Les Aventures de Huck Finn/33

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Traduction par William Little Hughes .
Hennuyer (pp. 263-272).


M. Thompson était un jeune homme, très jeune pour un docteur. Tante Sally prétendait qu’il portait des lunettes pour se donner l’air plus vieux, mais qu’on aurait de la peine à trouver un meilleur médecin. Le fait est qu’il guérissait vite les piqûres de guêpes. Tom et moi, nous en savions quelque chose. Il ne me fît guère attendre et vint m’ouvrir lui-même, malgré l’heure matinale.

— As-tu encore mis le nez dans un nid de guêpes, maître Tom ? demanda-t-il en me faisant entrer dans sa pharmacie.

— Non, monsieur Thompson.

— Alors quelqu’un est malade chez toi ?

— Personne n’est malade ; seulement Sid a une balle dans le mollet.

— Une balle ! on serait malade à moins. Dépêchons-nous… Là, j’ai ma trousse. Tu me raconteras en route comment l’accident est arrivé. Partons.

— C’est que Sid n’est pas à la maison.

— Où donc est-il ?

— Vous connaissez l’île des Saules ? Eh bien, hier, nous sommes allés dans l’île… nous avons un canot… à minuit, le fusil de Sid est parti par hasard, et…

— Ah ! vous chassiez à minuit ? dit le docteur, qui releva ses lunettes et me regarda en face… Ces coups de feu que j’ai entendus en rentrant… Je comprends. Vous avez inventé, à vous deux, cette absurde histoire des Ravageurs, et je crains que la plaisanterie n’ait été poussée trop loin.

— Sid dit que ce ne sera rien.

— Nous verrons. Pas de temps à perdre. Tu n’as pas laissé ton frère seul, je suppose ? Le nègre est évadé avec lui, hein ?

— J’avais promis de ne pas le dire ; mais, puisque vous devinez tout, ce n’est pas ma faute.

Lorsque j’eus fini de lui raconter l’aventure de la veille, nous étions arrivés à l’endroit où se trouvait mon canot.

— Ton Jim est un brave nègre, dit le docteur en sautant à bord, sans cela, il ne t’aurait pas donné un si bon conseil, au risque d’être repris. Je tâcherai de le tirer d’affaire quand il m’aura aidé à extraire la balle… Sur le radeau, ton frère ne sera pas trop secoué… Allons, je n’ai pas besoin de toi, tu me gênerais. Détache l’amarre et cours prévenir ta tante.

— Oh ! on doit nous croire dans notre lit, et plus tard on croira que nous sommes encore partis pour pêcher. J’aime mieux attendre votre retour.

— En effet, il est inutile d’effrayer ta tante d’avance, et je ne serais guère revenu avant midi. Tu es tout pâle ; va te reposer chez moi.

J’avais mon idée. À la façon dont il maniait les rames, j’espérais bien le voir arriver avant l’heure du goûter. Je me couchai donc sous les arbres, décidé à monter à mon tour dans le canot, dès que je saurais que la jambe de Tom était arrangée, et à laisser à M. Thompson le soin de rassurer tout le monde. De cette manière, nous pourrions filer avec le radeau, et, en somme, il n’y aurait qu’une demi-journée de perdue. Comme je venais de passer une nuit blanche, ou peu s’en faut, je ne tardai pas à m’endormir. Lorsque je rouvris les yeux, je reconnus qu’il était plus de midi. Je me levai aussitôt et je courus chez le docteur. Il n’était pas rentré. La faim me talonnait ; mais je ne songeais qu’à Tom, et me voilà reparti. En tournant le coin d’une rue, je faillis renverser l’oncle Silas.

— Ah çà ! où cours-tu ainsi ? D’où viens-tu, méchant gamin ?

— Je me promène.

— Jolie façon de se promener ! Tu m’as coupé la respiration.

— Je ne l’ai pas fait exprès.

— Il n’aurait plus manqué que cela, dit l’oncle Silas en frottant le bas de son gilet à l’endroit où j’avais donné tête baissée. Pourquoi ne vous a-t-on vus ni à déjeuner ni à goûter ? Où est Sid ? Est-il allé à la poste, comme sa tante le lui avait commandé hier au soir ?

— Je vais aller le chercher.

— Nous irons ensemble. Je ne te lâche pas, car ta tante s’inquiète ; toutes ces histoires l’ont bouleversée.

