docteur pourrait bien mettre des bâtons dans les roues.

— Je me moque du docteur. Nous avons pour nous tous les niais de la ville et dans n’importe quelle ville les niais représentent une assez jolie majorité.

— Allons, soit ; mais je maintiens que c’est jouer un jeu dangereux. En attendant, l’argent me paraît mal caché. Marie-Jeanne et ses sœurs sont en deuil, et les nègres recevront bientôt l’ordre de serrer ces robes dans une malle ou ailleurs.

— Oui, et quand un nègre rencontre un sac d’écus, il ne se gêne guère pour l’alléger. Vous avez raison ; cachons-le dans ma paillasse.

Il se mit aussitôt à fouiller sous le rideau, à deux ou trois pieds de l’endroit où je me tenais. Je me collai contre le mur, me demandant ce que je pourrais bien lui dire s’il me découvrait. Il rencontra ce qu’il cherchait avant que j’eusse eu le temps de trouver la moitié de ma réponse et ne se douta pas que j’étais là.

Enfin, après avoir soulevé le lit de plume, ils enfouirent le sac dans la paillasse.

— Les nègres ne retourneront que le lit de plume, dit le roi ; ils sont trop paresseux pour se donner la peine de remuer la paillasse plus d’une ou deux fois par an. Voilà notre argent à l’abri des voleurs.

J’aurais pu lui apprendre qu’il se trompait. Il n’était pas encore au bas de l’escalier, que j’avais déjà mis la main sur le sac. Je remontai dans mon grenier et je fourrai l’argent dans ma paillasse à moi. Mon intention était de le cacher en dehors de la maison, parce que je pensais que l’on furèterait dans toutes les chambres à la première alerte. En attendant, je me couchai sans me déshabiller ; mais je n’aurais pu dormir lors même que j’eusse essayé, tant j’étais tracassé. Au bout de deux ou trois heures — je ne sais pas au juste — j’entendis le roi et le duc qui remontaient. Je me glissai à bas de mon lit et, le menton appuyé sur le haut de l’échelle qui conduisait au grenier, j’écoutai jusqu’à ce que tout bruit eût cessé, puis je descendis après avoir eu soin de retirer mes souliers.