À la poste, l’oncle Silas ne trouva qu’une lettre à l’adresse de Mme Phelps, et il m’emmena bon gré, mal gré. Tante Sally ne paraissait pas trop penser à Tom ou à moi en ce moment. J’étais beaucoup plus tourmenté qu’elle, ce qui ne m’empêcha pas de me mettre à table. La salle à manger était remplie d’un tas de vieilles bavardes qui jacassaient sans perdre un coup de dent. Ah ! cela aurait fait du bien à Tom de les entendre. Elles avaient toutes visité le cachot. La meule, les couteaux ébréchés, le bout de corde à nœuds, le mannequin, le pied de lit scié en deux, le tunnel, leur fournissaient du fil à retordre. Une des vieilles dames dit qu’elle donnerait 2 dollars pour déchiffrer les signes mystérieux tracés sur la chemise. C’était sans doute une écriture africaine, quoique Sambo assurât que les nègres n’avaient pas d’écriture.

Quant aux inscriptions qui nous avaient coûté tant de travail, Tom aurait été joliment vexé d’entendre affirmer qu’un nègre seul y comprendrait quelque chose. Cependant, il se serait un peu consolé lorsque tout le monde convint, qu’à moins d’avoir eu une douzaine de complices, Jim aurait mis un an à faire tout ce qu’il avait fait.

— Il a fallu six hommes rien que pour porter cette meule jusqu’à la hutte, dit M. Phelps.

— Je crois bien qu’il a eu des complices, s’écria tante Sally. Ce sont eux qui me dévalisent depuis quinze jours. Ils ont raflé un drap de lit, de la farine, un chandelier, des couteaux, ma robe neuve, une bassinoire, et je ne sais quoi encore ; les bras m’en tombent ! Comme je vous le disais tout à l’heure, mon mari et moi, Sid et Tom, nous étions sans cesse sur le qui-vive. Eh bien ! nous n’avons pas vu l’ombre d’un des voleurs.

Cela n’en finissait pas. Il y avait longtemps que je n’avais plus faim. Par malheur, l’oncle Silas se trouvait entre moi et la porte. Impossible de m’échapper. Enfin, les visiteuses s’éloignèrent et j’espérais que l’occasion de filer se présenterait.

C’est vrai, je n’y songais plus.

— Ce nègre t’aura coûté plus de 40 dollars, Silas, car tu peux courir après la récompense, dit Mme Phelps. Pour la première fois que tu t’avises de spéculer, tu n’as pas la main heureuse.

— C’est toi qui as envoyé Sid à la poste ? demanda l’oncle Silas, désireux de changer le cours de la conversation.

— Tu sais bien qu’il y va ou fait semblant d’y aller tous les jours, parce que je m’étonne que sœur Polly ne m’ait pas répondu. Il reviendra encore les mains vides.

Je saisis la balle au bond. Je sentais qu’on ne tarderait pas à m’interroger au sujet de Tom et je voulais opérer une diversion qui me fournirait peut-être l’occasion que je cherchais.

— Mais vous avez rapporté une lettre, mon oncle, dis-je.

— C’est vrai, je n’y songeais plus, répliqua-t-il en fouillant dans ses poches dont il tira la lettre. Justement, elle porte le timbre de Saint-Pétersbourg.

Je reconnus que je venais de commettre une bévue ; je me rappelai trop tard que Tom escamotait les réponses. Je n’eus pas le temps de me reprocher mon oubli. Tante Sally laissa tomber la lettre sans l’ouvrir et courut dehors. Elle avait vu quelque chose par la fenêtre ouverte. Moi aussi j’avais vu et je la suivis de près. C’était Tom étendu sur un brancard improvisé avec des branches d’arbres. C’était Jim affublé de la robe de Mme Phelps, les mains attachées derrière le dos, escorté par une dizaine de planteurs qui paraissaient disposés à l’écharper. C’était le docteur qui, au lieu de revenir seul après avoir retiré la balle, ramenait le blessé. Tom avait bien raison de se défier des médecins. Celui-là nous avait trahis.

Tante Sally se jeta sur le brancard en s’écriant :

— Il est mort !

— Rassurez-vous, madame, dit le docteur, je vous garantis qu’il n’y a pas de quoi s’alarmer. Il a reçu une chevrotine dans la jambe ; mais la blessure n’a rien de dangereux.

Au même instant Tom ouvrit les yeux et prononça deux ou trois phrases décousues qui montraient qu’il n’avait pas la tête à lui.

— Il est vivant, grâce au ciel ! dit tante Sally qui embrassa le blessé. Sid, Sid, quelle douleur tu m’as causée. Comment cela a-t-il pu arriver ? Réponds-moi donc !

Ce fut le docteur qui répondit :

— La fièvre lui donne un peu de délire. Vous l’interrogerez plus tard. En attendant, il sera mieux dans son lit que sur ce brancard.

— Vous avez raison ; moi aussi, je perds la tête… Mon pauvre Sid !

Elle embrassa de nouveau Tom et regagna la maison, où l’on eut bientôt installé un lit dans le parloir. Pendant qu’elle donnait des ordres à droite et à gauche, M. Phelps demanda :

— Et vous, docteur, ne pouvez-vous nous renseigner sur la cause de cet accident ?… Ah ! je parie que je devine, continua-t-il en apercevant le groupe que dominait la tête de Jim. Il aura découvert la retraite du fugitif ! Je vais livrer ce gredin au shérif qui le pendra.

— Je vous engage plutôt à commencer par l’enfermer de nouveau, quand ce ne serait que pour empêcher vos amis de le maltraiter. Répétez-leur de ma part que ce nègre-là ne ferait pas de mal à une mouche. Sans lui, je ne serais jamais parvenu à extraire la balle ; bien plus, sachant quel risque il courait, il m’a ensuite aidé à ramener le radeau de l’île des Saules.

— L’île des Saules ! le radeau ! Expliquez-moi…

— Je ne puis vous expliquer qu’une chose : j’ai promis de protéger ce nègre et c’est à vous de tenir ma promesse. Il faut que je voie si mon malade est bien installé, car je ne reviendrai que demain — ce qui doit achever de vous rassurer sur son compte, ajouta-t-il en me regardant.

Je n’osai pas remercier le docteur, qui m’évitait un interrogatoire dont j’aurais eu de la peine à me tirer. L’oncle Silas rejoignit les gens qui entouraient Jim et menaçaient aussi de le pendre s’il s’obstinait à ne pas dénoncer ses complices, « ces gueux d’abolitionnistes ». Jim ne dénonça personne. Il n’eut pas même l’air de me connaître. L’oncle Silas réussit à calmer les planteurs en les autorisant à monter la garde autour de la hutte et à pendre eux-mêmes le nègre à la première tentative d’évasion. Jim fut donc réintégré dans le cachot, dont on avait comblé le tunnel, et je pus dormir tranquille. Comme il n’était venu à l’esprit de personne que Tom et moi avions préparé l’évasion, on ne m’adressa aucune question gênante. Du reste, tante Sally ne quittait guère le parloir, où elle m’avait défendu d’entrer jusqu’à nouvel ordre. M. Phelps passait son temps à écrire des lettres et à rédiger des annonces, parce qu’il ne songeait qu’à se débarrasser de Jim.

Au bout de deux jours, j’appris que Tom allait de mieux en mieux. Il avait dormi toute la nuit ; le médecin déclarait que la fièvre avait presque disparu, et on me permit de voir le malade. Il dormait encore quand je me glissai dans le parloir. Tante Sally était là ; elle me fit signe de m’asseoir et posa un doigt sur ses lèvres.

— Vous devriez vous reposer, tante Sally, lui dis-je à voix basse ; je ne le réveillerai pas.

Au même instant Tom se réveilla tout seul.

— Est-ce que je rêve ? demanda-t-il en regardant autour de lui d’un air surpris. Non, me voilà à la maison. Comment cela se fait-il ? Où est le radeau ? Où est Jim ?

— Sois tranquille, il est en sûreté, répliquai-je.

— À la bonne heure ! Tu as tout raconté à tante Sally ?

— Tout quoi ? demanda tante Sally.

— Mais l’histoire de l’évasion de Jim. C’est nous qui l’avons délivré.

— Vous ? Voilà sa tête qui déménage encore !

— Non, tante Sally, elle ne déménage pas. C’est nous qui avons eu l’idée de mettre le prisonnier en liberté. L’affaire a été bien menée. Ça nous a coûté de la besogne, des semaines de besogne. Tu n’as pas idée du travail qu’il a fallu pour graver ces inscriptions, creuser le tunnel et fabriquer avec ton drap de lit la corde à nœuds, que Jim a reçue dans un pâté. Il ne voulait ni des rats, ni des araignées, ni des serpents à sonnettes ; mais j’ai insisté, parce qu’il y en a toujours dans les livres.

Tante Sally n’y comprenait rien ; elle écoutait, les yeux écarquillés, convaincue que le malade délirait ; mais son inquiétude fit place à la colère lorsque Tom, après avoir fourni d’autres explications qui n’étaient claires que pour moi, continua :

— Sans mes lettres anonymes, il n’y aurait pas eu de coups de fusil. C’est un peu votre faute, ma tante, s’ils sont partis trop tôt. Vous avez fait perdre près d’une heure le soir de l’évasion, et quand nous avons emmené Jim par le tunnel, nous n’avions plus assez d’avance.

— Comment, c’est vous qui… ? Non, cela n’est pas possible ! Vous étiez couchés là-haut, et on avait fermé les portes.

— Le paratonnerre nous servait d’escalier. Nous allions voir Jim tous les soirs pendant que vous dormiez. Oui, l’affaire a été bien menée !

— Je te conseille de t’en vanter. Dès que tu seras debout, je t’apprendrai à mettre la maison sens dessus dessous. Quant à toi, ajouta-t-elle en me saisissant par l’oreille, j’ai bien envie de t’enfermer avec le nègre.

Quant à toi, ajouta-t-elle, en me saisissant par l’oreille.

— Hein ! est-ce que Jim n’est pas parti avec le radeau ? demanda Tom.

— Parti ! répliqua tante Sally. Il est sous clef, et cette fois il ne sortira de la hutte que pour être vendu aux enchères, si on ne vient pas le réclamer.

Tom se redressa dans son lit et me cria :

— Voilà ce que tu appelles être en sûreté ? Cours le délivrer. Personne n’a le droit de le vendre ou de le réclamer ! Jim n’est pas plus esclave que moi !

— Allons donc, répliqua tante Sally. Tout le monde sait qu’il s’est évadé de la Nouvelle-Orléans.

— Non ; il s’est évadé de Saint-Pétersbourg ; mais sa maîtresse, la vieille miss Watson, est morte il y a deux mois, et dans son testament elle l’a affranchi.

— Vous le connaissiez donc tous les deux ?

— Parbleu !

— Alors pourquoi ne l’as-tu pas averti tout de suite, puisque tu savais qu’il était affranchi ?

— Parce qu’il n’y aurait plus eu d’aventure. Jim serait sorti tranquillement de son cachot, et on ne trouve pas souvent un prisonnier à faire évader… Tante Polly !

Oui, c’était tante Polly qui venait d’ouvrir la porte. Sa sœur commença par lui sauter au cou et, avant qu’elle eût eu le temps de se retourner, j’étais sous le lit. Les embrassades ne durèrent pas longtemps, car bientôt j’entendis une voix qui disait :

— Ah ! tu n’oses pas me regarder en face, Tom, et cela ne m’étonne pas. J’en ai appris de belles sur ton compte !

— Mais c’est Sid, s’écria Mme Phelps. Tom était là il y a un instant. Où donc a-t-il passé ?

— Tu veux dire Huck Finn, répliqua tante Polly. Je n’ai pas élevé un mauvais garnement comme mon Tom pour ne pas le reconnaître… Sors de là, Huck !

C’est ce que je fis au moment où M. Phelps apparaissait à son tour et on finit par se débrouiller un peu. Tom eut beau prendre ma défense — comme il avait eu la chance d’être blessé, ce fut moi qui fus le plus malmené.

— Voyons, dit-il, Huck ne vous a pas trompée, tante Sally. Il voulait seulement délivrer Jim, et c’est vous qui l’avez pris pour moi. Sans mon arrivée au bon moment, il n’y aurait pas eu d’aventure.

— Non, ajoutai-je, et si j’avais su que Jim était libre, il n’y aurait pas eu de coups de fusil non plus, madame Phelps.

— Là, tu peux continuer à m’appeler tante Sally, répondit Mme Phelps, j’y suis habituée.

Puis elle voulut en avoir le cœur net à propos du testament de miss Watson.

— Ah ! par exemple, dit Tom, je n’ai pas inventé ça.

Alors seulement je cessai de m’étonner qu’un garçon aussi bien élevé que Tom Sawyer eût consenti sans hésiter à se mêler de l’évasion. C’est parce qu’il savait que Jim était libre qu’il m’avait aidé à le délivrer. Mais il y avait un autre mystère qui intriguait tante Polly.

— Je t’ai écrit trois fois, dit-elle à sa sœur, pour savoir ce que tu voulais dire en m’annonçant que Sid était arrivé à bon port. Pourquoi ne m’as-tu pas répondu ?

— Je n’ai reçu aucune lettre de toi, et pourtant Tom allait tous les jours à la poste, répliqua Mme Phelps.

— Tom, où sont ces lettres ? demanda tante Polly.

— Elles sont là-haut dans notre chambre ; je ne les ai pas ouvertes. J’ai pensé que cela ne pressait pas.

— Tu mériterais d’être écorché vif, Tom !

— Eh bien, tante Polly, j’ai été écorché. Si tu veux voir ma jambe…

Alors, au lieu de continuer à le gronder, tante Polly l’embrassa.